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Société 4 min de lecture

De temps en temps

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition septembre 2024
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La semaine prochaine, un pape devrait se rendre au Luxembourg pour la deuxième ou la troisième fois. Une fois encore, les fidèles espèrent que leur petite patrie brillera de la splendeur d’un homme qui se fait appeler Summus Pontifex Ecclesiæ Universalis, Vicarius Iesu Christi, et qui revendique la primauté de juridiction et l’infaillibilité.

Une première visite papale au Luxembourg aurait peut-être eu lieu à l’automne 1049. Seulement, à cette époque, le Luxembourg n’existait pas. Et il n’existe aucune source contemporaine. La plus ancienne mention de ce détour a été consignée par écrit 600 ans plus tard : Le pape Léon IX « descendit à Trèves et, de là, se rendit à Epternacum où, dans la basilique nouvellement construite […], il la consacra en personne, selon sa coutume » (Annales S. Willibrordi, archives diocésaines de Trèves, f. 74r).

Sous le nom de Léon IX, le comte alsacien Bruno d’Egisheim-Dagsburg (1002-1054) parcourut l’Europe, prêchant contre le népotisme et le mariage des prêtres. Il fut le pape de la « guerre froide » entre chrétiens d’Orient et chrétiens d’Occident. Son intransigeance scella le Grand Schisme d’Occident pour les mille années suivantes.

En 1985, le Polonais Karol Wojtyla (1920-2005), sous le nom de Jean-Paul II, était le pape de la guerre froide entre le bloc de l’Est et le bloc de l’Ouest. Le président américain Ronald Reagan appelait à la bataille finale contre l’empire du Mal. Le pape marchait en première ligne. Ses partisans l’acclamaient comme une star. Ils attribuaient l’effondrement de l’Union soviétique à la fermeté de sa foi et à ses neuf visites en Pologne.

Le catholicisme était la religion d’État au Luxembourg. L’Église était l’un des piliers de l’État du CSV : avec ses aumôniers de la fonction publique, ses cours de religion, ses hôpitaux tenus par des religieuses, ses écoles confessionnelles, ses conseils paroissiaux, le « Luxemburger Wort » et Caritas. La visite du pape Jean-Paul II fut mise en scène comme un événement d’État. Au plus fort de la crise de la sidérurgie, il visita l’usine Arbed de Belval. Il célébra une messe devant la porte II de l’usine. Afin de dissuader les ouvriers sidérurgistes inquiets d’adhérer au socialisme impie.

Le pape François devrait se rendre au Luxembourg jeudi. Âgé de 87 ans, il saluera les personnalités locales, puis, après une longue sieste, la foule en prière. Il ne se rendra pas sur la tombe de Willibrord et s’envolera ensuite pour Bruxelles.

Les prêtres pédophiles et la révolte des fabriques d’église ont favorisé le déclin moral de l’Église luxembourgeoise. C’est à tort que le diocèse a redouté, en 2015, une quatrième question référendaire. Elle a accepté sa privatisation. Le cardinal Jean-Claude Hollerich a apporté des paroles de réconfort : l’Église souhaite se « recentrer ». Ses économistes issus du secteur privé le savent bien. Il préfère se consacrer à la diplomatie. Il confie la pastorale et les soucis financiers à son évêque auxiliaire.

Le CSV est de retour au gouvernement. Il n’est pas revenu sur la séparation de l’Église et de l’État, du « Te Deum » et de la « Cérémonie officielle ». Au grand dam des électrices pieuses. Elle remercie les libéraux, les sociaux-démocrates et les Verts d’avoir fait le sale boulot. Ils ont noyé les frissons sacrés de l’exaltation pieuse dans l’eau glacée du calcul égoïste.

En 2024, la visite du pape est un événement religieux auquel participent le grand-duc et les ministres. Ce n’est plus un événement d’État. Les églises se sont vidées. Arbed Belval a changé de propriétaire et de nom. Le socialisme n’est plus une croyance concurrente.

Ses adversaires reprochent à l’Argentin Jorge Mario Bergoglio d’avoir un penchant pour le péronisme. En tant que pape François, il critique le néolibéralisme. Le néolibéralisme est la nouvelle superstition. C’est la main invisible de Dieu qui nourrit les banques et l’industrie des fonds spéculatifs.

À la question de savoir s’il était « un homme de foi », Luc Frieden a répondu avec hésitation : « heiansdo » (RTL, 29 avril 2023). Pour le président du Parti chrétien-social, Dieu n’existe pas « per omnia sæcula sæculorum ». Mais de temps en temps. À condition que cela ne nuise pas à la compétitivité.