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Économie nationale 10 min de lecture

Du discours sur le progrès à l’analyse des risques

Le logiciel de Mistral a fait son entrée dans la fonction publique. Le débat politique sur l'évolution du marché du travail est à la traîne par rapport aux progrès technologiques

Article paru dans Édition mai 2026
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Du discours sur le progrès à l’analyse des risques
Patrick Houtsch, directeur du CTIE © Photo : Sven Becker

Selon Patrick Houtsch, directeur du Service informatique de l’État (CTIE), l’utilisation de l’IA dans l’administration n’est pas tout à fait une nouveauté : « Début 2024, nous avions décidé d’accorder aux fonctionnaires l’accès à Copilot, en quelque sorte le ChatGPT de Microsoft. » Dans le contrat conclu avec Microsoft, l’État luxembourgeois a reçu l’assurance que les données stockées sur les serveurs Microsoft d’Amsterdam et de Francfort ne seraient pas utilisées à d’autres fins et ne quitteraient pas l’Europe. « Mais cela ne nous suffit plus », déclare M. Houtsch. En raison notamment de la situation géopolitique actuelle, il est devenu « important de ne compter que sur ses propres moyens » et de réduire au minimum la dépendance vis-à-vis d’acteurs externes. Les logiciels américains sont de plus en plus perçus comme un risque pour la sécurité. Le CTIE a sans doute également à l’esprit le Cloud Act récemment adopté, qui autorise les autorités américaines à accéder à toutes les données stockées par des entreprises américaines à travers le monde.

En juin 2025, le tournant s’est concrétisé. Lors de la conférence Nexus, des applaudissements retentissants ont salué l’annonce faite sur la scène principale par le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, aux côtés du PDG de Mistral, Arthur Mensch : l’État luxembourgeois et l’entreprise française avaient signé un document stratégique. À l’époque, le Premier ministre Frieden n’avait pas encore axé son message sur les préoccupations liées à la souveraineté, mais plutôt sur un discours axé sur le progrès : selon la vision de son gouvernement, quiconque se voulait « moderne » devait adhérer à l’IA.

Selon Patrick Houtsch, le partenariat avec Mistral présente de nombreux avantages : « L’entreprise nous permet d’utiliser tous ses modèles, y compris ceux qu’elle développera à l’avenir. » Et les données des administrations sont conservées localement, sur l’infrastructure de l’État. « Cela nous permet de travailler avec des données sensibles sans craindre qu’elles ne soient interceptées. » Le CTIE a déployé et adapté les plateformes Mistral dans ses centres de données. Seuls cinq collaborateurs de Mistral ont participé à cette mise en œuvre. Le CTIE a externalisé de nombreux projets ; afin d’assurer la transition pour le CTIE, des informaticiens issus d’entreprises informatiques privées sont engagés sous contrat à durée déterminée. Aujourd’hui, 900 fonctionnaires utilisent cette technologie – issus de toutes les administrations. Mais il s’agit avant tout de collaborateurs occupant des postes clés, tels que les informaticiens. Depuis cette semaine, un déploiement est en cours ; le logiciel est désormais utilisé pour la première fois dans le cadre des tâches administratives quotidiennes.

Les entreprises de logiciels font souvent l’objet de rachats ou envisagent de céder leur activité après s’être développées. Ce scénario pourrait-il poser problème à l’avenir ? « Il n’y a aucune garantie absolue », admet M. Houtsch. Mais le modèle économique de Mistral consiste à se concentrer sur une clientèle européenne et à mettre en avant cette stratégie dans le contexte géopolitique actuel. « En perdant leur siège social en Europe, ils ne se démarqueraient plus de leurs concurrents. C’est pourquoi le risque me semble pour l’instant plutôt faible », analyse cet ingénieur de formation. En effet, Arthur Mensch a souligné il y a deux mois lors de l’AI Action Summit à New Delhi : « L’IA devrait être un outil d’autonomisation, et non de domination », comme l’a rapporté Forbes. » Selon le French Tech Journal, il a également mis en garde contre « une concentration incontrôlée du pouvoir de l’IA », qui menacerait la « souveraineté économique et la démocratie ». Et il a appelé les États à mettre en place une infrastructure qui « serve la majorité et non pas seulement une minorité puissante ». Mistral promet à ses clients indépendance, maîtrise de leurs données et des modèles largement open source (les données d’entraînement restent toutefois confidentielles). À une époque où les rayons des librairies regorgent d’ouvrages mettant en garde contre une oligarchie technologique américaine proche du président Donald Trump et susceptible de se retrouver facilement impliquée dans une guerre commerciale, ce message pourrait bien trouver un écho.

