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Institutions et démocratie 14 min de lecture

Une famille comme les autres

C'est avec beaucoup d'émotion que le règne du grand-duc Henri a été commémoré ce week-end. Tous les responsables politiques et journalistes n'étaient pas d'humeur à faire la fête.

Article paru dans Édition juin 2025
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Un portrait du couple grand-ducal datant de 2020 © Photo : Sven Becker

« Je suis impatiente », déclare Mariette Zenners, journaliste à RTL, à l’occasion de la fête nationale. En effet, un film commandé par la famille grand-ducale et retraçant les 25 ans de règne va être projeté. Lundi matin, à la Philharmonie, un écran est abaissé et les lumières s’éteignent : Henri serre la main d’ambassadeurs du monde entier, feuillette des dossiers dans son bureau – « la réflexion est importante » ; s’émerveille devant la première pièce en euros à son effigie ; des flash-backs montrent ses discours de Noël et son père Jean. La Grande-Duchesse apparaît également dans de nombreuses scènes – au Burundi dans le cadre d’une mission pour l’Unicef, lors de conférences de son organisation Stand Speak Rise Up ou dans des foyers pour enfants luxembourgeois. Henri fait son éloge : elle a une « énergie incroyable », elle « travaille beaucoup » et le soutient. Guillaume abonde dans ce sens : « Ma mère est une source d’inspiration. »

Il en va autrement du vice-Premier ministre du DP. Xavier Bettel se montre réservé face au couple grand-ducal. À l’issue de la cérémonie officielle, il se réjouit, au micro de RTL, de la succession au trône imminente. Le prince Guillaume serait une personne accessible et sympathique. Pour illustrer cela, il raconte une anecdote : lors d’un voyage à l’étranger à Davos, le grand-duc héritier aurait spontanément préparé des « spaghettis grand-ducaux », comme les appelle Bettel, pour la délégation. La Grande-Duchesse, qui avait auparavant été félicitée par le Premier ministre du CSV, Luc Frieden, pour son engagement social, n’est pas mentionnée une seule fois par Bettel. Au lieu de cela, il évoque les réformes qui se sont avérées nécessaires pendant son mandat de Premier ministre – « en raison des suicides et des dépressions », comme il le dit.

De quoi parle le vice-Premier ministre ? Début 2019, le directeur de la Fondation grand-ducale a démissionné après seulement un an en poste. Cet événement a été suivi du suicide d’un ancien collaborateur qui, selon sa famille, était lié à son licenciement sans préavis. Les années précédentes déjà, plusieurs collaborateurs de haut rang avaient jeté l’éponge : on peut citer notamment les départs prématurés de Véronique Poujol, Guy Schmit, Isabelle Faber et Simone Beck. Dès 2006, l’ancien maréchal de la cour Jean-Jacques Kasel s’était plaint, dans une interview accordée à *Le Jeudi*, du « climat qui règne ces derniers temps au palais grand-ducal ». Il avait évoqué la désillusion et la lassitude liée à ses fonctions. Peu après, il a été mis en congé par le Grand-Duc. À l’été 2019, le Premier ministre Bettel a finalement nommé Jeannot Waringo en tant que chargé de mission spécial afin de faire la lumière sur les aspects sombres du roulement de personnel à la Cour. L’ancien directeur de l’Inspection générale des finances a également été chargé de restructurer la cour sur les plans administratif et financier – c’est ainsi qu’est née la Maison du Grand-Duc, qui ne prévoit aucun pouvoir pour la Grande-Duchesse.

Dans son rapport, Waringo a indiqué qu’entre janvier 2014 et juin 2019, 51 personnes au total avaient quitté la Cour grand-ducale – hors départs à la retraite –, alors que l’effectif moyen s’élevait à environ 110 personnes. « Dès les premiers jours de ma présence au palais, j’ai perçu une certaine appréhension chez les collaborateurs », a écrit Waringo (d’Land 2022). C’est dans cette ambiance morose qu’a été célébré, il y a cinq ans, le vingtième anniversaire du règne – aucune cérémonie n’a eu lieu en raison de la pandémie de coronavirus. Mais les critiques n’ont pas cessé. En 2022, un employé a de nouveau fait état au journal d’Land de « pressions et de mépris » qui auraient rendu le travail « insupportable, voire impossible ».

