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Feuilleton 7 min de lecture

L’art de rester créative : Jeannine Unsen à Londres

Dans la capitale britannique, la photographe évoque ses doutes, ses nouveaux départs et les nœuds à la française

Article paru dans Édition janvier 2025
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Brick Lane, une rue branchée de l’East End londonien, est très animée, même en semaine. Un mercredi soir de janvier, les gens font patiemment la queue devant le Brick Lane Bagel Bake pour acheter des viennoiseries, tandis que dans le magasin de disques Rough Trade, les lumières sont tamisées en prévision d’un concert. Les amateurs d’art se pressent à l’inauguration de l’exposition « Breaking Boundaries » à la Brick Lane Gallery, où sont également exposées des œuvres de Jeannine Unsen, la photographe luxembourgeoise. Au bar improvisé de la galerie, un employé sert du vin bon marché, mais gratuit. L’ambiance est détendue. Pour Jeannine Unsen, cette invitation a été une véritable surprise : en décembre, des commissaires d’exposition l’ont contactée pour lui faire part de leur intérêt pour ses broderies. Lui ont-ils demandé si elle souhaitait venir à Londres en janvier ? La photographe n’a pas laissé passer cette occasion.

« Ce n’est pas tous les jours qu’on reçoit une invitation d’une galerie londonienne. Je me suis donc dit : “Accepte-la et profite de quelques belles journées en ville, rends visite à quelques amis” », a déclaré Unsen lors d’un entretien peu avant le vernissage. L’artiste a pris en charge les frais de voyage et a elle-même expédié ses œuvres d’art par avion à Londres.

« The Four Winds » est le titre de la série qu’elle a apportée avec elle. Il s’agit de quatre portraits d’une femme sur lesquels Jeannine Unsen a brodé des masques et des costumes colorés. Le visage de la femme semble détendu, la broderie dégage une chaleur rayonnante. À côté des autres œuvres, accrochées assez près les unes des autres dans la petite galerie, son art offre une certaine sérénité qui séduit de nombreux visiteurs. Les gens s’arrêtent sans cesse devant les portraits pour les observer de plus près. Jeannine Unsen cherche à dialoguer avec les visiteurs : elle les écoute, répond à leurs questions et rit avec eux. Le contact avec les gens semble lui procurer beaucoup de joie.

Pourtant, la photographe a récemment envisagé de raccrocher l’art. Elle raconte avoir traversé une crise profonde.

« L’année dernière, je me suis souvent demandé pour qui ou pour quoi je faisais tout ça », explique Unsen. « En tant qu’artiste, on met tout son cœur, toute son énergie et tout son argent dans ce travail. » Et les coûts restent très élevés, malgré les aides publiques accordées aux artistes. « Tout le monde veut de l’art et de la culture, mais cela n’est pas rémunéré à sa juste valeur. Dans les expositions, les artistes ne sont toujours pas rémunérés, et en tant que photographe, on a des coûts de production élevés qu’on doit assumer soi-même », explique-t-elle.

Outre cette pression, Jeannine Unsen a également traversé une période de manque d’inspiration. « J’ai encore chez moi de nombreux portraits que je n’ai jamais exposés. J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose qui clochait, quelque chose qui ne collait pas dans ce travail, et je ne comprends tout simplement pas pourquoi. Oui, ce sont de belles images, mais je les ai regardées et elles ne m’ont plus rien inspiré. Et je me suis demandé : pourquoi est-ce ainsi ? Qu’est-ce qui manque ? »

C’est une photographe américaine qui l’a aidée à sortir de cette crise lors d’un atelier organisé au CNA l’été dernier. Caroline Drake, la célèbre photographe de l’agence Magnum, lui a assuré qu’un burn-out était tout à fait normal au cours d’une longue carrière comme celle de Jeannine Unsen, qui crée de l’art depuis déjà plus de vingt ans. « Elle est un peu plus âgée que moi et comprend donc mieux à quelle étape de ma vie je me trouve. Elle m’a beaucoup soulagée de la pression », se souvient la femme de 49 ans. Elle a expérimenté de nouveaux modes d’expression pour retrouver un lien avec sa photographie. Puis elle a commencé à broder sur ses photos.

« Je tenais absolument à ce qu’une nouvelle structure apparaisse sur mes photos, pour qu’elles ne soient plus aussi plates et bidimensionnelles. Je voulais qu’elles aient une dimension tactile et qu’on ait envie de les toucher », explique Unsen.

Dans de nombreuses œuvres, elle utilise la technique des nœuds français, grâce à laquelle elle brode sur ses photos de petits nœuds précis qui apportent des touches de couleur. Elle a surtout utilisé les points plats, qui permettent de remplir de plus grandes surfaces, dans *The Four Winds*. Les nœuds et les entrelacements ont ouvert une nouvelle dimension sémantique : les masques et les costumes de *The Four Winds* remettent en question la conscience identitaire.

« Qui es-tu, si tu n’as plus tes conditionnements, si tu n’as plus tes conventions ? Si tu n’as plus ton travail, si tu n’as plus tes vêtements, si tu n’as peut-être plus ta famille, si tu n’as plus ta maison – qui es-tu alors ? » C’est ainsi que Jeannine Unsen explique l’œuvre qui retient particulièrement l’attention à la Brick Lane Gallery. Jeannine discute avec un homme qui se présente comme un collectionneur d’art. Il semble envisager d’acheter certaines des œuvres, puis quitte brièvement la galerie pour passer un coup de fil.

Même si la broderie sollicitait fortement la nuque et les doigts de Jeannine Uns, elle trouvait cette activité relaxante. Cela tient peut-être aussi aux premiers points significatifs qu’elle a brodés. Il s’agissait en effet d’un portrait de son amie, la violoncelliste Lisa Berg, décédée en 2017 des suites d’une leucémie. La musicienne avait demandé à Jeannine Unsen de réaliser son portrait à l’hôpital. « Après son décès, j’ai regardé la photo et j’ai soudain eu envie de lui mettre une couronne de fleurs brodée », raconte la photographe. S’ensuivit une immersion en autodidacte dans l’univers de la broderie, où les vidéos YouTube ainsi que les conseils de ses « tantes » lui ont été d’une grande aide. Les échanges avec les femmes ont toujours été un fil conducteur dans l’art de Jeannine Unsen ; désormais, ils font également partie intégrante de son évolution en tant qu’artiste.

À l’avenir, la photographe souhaite aborder un thème universel. Elle mène actuellement des recherches pour un projet consacré aux transitions hormonales et psychologiques chez la femme. « Je trouve terrible ce discours que l’on entend sans cesse, selon lequel les femmes déclarent dans les reportages qu’elles ont l’impression de disparaître, de ne plus être vues », explique Jeannine Unsen. Les symptômes physiques de la périménopause ont fait l’objet de recherches bien plus approfondies en médecine que les changements psychologiques sur lesquels se penche Jeannine Unsen. Sa motivation est de proposer une invitation à « vivre cette période de la vie différemment, et à comprendre qu’on en ressort avec une toute nouvelle force », explique la photographe. Elle espère que ce nouvel ouvrage interpellera également les jeunes femmes, en leur donnant un aperçu d’une période de la vie qui reste encore trop peu abordée – et souvent de manière condescendante – dans la société.

Il reste encore à voir à quoi ressemblera exactement cette nouvelle œuvre. On sait toutefois qu’une exposition aura lieu à l’automne au Centre d’Art Nei Liicht de Dudelange.

À Londres, deux œuvres ont été vendues. Le collectionneur d’art avait négocié sans concession, mais un compromis a finalement été trouvé. Jeannine Unsen est visiblement ravie.