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Société 8 min de lecture

Des temps sombres, tout en blanc

Notes sur la nudité et le déguisement

Article paru dans Édition août 2025
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Oui, c’est toujours un plaisir de voir des personnes douées de talent vivre en totale insouciance, indifférentes à tous les désastres et catastrophes, selon la devise : « La Terre brûle, mais nous restons cool. » Leur comportement n’a-t-il pas quelque chose de particulièrement fascinant ? Nous ne devrions donc pas, dans la précipitation, remettre ces bons vivants à leur place par des critiques et des marques de mécontentement. N’est-ce pas le rêve de chacun d’entre nous que de profiter, à l’abri de toutes les adversités, du bref passage sur Terre ? Qui d’entre nous ne souhaiterait pas être capable d’ignorer la réalité tragique et de ne se consacrer qu’à ses propres sentiments ? Ces casse-cou existentiels et ces négationnistes de la réalité, que rien ne parvient à déstabiliser, ne sont-ils pas admirables ? Qui d’entre nous n’a pas déjà été tenté de porter un jugement général : ce qui arrive à d’autres contemporains ailleurs ne nous intéresse absolument pas. L’essentiel, c’est que nous allions bien. Personne ne peut nous demander de nous sentir responsables de la misère d’étrangers. Sommes-nous responsables d’avoir grandi dans l’oasis de prospérité qu’est le Luxembourg ? Peut-on nous reprocher d’être des gens gâtés et privilégiés ? Chacun doit assumer son destin. Le Luxembourg n’est pas une unité de soins intensifs pour les personnes défavorisées de toutes sortes. Pourquoi devrions-nous, au milieu de tout ce luxe, nous mettre soudain à jouer les samaritains ? Nous vivons comme nous l’entendons. Tout le reste n’est qu’une note de bas de page de l’histoire. Laissez-nous tranquilles, s’il vous plaît.

Ne devrions-nous pas être reconnaissants envers ces joyeux aventuriers, ces joueurs de Vabanque et ces oiseaux de paradis de nous faire partager leurs frasques inoffensives ? Prenons un exemple récent : il y a quelques semaines, un soir, 900 personnes se sont retrouvées pour un soi-disant « dîner en blanc » sur la place devant le lycée de Limpertsberg. Seuls les naïfs et les mal informés se demanderont : à quoi rime ce rassemblement de masse ? Pourquoi 900 adultes traînent-ils leurs tables pliantes et leurs chaises en plein air, juste pour vider leurs assiettes à l’air libre et descendre une coupe de champagne après l’autre ? Ne pourraient-ils pas faire cela chez eux ? Pourquoi doivent-ils se rassembler à ciel ouvert ? Quiconque pose ces questions naïves passe à côté de l’essence même de ce rassemblement impressionnant. Il s’agit en effet ici de l’inutile et de l’absurde. Ne demandons donc pas : « À quoi ça sert ? » Ça ne doit servir à rien. Cela n’a aucun objectif social et n’a pas besoin de légitimation. N’est-ce pas rafraîchissant ?

Un passant qui n’aurait rien su de la situation se serait sans doute demandé : « Qu’est-ce que c’est ? Un rassemblement de zombies ? Un défilé de fantômes ? Une réunion de secte ? Un congrès des agneaux innocents ? Une pièce de théâtre ? Une réunion d’une société secrète ? » Qui pourrait bien avoir une idée aussi farfelue ? Notre grand maître national de la mode, Pierre Dillenburg, était-il peut-être à l’origine de cette magie blanche ? Non, ce qui se passait ici ressemblait plutôt à un rassemblement organisé d’égocentriques hétéroclites, un magnifique spectacle d’auto-optimisation entre personnes partageant les mêmes idées. Il est vain de chercher un sens profond ou un message. La seule chose qui reliait tous ces solitaires entre eux, c’était leurs vêtements blancs. Mais que signifiait ce « signum distinctivum » ? Le blanc symbolise traditionnellement la clarté et l’ordre, la paix et la résignation. « De plus, le blanc est censé aider à lutter contre les troubles émotionnels et permettre de se sentir bien dans les situations difficiles », nous apprend Google. Parfait, tout est clair. Mais la couleur blanche n’avait rien de particulièrement frappant. Car bien que cet événement collectif se soit déroulé en pleine rue, on a remarqué une chose : le public n’était pas présent. Les personnes vêtues de blanc restaient entre elles. Pas de foule, pas de badauds ni de curieux. Si RTL n’avait pas documenté le Dîner en blanc à travers une série de photos, tout ce spectacle serait peut-être resté méconnu.