Pour une tête d’État dépourvue de légitimité démocratique, la réputation et la popularité constituent un atout indispensable. C’est pourquoi, depuis les années 2000, la famille grand-ducale se montre particulièrement ouverte à la presse (à sensation) afin de se donner une image « proche du peuple ». Ces images sont censées les prémunir contre d’éventuelles critiques, comme celles contenues dans le rapport Waringo. En 2005, un reportage de RTL en montre une facette plus intime : « Ce n’est pas un mirage, il y a un baby-foot au château », commente une voix off. On y voit le Grand-Duc faire rôtir du poulet, lui et son épouse se promener à moto à Colmar-Berg ou dîner dans un restaurant portugais. Le reportage se termine par ces mots : « À Colmar-Berg vit une famille jeune, moderne, joyeuse et active qui, lorsqu’elle n’a pas d’obligations officielles à remplir, est comme n’importe quelle autre famille luxembourgeoise. »

Il y a un an, le couple grand-ducal évoquait dans l’émission « Télécran » la fréquence à laquelle ils voyaient leurs petits-enfants et les surnoms que ceux-ci donnaient au chef de l’État. L’été dernier, à la demande de L’Essentiel, le Grand-Duc Henri est allé faire du cheval avec le participant aux Jeux olympiques Nicolas Wagner-Ehlinger avant le début des Jeux et a parlé à le quotidien de son poney Rusty. Ce printemps, on a pu lire dans *Das Wort*, dans un résumé d’un podcast réalisé par des élèves, que « le grand-duc Henri et la grande-duchesse Maria Teresa ont éclaté de rire » lorsqu’on leur a demandé « pourquoi il était important que le Luxembourg soit le seul grand-duché au monde ». Finalement, Henri a répondu : « Je trouve ça formidable d’avoir un tel titre. » On a pu lire ce printemps dans le magazine espagnol ¡Hola! et dans le magazine néerlandais Libelle que Maria Teresa n’avait pas l’intention de se retirer de la vie publique.

Si les quotidiens ne fournissent pas de meilleurs articles, ce n’est toutefois pas la faute de leurs rédactions politiques – car celles-ci sont boudées par le couple grand-ducal. « Ce qui s’est passé derrière cette façade au cours de ces 25 dernières années, on ne pourra pas le lire dans les journaux du pays », a écrit Armand Back samedi dans le *Tageblatt*. Les discours officiels prononcés à l’occasion de la fête nationale à la Philharmonie ont été accompagnés d’un « silence royal » : une interview initialement prévue a été annulée à la dernière minute. On ne se sentait pas « à l’aise » avec l’éventail de sujets que les journalistes avaient proposés au préalable, a indiqué la maréchale de la cour. Le rédacteur en chef Back a donc abordé les festivités à venir avec un certain « Hengover ». Lundi, dans un commentaire sur RTL, Pierre Jans a indirectement pris la défense d’Henri : ce n’est pas toujours lui qui décide du protocole – « d’autres personnes décident à sa place ». Jans s’est souvenu d’un voyage à l’étranger, au Sénégal. Un collaborateur du Grand-Duc y aurait donné les instructions suivantes au journaliste : « Tendez vos micros, laissez le Grand-Duc faire une déclaration – mais ne posez pas de questions. » Lorsque Jans n’a effectivement posé aucune question, Henri a demandé, déçu : « Vous ne posez pas de questions ? »

Il a parfois souffert de sa position particulière, a confié le Grand-Duc au journal belge *La Libre* l’été dernier. Son enfance aurait été marquée par la solitude. Ce n’est qu’à l’âge de dix ans environ qu’il est entré en contact avec des enfants de son âge : « J’ai été admis dans un groupe de scouts qui avait été spécialement constitué pour moi. » Mais un uniforme particulier devait souligner son statut : « Un pantalon bleu laïc et une chemise catholique de couleur kaki. J’étais différent de tous les autres, tout le monde savait qui j’étais. » Aujourd’hui, lorsqu’il souhaite se mêler à la foule sans être dérangé, il enfourche sa moto, se cache derrière son casque et parcourt le Luxembourg, comme il l’a confié au journal *Das Wort* il y a un an. Il traverse alors villages et villes, observe l’état des maisons – « je ne peux parler à personne, sinon on me reconnaîtrait immédiatement. »

