Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Économie 10 min de lecture

« Not to mention the human suffering »

Xavier Bettel et Gilles Roth en plein déni de responsabilité dans la politique économique à l’égard d’Israël

Article paru dans Édition juin 2026
Partager l'article sur

Mercredi après-midi, le ministre des Finances, Gilles Roth (CSV), a débarqué au salon Nexus par « l’entrée des artistes », comme l’a déploré un organisateur (avec le sourire). Le pied des principaux escaliers de Luxexpo était occupé par une poignée de personnes qui manifestaient contre la présence de sociétés israéliennes et pour la cause palestinienne. Cette dernière est passée en second plan depuis la signature, en octobre, des accords de Charm el-Cheikh puis de la guerre israélo-américaine en Iran et au Liban. Mercredi toutefois, Le Monde recensait près d’un millier de morts (dont 182 enfants) dans la bande de Gaza depuis la proclamation du cessez-le-feu voilà huit mois (portant le nombre de décès identifiés à 73 000 depuis octobre 2023). Dans un rapport publié lundi, les Nations unies alertaient, elles, à nouveau sur une situation humanitaire « catastrophique » entretenue par l’occupant israélien qui interdit aux biens à double-usage d’entrer sur le territoire, ce qui, par exemple, empêche les réparations des infrastructures et permet la prolifération des maladies dans une zone où 84 pour cent des établissements de soins ont été détruits. Quant à la Cisjordanie, l’occupation israélienne s’y fait de plus en plus prégnante et de plus en plus violente.

Gilles Roth a donc utilisé la rampe pour les personnes à mobilité réduite afin d’accéder au temple érigé, pendant deux jours, en hommage à l’intelligence artificielle et à la tech. Sur scène, il a rendu grâce à la finance : « Malheureusement, l’incertitude géopolitique reste élevée avec une guerre se poursuivant sur notre continent et un conflit au Moyen-Orient qui affecte l’approvisionnement en énergie, l’inflation et la confiance… sans parler des souffrances humaines. » On n’en parlera pas, effectivement. Ou peu.

Un panel « humaniste » était bien prévu une heure après. Le sujet : L’humanité aux commandes, comment bâtir une IA du futur qui convienne à tous. « Il ne peut pas juste être question de profits », a introduit Volker Türk, Haut-commissaire aux droits de l’Homme des Nations unies, dans un message enregistré. Sur scène, sa collaboratrice Peggy Hicks a effleuré le danger du recours aveugle à l’intelligence artificielle dans les conflits : « Nous constatons une utilisation à plus grande échelle », a-t-elle témoigné sans s’attarder sur les exemples. Son interlocuteur sur scène, le ministre des Affaires étrangères, Xavier Bettel (DP), a à peine eu le temps d’introduire son propos sur « l’opportunité » que représente l’IA qu’il était interrompu par une spectatrice assise au premier rang.

L’animateur a d’abord envisagé de faire taire l’effrontée. Le Vice-Premier ministre a voulu s’expliquer : « Nous sommes en démocratie ». Il a donc expliqué à ses deux camarades sur scène et à l’audience (qui n’entendait pas les propos tenus sans micro), que cette femme protestait contre la présence à Nexus de sociétés israéliennes. « Elles ne sont pas actives dans la défense », a avancé le ministre. « Et si vous voulez punir tous les Israéliens à cause de leur gouvernement, vous ne comprenez pas. C’est comme si vous blâmiez tous les Juifs », a poursuivi Bettel, dans un sophisme régulièrement utilisé par le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu. Il ne faudrait pas « punir ces jeunes start-up qui veulent aussi faire quelque chose pour leur pays ». L’audience s’était ensuite apaisée et la jeune femme avait accepté la proposition de s’entretenir avec le ministre après la conférence quand Xavier Bettel s’est hissé au point Godwin : « Ne faites pas l’erreur de dire que nous ne pouvons pas travailler avec les Israéliens. J’aimerais vous rappeler la Seconde Guerre mondiale et l’injonction de ne pas acheter dans les magasins tenus par des Juifs. ». Quelques applaudissements se sont fait entendre. La discussion entre le ministre et la spectatrice n’a ensuite pas eu lieu, Xavier Bettel se lançant dans une opération serrage de pinces dans les allées du salon, tel un Jacques Chirac de la tech.

