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Société 4 min de lecture

repas du soir

La petite témoin de son époque

Article paru dans Édition août 2024
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« J’aurais les cheveux de Marie-Madeleine », affirmait autrefois un poète croate. « Comment donc connaît-il les cheveux de Marie-Madeleine ? », réagis-je avec scepticisme. « Eh bien, grâce au tableau de la Cène. Mais il n’y avait que des hommes là-dessus ! » « Justement pas. » C’est en souriant sagement que le poète m’a révélé le secret qui, selon lui, avait été dévoilé dans un best-seller mondial. Et que tout le monde, sauf moi, connaissait déjà de toute façon. Du moins ceux qui pouvaient encore trouver un sens à ces personnages énigmatiques figurant sur ces tableaux que les musées, autrefois appelés églises, présentent à ceux qui les parcourent, leur portable à la main, pleins d’attente.

Mis à part les temps forts et les lieux phares du christianisme, les événements artistiques et les moments culturels sans cesse mis en avant, on sait bien que le Dieu des chrétiens reste discret. Dieu est seul à la maison. Où sont-ils tous passés ? Dans le « Kulturkampf » ? Aux marches de Pegida, où, hurlant maladroitement, ils s’en prennent à un charmant jeune garçon aux cheveux bouclés ? À l’ombre des cathédrales, qui ripostent par un tonnerre de cloches indigné. Peignant tous les démons de gauche sur le mur, pour ensuite se jeter sur eux, en avant vers la bataille ! Sur le cheval de guerre contre la cavalière sur la Seine, ce doit être la cavalière apocalyptique de la mort !

Et puis cette image, qui s’est transformée du jour au lendemain en un délire collectif. Comme si le personnel, bien sûr chrétien, de cette construction imaginaire qu’est l’Occident, avait gardé cette image toute sa vie comme la prunelle de ses yeux, avant que la destruction et le blasphème ne s’abattent sur elle. Mais en quoi consiste ce blasphème ? La figure centrale de cette image rayonne inébranlablement depuis des siècles, au milieu de la trahison et de la confusion, d’une douceur, d’une mélancolie résignée – c’est ainsi que nous pourrions l’interpréter –, et surtout d’un calme au milieu de la panique générale. Une résignation. Une résignation à la volonté de Dieu, une qualité qui ne nous est plus très familière et qui ne nous semble certainement pas désirable. Aux côtés du personnage central, appelé Jésus, l’homme ou la femme – le sexe n’est pas clair, peu importe –, l’être cher.

Ce personnage central, appelé Jésus, est familier à ma dégénérescence grâce à d’innombrables représentations, images, paraboles et récits ; en vérité, nous avons Jésus en nous. Ce n’est pas le Jésus des fanatiques de Jésus, qui sont accros à Jésus comme à une drogue. Pourtant, ce n’est pas quelqu’un dont on avait peur, comme on le craignait de son père voyeuriste et terroriste. Il est le plus souvent représenté comme doux, avec des traits du visage aux connotations presque féminines, des cheveux flottants, un cœur ouvert et ardent. Sur les images de saints que l’on trouve actuellement dans de nombreuses églises, il porte une barbe à la Conchita Wurst et une coiffure à la Conchita Wurst ; le triangle de flammes qui jaillit de son cœur rappelle, du moins à première vue, une robe arc-en-ciel. Jésus, cette figure au-delà du genre. Jésus unit les genres ; s’il est responsable de quelque chose, c’est bien de l’union. Il n’est pas un diviseur, il est inclusif et divers. Pourquoi tout le monde ne pourrait-il pas s’asseoir à sa table ? On peut débattre de la question de savoir s’il aurait fallu inviter ce Dionysos bleu, affalé – débattre, c’est toujours bien, on appelait autrefois cela la « culture du débat » –, mais faut-il pour autant s’essouffler moralement à ce sujet ? Non, pas même de l’hyperventilation : ce qui se passe ici, ce n’est que la machine à indignation. Ce n’est qu’un stratagème d’indignation. Ce n’est qu’un réflexe d’indignation savamment entretenu. Parce que la droite en tire profit.

C’est là où la culture n’est pratiquement pas présente, même à l’état d’oligo-éléments, que les défenseurs et défenseuses de la culture les plus zélés sont à l’œuvre. Attisés par ceux qui déforment, interprètent délibérément de manière erronée et réinterprètent des messages joyeux et optimistes en scénarios apocalyptiques. Que l’objet de leur indignation soit le mauvais n’a alors pratiquement plus d’importance. Que Bacchus soit la vedette et que l’Antiquité, qui a tout de même inventé les Jeux Olympiques, invite à un festin, peu importe. L’essentiel, c’est d’être indigné.

Chacun y trouve ainsi matière à s’indigner. Les conservateurs à bout de souffle, les guerriers et guerrières culturels d’extrême droite, les artistes de la cérémonie d’ouverture qui se délectent de cette attention éblouissante. Et peut-être, qui sait, ces derniers ont-ils joué avec cette ambiguïté ? Si tel est le cas, ce serait un jeu dangereux.