Henri n’est pas seulement un homme réservé et aimable, mais il recèle également un potentiel de conflit, comme il l’a clairement exprimé dès le changement de trône en 2000 : « Rien ne m’empêche d’exposer mes visions personnelles et les grandes lignes du développement du pays et de la société. » En 2008, il a ainsi déclenché une crise constitutionnelle en refusant, pour des raisons de conscience, de signer la loi sur l’euthanasie active adoptée par le Parlement. Henri, catholique rattaché à l’aile charismatique, s’est rendu spécialement à Rome pour demander conseil au pape Benoît XVI lors d’une audience privée – une démarche que le Premier ministre du CSV de l’époque, Jean-Claude Juncker, a qualifiée d’« inacceptable », bien que son parti soutienne traditionnellement la monarchie (d’Land 2012). Selon le politologue Kemal Rijken, auteur d’un ouvrage sur les monarchies européennes, c’est surtout le député du CSV et expert constitutionnel Paul-Henri Meyers qui a trouvé une solution : il a proposé de modifier la Constitution pour ne plus accorder au Grand-Duc que la « promulgation » des lois – et non plus leur « ratification ».

Le mélange entre politique et religion semblait contradictoire chez Henri, dans la mesure où il souhaitait en réalité faire de la religion une affaire privée. En 1961, lors de sa prestation de serment en tant que lieutenant-représentant, son père Jean avait encore prononcé la formule « Que Dieu me vienne en aide » – Henri y a renoncé en 1998, tout comme son fils, le prince Guillaume, l’année dernière. Plus remarquable encore est son évaluation rétrospective de cet épisode, exprimée lors d’une interview accordée à Wort à l’automne 2020. Il explique avoir voulu avant tout lancer un débat : « Je ne pouvais pas accepter qu’une décision aussi importante pour la société soit prise sans un large débat public. » Il aurait voulu « provoquer » ce débat et c’est pourquoi il aurait déclaré qu’il « ne pouvait pas signer la loi en l’état ».

Henri a d’abord salué expressément les restrictions de ses pouvoirs mises en place au cours de son règne. Il a toutefois ajouté dans son discours qu’il souhaitait conserver « un droit de regard sur le processus de formation du gouvernement ». « Nommer un formateur ou un informateur et dialoguer avec les partis font partie, à mes yeux, des aspects les plus intéressants de mon travail. » Lorsqu’Henri monta sur le trône en octobre 2000, devenant ainsi le sixième chef d’État de la dynastie de Nassau-Weilburg, il disposait d’une puissance étonnante. Il exerçait notamment le pouvoir exécutif, approuvait et promulguait les lois, pouvait déclarer la guerre, présenter des projets de loi, commuer des peines et conclure des traités internationaux (d’Land 2000).

Mais la « poussière de fée » continue d’être utilisée, de manière plus ou moins évidente, comme stratégie politique. Pour le politologue Kemal Rijken, cela vaut tout particulièrement pour le rapprochement avec la Chine depuis les années 2000. « Les neuf monarques se sont tous rendus en Chine, et des sinologues m’ont confirmé que les présidents de la République populaire de Chine ont un faible pour se considérer d’égal à égal avec les monarques – mais pas avec les représentants élus », explique Rijken. En septembre 2006, Henri s’est rendu à Pékin avec une délégation de 150 personnes. Il serait « la meilleure publicité pour le Luxembourg en Chine, pays qui connaît une ancienne tradition impériale », a confié un responsable de la Revue qui l’accompagnait. Grâce à lui, « on peut parfois régler en trois heures ce qui prendrait autrement trois jours ». Le ministre des Affaires étrangères du LSAP, Jean Asselborn, et le ministre de l’Économie du LSAP, Jeannot Krecké, ont souligné par la suite que l’offensive de charme grand-ducale avait été couronnée de succès.