En Europe, Mistral compte désormais parmi ses clients la banque londonienne HSBC, la chaîne de supermarchés britannique Tesco, la compagnie maritime CMA ainsi que les États français et grec – il n’est donc pas tout à fait exact que Luc Frieden qualifie son partenariat avec Mistral d’« unique au monde », comme il l’a fait il y a deux mois lors d’une conférence de presse. Le gouvernement verse 40 millions d’euros à Mistral, répartis sur trois ans. L’année dernière, le CTIE a déboursé 47,5 millions d’euros pour des licences logicielles. La part du lion devrait être revenue à Microsoft, car le CTIE utilise les services M365, Teams et Microsoft Outlook. En comparaison, les tarifs des services de Mistral semblent acceptables. Il y a deux mois, à Belval, Arthur Mensch s’est montré ouvert à la conclusion de contrats avec des banques. La Luxembourg House of Financial Technology (LHoFT) indique toutefois que Mistral n’est pour l’instant pas encore présent sur le marché bancaire local.

Au-delà des grands récits, la réalité de Mistral se nourrit des petits détails des applications quotidiennes. Pour la fonction publique luxembourgeoise, cela signifie que « Le Chat » doit aider à traduire des textes – dans un pays comptant trois langues officielles et où l’anglais prend de plus en plus d’importance. « Mais le logiciel doit également permettre de mettre en forme les notes griffonnées à la va-vite après les réunions », explique M. Houtsch. Et au CTIE, il doit faciliter le développement interne de logiciels. Le logiciel « Le Chat » de Mistral reste toujours loin derrière les modèles d’IA d’OpenAI et d’Anthropic dans les classements de performances. Le CTIE est-il satisfait de cet achat effectué par le gouvernement ? Le directeur du CTIE n’est pas déçu par le logiciel, qu’il trouve même « très bon ». C’est surtout le niveau de sécurité qui le convainc : « Le logiciel Mistral peut être configuré de manière à ne pas effectuer de recherches sur Internet en arrière-plan. Cela empêche que des informations ne se retrouvent sur Internet pendant la requête de recherche. »

Depuis un an, Luc Frieden insiste sur le fait qu’il souhaite que sa révolution de l’IA soit comprise « à la manière des gens ». Dans le numéro d’avril de Paperjam, il sait où cela va mener : « La technologie est là pour aider les gens, donc elle va avoir un impact positif sur la façon dont nous travaillons. » Aucun emploi ne devrait être supprimé. La campagne Ai4Lux lancée par le gouvernement met en avant le robot Lumi – son apparence mignonne, inspirée des Teletubbies, vise à instaurer la confiance. En décembre 2025, le Statec a toutefois publié une estimation selon laquelle 14 % des salariés pourraient voir leur travail automatisé – soit un total de 64 000 emplois potentiellement menacés par l’IA au Luxembourg. Ce sont surtout les personnes chargées de tâches administratives dans le secteur des services de base qui seraient concernées. Début mars, le ministre des Finances du CSV, Gilles Roth, a par ailleurs fait savoir dans une note interne qu’il souhaitait limiter les nouvelles embauches au sein de l’État « au strict minimum » et a appelé à « améliorer l’efficacité » grâce à des solutions d’IA. Dans son budget 2026, il indique que la « masse salariale » de l’État central est passée de 2,3 milliards d’euros en 2016 à près de cinq milliards en 2025 – elle a donc plus que doublé.Le nombre d’agents de l’État luxembourgeois a « fortement augmenté » ces dernières années, avec plus de 1 500 personnes par an, a répondu Serge Wilmes, ministre CSV chargé de la fonction publique, fin 2024 en réponse à une question parlementaire.

