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Société 4 min de lecture

Devoir pouvoir

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition mai 2025
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Il semblerait que les entrepreneurs aient de l’eau jusqu’au cou. Et même plus haut : « [L]es entreprises ont urgemment besoin d’une bouffée d’oxygène pour pouvoir mieux fonctionner. » C’est ce qu’a déclaré la semaine dernière l’Union des entreprises luxembourgeoises (communiqué de presse, 22 mai 25). Elle sait également qui doit fournir cet oxygène.

Dans son interview du Nouvel An, le Premier ministre Luc Frieden a décrit le système de retraite à l’aide d’une métaphore. Il a présenté la société de classes comme un « cappuccino » à plusieurs couches. La couche supérieure de cacao représenterait alors les heureux propriétaires d’usines, de banques, d’ateliers et de magasins. Pour valoriser et faire fructifier ce capital, ils doivent acheter de la main-d’œuvre. Cette marchandise est disponible sur le marché du travail.

Les vendeurs se montrent parfois récalcitrants. Les âmes sensibles parlent alors de « conflit social », les plus robustes de « lutte des classes ». Au final, le conflit porte toujours sur le prix de la main-d’œuvre. Même si les lobbies, les responsables politiques et les éditorialistes le présentent sous des termes mystificateurs tels que modernisation, dialogue social, « mur des retraites », compétitivité, ESG, jalousie du pain, équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ou spirale des salaires et des prix.

L’unité de mesure du prix de la main-d’œuvre est le temps de travail. Celui-ci est facturé par tranches de huit heures par jour, 40 heures par semaine, 40 ans dans une vie. En voulez-vous un peu plus ?

Les chefs d’entreprise ont lancé une offensive de grande envergure. Ils veulent faire baisser le coût de la main-d’œuvre. Pour ce faire, ils ont souvent recours à des rationalisations et à des manipulations d’indices. Actuellement, ils tentent de s’y prendre par le biais d’une réorganisation du temps de travail et d’un allongement de la durée du travail.

Dans son discours sur l’état de la nation, le Premier ministre a annoncé un allongement de la durée de la vie active : l’âge effectif de départ à la retraite « sera progressivement repoussé de trois mois chaque année, sur plusieurs années ». Cela entraînera une réduction du montant total des prestations de retraite. Notamment pour les ouvriers, qui décèdent en outre plus tôt. Les cadres et les travailleurs indépendants seront orientés vers un troisième pilier de retraite, fiscalement déductible. À court terme, cela ne permettra pas à l’assurance retraite de réaliser des économies. Les objectifs sont l’allongement de la durée de la vie active et une plus grande disponibilité de la main-d’œuvre.

L’allongement du temps de travail le dimanche va dans le même sens : « Au lieu de limiter le travail à quatre heures, on devrait pouvoir en faire huit. » Et le soir : « Les propositions concernant les horaires d’ouverture des commerces s’inscrivent dans la même idée d’offrir davantage d’options et de choix ».

L’UEL réclame « un allègement du contenu obligatoire des conventions collectives ». Comme l’ont promis à plusieurs reprises Luc Frieden et le ministre du Travail Georges Mischo. Afin que chaque entrepreneur puisse négocier sans les syndicats. Avec des interlocuteurs qui se trouvent dans une relation de subordination vis-à-vis d’eux. Et dont les « options au choix » se résument à obtenir le droit de le faire.

L’objectif des entrepreneurs est de soustraire « l’organisation du travail et du temps de travail » aux conventions collectives. Il s’agit d’organiser de manière autonome la disponibilité totale de la main-d’œuvre et le temps de travail, qui sert d’unité de mesure de son prix. Ce faisant, ils « favoriseront la compétitivité ».

Conformément au droit du travail, les entreprises doivent, par le biais des embauches et des heures supplémentaires, se constituer une réserve de main-d’œuvre afin de parer aux fluctuations de la demande. Dans un « droit du travail moderne », les salariés doivent se tenir à disposition de manière flexible à tout moment. Ils doivent supporter eux-mêmes les coûts de mise à disposition de leur main-d’œuvre. L’idéal est peut-être le « contrat zéro heure » britannique.

Le CSV et le DP font patienter les syndicats et leur font ressentir leur mépris. Les entrepreneurs se sentent encouragés à mener la lutte des classes. Juste à temps pour la manifestation syndicale du 28 juin, le gouvernement a annoncé une prolongation de la durée de la vie active, tandis que l’UEL a exigé un affaiblissement des conventions collectives. Ils misent sur l’escalade, comme s’ils cherchaient l’affrontement décisif. Après la crise bancaire de 2008, le partenariat social est devenu un facteur de coût inutile. À l’heure où la société connaît une militarisation autoritaire, c’est désormais le ton de la caserne qui prévaut.