Entre-temps, le vent a tourné : l’Europe souhaite garder une distance prudente vis-à-vis de la Chine. Récemment, le chef de l’État, en sa qualité de membre du Comité international olympique, s’est rendu à Pékin en 2022 pour l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver, ce qui a suscité des critiques, car d’autres chefs d’État européens avaient décidé de ne pas assister à la cérémonie en raison de la situation des droits de l’homme. Dans la loge VIP, il a rencontré des autocrates tels que Vladimir Poutine, qui a lancé son offensive en Ukraine après les Jeux. Afin d’exprimer sa reconnaissance, une rencontre privée avec Xi Jinping a été organisée. Selon les comptes rendus des autorités chinoises, Xi aurait demandé au Grand-Duc de s’engager en faveur de l’amélioration des relations entre l’UE et la Chine. Selon les autorités chinoises, Henri aurait répondu : « La Chine a apporté des avantages tangibles au peuple chinois et au monde entier en éradiquant la pauvreté absolue. La Chine est un excellent partenaire. » Le Luxembourg soutiendrait activement l’initiative « Belt and Road » (d’Land 2022).

Le week-end dernier, le grand-duc Henri a reçu de nombreux remerciements pour son engagement économique. Le gouvernement considère avant tout le grand-duc comme un atout en matière de relations publiques, comme un logo pour l’image de marque du pays. Mais ce logo, ce symbole, ne fait pas toujours office de publicité dans la presse étrangère. En juin 2002, Maria Teresa a invité des journalistes au palais. Elle a raconté que sa belle-mère, Joséphine-Charlotte, la harcelait. Le Monde a repris cette plainte en une : « La grande-duchesse du Luxembourg se plaint de sa belle-mère et pleure ». Mais la cour a pour mission de représenter le pays et non de rendre publiques ses querelles familiales. Une interview réalisée par Stéphanie Bern en 2021 pour *Paris Match* a également fait sensation. Henri y déclarait que lui et la grande-duchesse formaient « un duo au service du pays » et remettait en question la répartition des tâches au sein de la Maison du Grand-Duc – car « la monarchie doit être portée par le couple régnant et la famille grand-ducale ». Victor Weitzel a interprété ces déclarations au Luxembourg comme une pique à l’encontre de l’autorité du gouvernement, car les passages politiques de l’interview n’avaient pas été approuvés par la maréchale de la cour, Yuriko Backes. Deux semaines après la publication de l’interview, Alex Bodry, homme politique du LSAP et juriste, a tweeté : « Si jamais la monarchie venait à tomber un jour, elle ne s’effondrerait pas à la suite d’attaques de la part de ses adversaires, mais par épuisement, affaiblie et déstabilisée par ses propres faux pas et contradictions. »

Le journaliste Romain Hilgert a également défendu cette thèse d’une implosion progressive vendredi, à la veille de la fête nationale, sur Radio 100,7. La famille grand-ducale se rapprocherait des coutumes petites-bourgeoises ; le couple grand-ducal héréditaire fait construire une maison individuelle – le rêve de toute famille luxembourgeoise moyenne. Guillaume et Stéphanie seraient moins « gléimour, méi normal » qu’Henri et Maria-Teresa. Ils perdraient leur aura d’exception et deviendraient bientôt « comme tout le monde » ; peut-être la monarchie finirait-elle ainsi par « se dissoudre comme un comprimé d’Aspro dans un verre d’eau ».

Même si le couple grand-ducal a parfois suscité des remous politiques au cours des 25 dernières années, il y a également eu des moments où Henri, par son calme et son attachement à la neutralité, s’est imposé comme une force rassembleuse. Il a accueilli chaleureusement les concitoyens étrangers. Cela avait un caractère républicain : le message était que chacun pouvait participer au projet luxembourgeois, à condition de respecter la Constitution. Son portrait est accroché dans des restaurants de kebab tenus par des Syriens et dans des snack-bars italiens – ils font confiance à ce symbole qui transcende les partis de toutes tendances. Avec la Grande-Duchesse Maria Teresa, il rendait visite presque chaque année à l’organisation « Stëmm vun der Strooss » ; tous deux se montraient préoccupés par le sort des personnes en marge de la société. Dans ses interviews, Henri met en garde contre le retour du radicalisme et du populisme et s’engage en faveur de la protection de l’environnement. Dans la rétrospective documentaire projetée à la Philharmonie, quatre personnalités politiques luxembourgeoises ont pris la parole à la fin : le Premier ministre Luc Frieden, l’ancien Premier ministre Jean-Claude Juncker, le député européen du DP Charles Goerens et – curieusement – l’ancienne ministre verte de l’Environnement Carole Dieschbourg.