Des cris de joie fusent, on retient ses larmes, on lève le poing, mais juste comme ça, en douceur, plutôt de la joie, des étincelles divines et de l’euphorie… D’où viennent-elles soudain, d’où vient soudain ce feu ? Qui a attisé ce feu ? Ce feu ancestral. On pensait qu’il s’était éteint. Depuis longtemps. Consumé : le vent qui souffle en ce millénaire l’aurait depuis longtemps réduit en cendres. Qui voudrait encore brûler de manière si démodée ? Être une combattante bizarre pour une cause aussi reléguée aux oubliettes. Cette vieille gauche peu ragoûtante. Pendant des décennies, les prolétaires ont été traités de « prolls » et ont servi de figures de rigolade à la société du divertissement. Ces prolétaires que les jeunes filles de la bourgeoisie s’étaient imaginés, il y a bien longtemps, comme de beaux héros sculptés du réalisme soviétique, qui n’avait rien de réaliste. Ces prolétaires, à qui elles glissaient des tracts avec zèle missionnaire devant les grilles des usines, à l’aube balayée par la neige, avaient l’air quelque peu différents… d’un réalisme différent. Et, comme elles l’ont vite précisé, ce n’était pas pour eux qu’elles allaient se lever de leur lit en pleine nuit ! Ceux-là ne voulaient pas du tout être sauvés, ils ne voulaient même pas leur propre dictature, ils voulaient un logement à eux.
Et voilà que quelqu’un se lève et prononce tous ces mots déplaisants. Super. Il prononce le mot en « M », il dit qu’il est marxiste, et quand ça provoque un tollé parce qu’un « rouge » prononce le mot en « M » et l’assume en plus, il fait un peu marche arrière, ce qui ne plaît pas non plus aux détecteurs du mot en « M ». Alors, qu’est-ce que c’est, marxiste ou pas ? Goulag ou pas, ou juste kolkhoze ? Comme si chaque catholique devait se distancier de l’Inquisition. Sur les couvertures du Spiegel, l’icône à la barbe patriarcale a beau prendre un air digne, et dans les pages culturelles, on se demande si le héros des affiches des colocs des années 70 est un revenant ou un ressuscité. Mais dans la vraie vie. Dans la réalité. Qu’il y en ait un qui vienne et qui, bien sûr, le mette sans vergogne dans sa bouche. Un type qui, en plus, peut arriver au pouvoir. Un homme d’action, qui plus est. Un idéologue, comme on le constate sans cesse avec effroi, mais aussi un pragmatique. Un maire. Haha. Maire. D’une petite ville de 19 000 habitants. Depuis bientôt dix ans, comme d’autres le reconnaissent. Et cette petite ville a de quoi faire parler d’elle. Elle abrite en effet le plus grand centre d’accueil de réfugiés du pays. Et ce pays, c’est l’Autriche, rien que ça, cette Autriche chroniquement de droite. Et ce tout petit maire a réussi à concilier les réfugiés et les habitants, et à remporter 70 % des voix aux élections, à contre-courant de la tendance régionale de droite. Dans cette petite ville, il n’y a pas eu de citoyens en colère devant le centre d’accueil pour réfugiés !
Les ouvriers, dit-il, alors qu’ils n’existent même plus. Il le dit avec un accent dialectal, il dit « Oabata », les « Oabata », parce qu’il vient lui-même d’une de ces familles, d’une famille d’Oabata ; il aime bien en parler et il le fait bien, il sait bien parler. Ce gauchiste rétro n’est toutefois en aucun cas l’allié des femmes ni des défenseurs du climat. Entraînant, captivant, il parcourt inlassablement le pays, se produit dans de petites auberges et de grandes salles, devant la base de son parti et tous ceux qui sont venus par hasard.
Rien n’est plus faux et plus ridicule que l’étiquette de « communiste de salon viennois » qui lui est attribuée ; c’est exactement ce qu’il n’est pas. « Sans aucune trace de cynisme ! », s’enthousiasme l’écrivain Robert Menasse. Menasse, fervent partisan de l’UE, ne s’est pas distancié de celle-ci malgré la vidéo datant d’il y a trois ans, apparue avant les élections, dans laquelle il fustige l’UE. Il n’est pas le seul intellectuel à ne pas se moquer ni à faire la fine bouche, à sympathiser avec lui ou à faire partie de son « équipe », pour reprendre un terme sportif.
Les vieilles rêveuses de gauche régressent-elles avec délectation ? Deviennent-elles sentimentales à Noël, comme si Dieu les avait libérées ? Alors qu’elles étaient encore tout récemment des individualistes hédonistes, rêvent-elles désormais d’un travail de terrain au sein d’un parti de retraités un peu guindé, qui, comme la Vierge qui a eu un enfant, s’est soudainement vu confier la présidence d’un véritable homme de gauche ? D’un monde de gauche idéal et paradisiaque ? Avec des larmes aux yeux en écoutant L’Internationale comme à Woodstock ?
« Il y a une nostalgie », dit Andreas Babler.
Des rêves ? Oui, répond-il. Ceux que nous allons réaliser.