L’intéressée, Dalia Khader, avait déjà échangé avec le chef de la diplomatie sous les ors du Parlement pour demander, via deux pétitions, la reconnaissance de la Palestine puis des sanctions contre Israël pour stopper le massacre que son gouvernement commettait dans la bande de Gaza. Dans une interview (d’Land, 8.8.2025), cette Luxembourgeoise d’origine palestinienne avait aussi précisé que « critiquer les politiques israéliennes, n’était pas de l’antisémitisme » et qu’il ne fallait pas confondre « Israël, le sionisme et le judaïsme ». « Dénoncer l’injustice en Palestine, ce n’est pas être contre les Juifs », avait-elle insisté.

Cette semaine, c’est la prospection du ministère des Affaires étrangères pour attirer des entreprises israéliennes au salon Nexus qui a heurté. Dans une tribune publiée sur RTL Today, Dalia Khader rêve d’une intelligence artificielle à l’européenne, pas trop réglementée, mais avec des règles reflétant des choix sociétaux respectant la vie privée, la responsabilité et les droits humains, mais elle regrette l’incohérence à commercer avec la tech israélienne, souvent liée à son armée. Les entreprises de la défense n’étaient, certes, pas conviées en tant que telles : « Le Luxembourg Trade and Investment Office de Tel Aviv est ravi d’inviter les start-up israéliennes de l’IA, des technologies financières, de la cybersécurité, de l’espace, de la technologie environnementale, de la mobilité smart et de l’industrie 4.0 ». Mais le député Déi Lénk, David Wagner, a quand même demandé au ministre Bettel comment ses services s’étaient assurés que ces sociétés « n’avaient aucun lien » avec Tsahal. Le libéral n’a pas encore répondu, mais une rapide recherche révèle que sur les six entreprises israéliennes qui ont fait le déplacement, une fait partie d’un groupe qui travaille pour l’armée et une autre est directement active sur le marché de la défense. Sur Linkedin mercredi, le fondateur et CEO de cette société publiait deux photos de manifestations devant Luxexpo, demandant de trouver laquelle était générée par l’IA. L’une d’elle mettait en scène des supporters de la start-up nation israélienne.

Ces derniers jours, Xavier Bettel avait pourtant répété sa condamnation « de certaines actions du gouvernement israélien à Gaza et au Liban ». Au congrès de son parti dimanche (voir page 5), il les a qualifiées « d’inacceptables ». « On ne doit plus retrouver dans nos supermarchés des produits des colonies israéliennes », s’est-il engagé. Dans une vidéo qu’il a publiée en mai sur les réseaux sociaux, le ministre dit avoir un temps avoir envisagé « des sanctions » au niveau européen, mais que la piste de l’interdiction des produits des territoires occupés est privilégiée : « Je suis en train de regarder ce que nous pouvons faire avec les collègues belges et néerlandais au niveau commercial », raconte-t-il. En revanche, fermer le LTIO de Tel Aviv est un no go : « Ce n’est pas un bureau politique, mais commercial. » Cette semaine, le Conseil européen a voté le 21e paquet de sanctions à l’égard de la Russie, des sanctions financières et commerciales qui ont pour but de limiter les ressources (y compris via l’impôt sur les sociétés) de Vladimir Poutine dans son agression contre la Russie.

