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Société 4 min de lecture

Purée de pâtes

CONVERSATION FORTUITE AVEC L'HOMME DANS LE TRAIN

Article paru dans Édition août 2025
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Le gouvernement et les entrepreneurs veulent que l’on travaille plus longtemps, chaque jour, chaque semaine, tout au long de la vie. Pour transformer cette valeur ajoutée supplémentaire en argent, il faut alors consommer plus longtemps. À la fin de l’année dernière, le ministre du Travail Georges Mischo et le ministre des Classes moyennes Lex Delles ont présenté des projets de loi visant à maintenir les magasins ouverts jusqu’à 22 heures les jours ouvrables et à doubler le temps de travail ainsi que les horaires d’ouverture des commerces le dimanche. C’était avant la manifestation du 28 juin.

Dans son discours sur l’état de la nation, le Premier ministre Luc Frieden a expliqué : « La majorité s’est fixé pour objectif une politique sociale moderne. Dans ce contexte, nous avons proposé d’adapter les horaires d’ouverture et le travail dominical dans le secteur du commerce » (13 mai 2025).

« [L]a morale de la modernité », comme l’appelle Jean Baudrillard, « c’est l’abondance et la consommation – encore une fois, non pas celle des biens matériels, des produits et des services, mais l’image consommée de la consommation » (La société de consommation, Paris, 1970, p. 312).

La production de marchandises, le travail salarié et la division du travail font que « les hommes produisent des choses dont ils n’ont pas besoin pour obtenir l’argent qui leur permettra de s’acheter des biens qu’ils n’ont pas produits. En conséquence, les choses qu’ils manipulent leur sont de plus en plus étrangères » (Anthony Galluzzo, La Fabrique du consommateur, Paris, 2020, p. 14).

Les productrices salariées deviennent des consommatrices une fois leur journée de travail terminée. Le gouvernement et les entrepreneurs font comme s’il s’agissait de deux groupes distincts. Ils montent les salariées, en tant que consommatrices, contre elles-mêmes, en tant que productrices et vendeuses. Or, selon l’Ilres, « 75 % des gens sont tout à fait satisfaits ou satisfaits des horaires d’ouverture » (RTL, 4 août 2025). Des sondages réalisés par les syndicats montrent que les vendeuses souhaitent aller chercher leurs enfants le soir et se reposer le dimanche.

Le directeur de l’association du commerce, Tom Baumert, réclame « de la flexibilité – pouvoir ouvrir quand le client arrive » (RTL, 4 août 2025). La consommation doit être un droit humain 24 heures sur 24. L’être humain n’est alors un être humain qu’en tant que consommateur : le ministre de l’Intérieur Léon Gloden et la maire Lydie Polfer chassent les mendiants des rues commerçantes. En guise de punition pour leur consommation insuffisante.

La consommation promet de satisfaire les désirs. Mais jamais définitivement. Ce serait sa fin : les propriétaires d’iPhone 16 cesseraient d’attendre l’iPhone 17. La valorisation du capital consomme des matières premières, des machines, la nature et la main-d’œuvre. On rend la main-d’œuvre responsable de cette surexploitation. Dans leur rôle de consommatrices, elles font alors pénitence avec des sacs Valorlux.

Ce que Marx appelle « une immense collection de marchandises » et que le Statec qualifie d’« Index-Wuerekuerf » promet un bonheur individuel après un travail assidu : l’achat de chaussettes, de cognac, de cours particuliers, de sushis, de vélos d’appartement, de dosettes de café, de Netflix, d’analgésiques, de jeux d’intérieur, de cocaïne, de Labubu, de bougies parfumées, de coupe-bananes – vantés par les influenceuses, livrables via Amazon Prime, Wedely ou le dealer du coin. Après la première révolution industrielle, le rentier Flaubert écrivait à la poétesse Louise Colet : « [I]l faut par tous les moyens faire barrage au flot de merde qui nous envahit » (29 janvier 1854). Le prolétariat mourait de faim.

Le shopping est l’opposé des points Cactus : l’admiration, pendant des heures, de marchandises inutiles comme loisir. La consommation sert à la différenciation sociale : Škoda pour la classe ouvrière, Audi pour la classe moyenne, Maserati pour la grande bourgeoisie. La consommation est une idéologie. « La croissance, c’est l’abondance ; l’abondance, c’est la démocratie » (Baudrillard, p. 62). La liberté de choisir entre L’Oréal, Nivea, Sebamed, le CSV, le DP, le LSAP.

Günther Anders faisait remarquer : « Même l’oie d’engraissement, à qui l’on fourre de la bouillie de pâtes dans la gorge, ne consomme plus » (L’obsolescence de l’homme, t. II, Munich, 1980, p. 267). Pourtant, Adem, les services sociaux et les pompes funèbres qualifient les chômeurs, les pauvres et les morts de « leurs clients ». Comme s’ils consommaient avec satisfaction l’emploi, l’aide sociale, la mort.