Outre le risque de suppressions d’emplois, le rapport Statec souligne la possibilité d’une augmentation de la productivité pour les travailleurs du savoir – soit environ 55 % des salariés ou des indépendants. Il en résulterait un « paradoxe de la productivité » ou un « piège de l’efficacité ». Ce schéma n’est pas nouveau. L’invention du courrier électronique est encore présente dans la mémoire collective : elle permet d’accomplir les tâches plus rapidement, mais modifie en même temps la communication. On communique désormais davantage et plus vite – et c’est ce que la société attend de nous. Le travail engendre du travail ; résultat : on travaille plus, et non moins. Il est donc concevable que les offres d’emploi pour les personnes peu qualifiées diminuent et que les personnes hautement qualifiées subissent une pression accrue au travail.

Cependant, lorsque le Premier ministre Frieden n’est pas sur scène devant un micro, son optimisme technologique s’atténue parfois. Début mars, il a écrit à Nora Back, présidente de la Chambre des salariés : l’intelligence artificielle « recèle de grandes opportunités – et, il est vrai, certains risques également – et nécessite donc une réflexion commune », comme l’a rapporté le journal *Das Wort*. Une table ronde sur l’IA a ensuite été organisée avec les syndicats et le patronat – à l’issue de laquelle aucune mesure concrète n’a toutefois été annoncée. On s’est simplement mis d’accord sur le fait qu’il fallait encore davantage d’informations sur la mutation technologique ; une étude doit désormais clarifier ce que l’IA signifie pour les différents secteurs d’activité, selon le Tageblatt. Le président de l’UEL, Michel Reckinger, envisage quant à lui l’IA dans le monde du travail avec sérénité. Il a déclaré au Wort qu’il considérait le débat sur d’éventuelles pertes d’emplois comme de « l’alarmisme ».

Que pense la CGFP des évolutions techniques actuelles au sein des administrations ? « Nous avons toujours insisté sur le fait que l’humain doit rester au centre des préoccupations, et nous continuerons à le faire », répond Romain Wolff, président de la CGFP, à la question posée par Land. La CGFP ne dispose toutefois pas encore de retours concrets sur les répercussions de cette évolution sur le travail des fonctionnaires. L’influence de l’IA sera « énorme » à l’avenir, estime M. Wolff, qui pense que certains postes ne feront probablement plus l’objet d’une offre d’emploi. Au cours de l’entretien, Romain Wolff se montre quelque peu submergé par la transformation numérique.

Le CTIE est en tout cas en mesure de mesurer les gains de productivité – et pourrait ainsi fournir des indications quant à d’éventuelles suppressions d’emplois, si l’orientation définie par Gilles Roth venait à être poursuivie. « Pour les documents régulièrement envoyés par les citoyens et triés par une IA, nous pouvons recueillir des données comparatives et calculer dans quelle mesure le processus est plus rapide », explique M. Houtsch. Cela n’est toutefois pas possible pour les tâches spécifiques et ponctuelles. Le contrôle qualité, quant à lui, doit s’effectuer via le modèle Quapital (abréviation du titre à rallonge « Qualité des Projets d’Implémentation des Technologies de l’Information et de la Communication dans l’Administration Luxembourgeoise »). « Pour les dossiers importants, il faut systématiquement procéder à des contrôles par sondage », estime Patrick Houtsch.

Une note de service envoyée vendredi au personnel administratif indique que Le Chat devrait également aider à la rédaction de résumés et à l’analyse de documents. Or, les résumés générés par l’IA sont justement souvent erronés. Le gain de temps devrait donc être moindre, car il est impossible de se passer de la relecture du document original – ni de la question de la responsabilité. « Sans contrôle, cela ne fonctionne pas », concède Patrick Houtsch ; car en fin de compte, c’est un être humain qui est responsable des déclarations de l’IA. « L’IA ne doit pas non plus prendre de décisions », précise le directeur du CTIE.