Des contradictions apparaissent aussi dans la séquence de la fermeture, en février 2025, des comptes de la Cour pénale internationale (CPI) à la Spuerkeess. Selon des propos tenus par Xavier Bettel en Commission parlementaire et rapportés dans Le Quotidien, l’ambassade luxembourgeoise avait reçu dès le 1er juillet 2024 un appel à l’aide émanant du greffe de l’institution visée par le président américain, mécontent que deux ministres israéliens soient sujets à des enquêtes pour crimes contre l’humanité. Le message n’aurait atteint le ministère des Affaires étrangères à Luxembourg que le 24 septembre. Il aurait été transféré pour avis à celui des Finances le 22 novembre. La réponse de la rue de la Congrégation indiquant qu’elle ne pouvait intervenir dans les affaires de la banque serait revenue le 20 janvier 2025. Face à cette stratégie du pourrissement (plus de 200 jours pour une fin de non recevoir), la CPI a rapatrié son capital (17 millions d’euros selon le Wort) déposé sur les comptes de la BCEE. Cette dernière les avait clôturés en février 2025. C’est donc en connaissance de tous ces éléments que, le 3 mars dernier, interrogé par Sam Tanson (Déi Gréng) à la Chambre, Gilles Roth a rappelé que le secret bancaire valait pour le ministre également. « Madame Tanson, je ne peux pas exclure que ce soit arrivé d’un commun accord », avait-t-il ajouté en la fixant. Ses questions étant restées en souffrance, l’élue écologiste les avaient répétées par voie écrite la semaine suivante : « Des échanges ont-ils eu lieu entre le gouvernement et la direction de la BCEE, ou avec la CPI, concernant cette décision, avant ou après sa mise en œuvre ? « Aucun échange n’a eu lieu entre le ministre et la CPI », avait répondu le ministère des Finances.

Ce jeu du chat et de la souris s’était également produit début septembre 2025 avec la validation du prospectus permettant la commercialisation des obligations israéliennes dont une partie sert à financer l’anéantissement de Gaza. La CSSF (Commission de surveillance du secteur financier) avait accepté la responsabilité de la procédure que la Banque centrale irlandaise ne souhaitait plus consentir. Le ministère des Affaires étrangères et celui des Finances s’étaient renvoyés la patate chaude pour finalement s’entendre sur l’indépendance du régulateur. Mais s’était posée la question de savoir si cet accès donné aux marchés financiers européens engageait la responsabilité du Luxembourg vis-à-vis des traités internationaux, notamment au regard de la convention contre le génocide de 1948. Cette question s’était également posée en marge des sanctions demandées par la pétitionnaire Dalia Khader en juillet 2025. Le député LSAP Franz Fayot avait alors saisi la cellule scientifique de la Chambre des députés.

Dans un double avis rendu en mars, cette dernière avait alerté sur la nécessité pour le Luxembourg de « déployer tous les moyens nécessaires pour évaluer si tout financement qu’il accorde à des entités israéliennes est directement lié aux violations présumées commises par Israël ». Le Luxembourg a également l’obligation de faire « tout son possible pour empêcher les relations commerciales ou d’investissement avec Israël qui non seulement renforcent, mais contribuent également au maintien de l’occupation illégale du territoire palestinien occupé par Israël ». Dans la mesure « où il existe un risque sérieux de génocide à Gaza », le gouvernement luxembourgeois doit « user de toute son influence pour peser sur Israël ».

La cellule scientifique a aussi battu en brèche les prétextes techniques invoqués par le ministère des Affaires étrangères pour ne pas sanctionner (à l’inverse d’autres pays européens comme la France ou les Pays-Bas) les ministres soupçonnés de commettre des violations graves des droits de l’Homme. « Le Luxembourg dispose également d’une législation permettant l’imposition unilatérale de sanctions ciblées », écrivent les juristes externes mandatés par la cellule scientifique. Leur effet ne serait que temporaire, mais le gouvernement peut aussi légiférer pour se conférer une autonomie de la sanction.

Des propositions sont formulées pour que le pays remplisse ses obligations internationales : interdire l’importation de produits provenant des colonies israéliennes en fait partie. Mais le ministre des Affaires étrangères prétend depuis plusieurs mois qu’une telle interdiction ne ferait aucun sens sans les Pays-Bas et la Belgique, pays par lesquels les produits seraient acheminés. Quid du Findel, l’un des principaux hubs européens de fret aérien ? Quid des services prestés ? La conduite gouvernementale à l’égard du partenaire israélien répond au précepte business first annoncé dans l’accord de coalition. Cependant, le gouvernement a par ailleurs suivi l’initiative française pour reconnaître la Palestine avec dix autres pays occidentaux en septembre 2025 (« J’ai reconnu la Palestine, il y a un mois », a clamé le chef de la diplomatie mercredi). Xavier Bettel a en outre défendu vigoureusement l’UNRWA quand l’agence des Nations unies, dernière ligne de vie pour les Palestiniens, était accusée de terrorisme par les puissances occidentales.

Note de bas de page