Profitons-en pour saluer brièvement la politique de RTL en matière de reportages photo. Les séries d’images ne cessent de s’allonger. 200 clichés de la soirée bière des « Kegelbrüder » du Grand Nord, autant, voire plus, de la randonnée en forêt organisée par l’initiative de quartier « Mir ënnert eis » du Sud. On y photographie chaque plante le long du sentier forestier, chaque buisson, chaque bac à arbre et chaque parapluie emporté. Et bien sûr, tous les participants, deux fois, trois fois, dix fois, seuls ou en groupe, par trois, par cinq ou par neuf. Cette minutie dans la description des futilités fait désormais de RTL le documentariste sociologique numéro un. Les photographes attitrés qui virevoltent partout, et à qui même les banalités les plus insignifiantes n’échappent pas, parviennent en effet à construire, pièce par pièce, un portrait complet et riche en détails des particularités luxembourgeoises. La valeur scientifique de ce flot incessant de photos ne saurait être surestimée. RTL exhume même les trivialités les plus insignifiantes de l’oubli. Grâce à cette chaîne à l’écoute du public, chacun d’entre nous a la chance de se retrouver soudainement et de manière inattendue au centre de l’attention nationale. C’est ce qui est arrivé aux participants du Dîner en blanc. Ils ont tous pu se prévaloir fièrement du label « anobli par RTL ».

Nous nous sommes simplement étonnés que les photos montrent en fait une foule informe, un rassemblement de fêtards blasés. Les visages de la plupart des Blancs et des Blanches n’en disent-ils pas long ? N’y voit-on pas une nette pointe d’arrogance, pour ne pas dire une expression de la plus grande suffisance ? En réalité, les convives se moquent éperdument les uns des autres, car chacun et chacune se prend pour le centre du monde. Je suis plus blanc que blanc. Je suis la plus blanche du groupe. Je suis le Blanc le mieux habillé bien au-delà du Limpertsberg. Bon sang, où est donc le champagne ?

Peut-être cette impression est-elle trompeuse. Serait-il possible qu’il ne s’agisse pas du tout d’arrogance, mais simplement de la suffisance guindée de personnes qui ont décidé de ne plus se soucier des bouleversements et des troubles actuels ? Quoi qu’il en soit, les convives semblent au-delà du bien et du mal. D’une certaine manière, détachés du monde et repliés sur eux-mêmes. On pourrait vraiment leur envier cela. Cette attitude soignée de marginaux a quelque chose de séduisant. Il suffit d’enfiler des vêtements blancs et de laisser l’eau de Dieu couler sur la terre de Dieu. Et célébrer même culinairement ce détachement des convenances sociales. Excusez-nous de l’avouer, mais nous avons jeté un œil en cachette dans les magasins de vêtements. Il y a en effet une quantité incroyable de prêt-à-porter blanc. Maudite tentation !

Dommage, cependant, que ce dîner « blanc » se soit déroulé devant des gradins vides. Pas de critiques bruyantes, pas de protestations, pas de manifestation d’opposants agités et absurdes. Les 900 « blancs » ont dînés pour ainsi dire dans la solitude la plus totale, au cœur de cette douce soirée d’été. On aurait presque pu avoir pitié d’eux. Ont-ils peut-être été boycottés ? Et pourtant, nous aurions pu en tirer une leçon : dans une société qui part en vrille à cause de polémiques effrénées et de querelles sauvages en tout genre, une tache blanche dans le paysage est un véritable baume. Ces « lazy people » ne constituent-ils pas le contre-modèle parfait face à ces citoyens sans cesse zélés et baveux qui se cassent la tête jour après jour ? Bien sûr, à strictement parler, on pourrait faire remarquer que ces chanceux font de leur indifférence un véritable culte. Ils se détournent, se suffisent à eux-mêmes, restent entre eux. Qui voudrait leur en faire un reproche ?

Tôt le matin, après le « Dîner en blanc », les États-Unis ont violé le droit international et bombardé les installations nucléaires iraniennes. Tous ces invités vêtus de blanc ont-ils seulement pris conscience de cette formidable escalade militaire ? Ou étaient-ils encore, plusieurs heures après le « Dîner en blanc », absorbés par leur singularité sans pareille ? Imaginons un instant : se tenaient-ils devant leur miroir, récitant avec béatitude leur litanie égocentrique ? « Je suis tellement blanc. Je suis tellement génial. Je suis au top. Personne ne peut m’égaler. » Et maintenant ? Il ne nous reste plus qu’à déplorer, avec Bertolt Brecht : « Le rideau tombe et toutes les questions restent sans réponse. »