BREAKING NEWS Lancement du nouveau site internet du Land S'abonner →
Politique 12 min de lecture

Transpiration et silence

Ce lundi midi, Dimitri Agurasti était assis dans son stand de kürtös en bois sur la place de Paris ; c'est justement la fête foraine dans le quartier de la gare. « Depuis samedi, il y a 30, voire 40 % de clients en…

Partager l'article sur

Transpiration et silence

Ce lundi midi, Dimitri Agurasti était assis dans son stand de kürtös en bois sur la place de Paris ; c’est justement la fête foraine dans le quartier de la gare. « Depuis samedi, il y a 30, voire 40 % de clients en moins », a-t-il déclaré. Les employés renoncent à leurs apéros après le travail, les amis à leurs balades en ville. Quand ils viennent, c’est plutôt le soir, selon le jeune entrepreneur, qui cuit cette spécialité hongroise dans un petit four derrière lui. Il n’a pour l’instant dû renvoyer personne chez lui ; il suffit simplement de boire quatre à cinq litres d’eau, a-t-il expliqué. Derrière lui, une employée était assise et transpirait. À la fin de l’entretien, les smartphones se sont mis à sonner. LU-Alert avait envoyé un message : « Vague de chaleur, protégez-vous ! », disait le message laconique. À quelques pas seulement du stand de kürtös, la terrasse du Café Paname était bien remplie ; en ce début de semaine, les grands parasols et les courants d’air apportaient encore un peu de fraîcheur.

« Vous l’avez remarqué, il fait chaud dehors, une véritable canicule », déclarait RTL deux jours plus tôt, en fin d’après-midi samedi, en lançant un fil d’actualité en direct consacré à la vague de chaleur. Avant de sombrer dans un véritable chaos émotionnel : « Ces températures élevées ont aussi leurs bons côtés : c’est le temps idéal pour piquer une tête à la piscine. Bonne ambiance à la Fête de la musique. Profitez de quelques heures agréables dans les bouchons », pouvait-on lire. Mais les premiers feux de végétation ont également été signalés, à Canach et à Pommerloch. « Une nuit tropicale vient de s’achever », a déclaré un présentateur de RTL lundi matin en introduction d’une interview avec le météorologue Jörg Kachelmann. Les vagues de chaleur seraient « la nouvelle réalité », a-t-il expliqué, « c’est tout simplement le changement climatique ». Certes, il fera plus frais la semaine prochaine, « mais le problème de la sécheresse » persistera, a-t-il averti. En fin d’après-midi, la CFL a signalé un « affaissement de la voie » dû à la chaleur près de Berchem. Le trafic ferroviaire entre Luxembourg-Ville et Rodange, ainsi que vers la France, a été paralysé. Les communes ont également publié des communiqués de presse ; elles ont adapté les festivités prévues la veille de la fête nationale en fonction des conditions météorologiques.

Lundi, le Knuedler était déjà presque vide ; le soleil tapait de plein fouet sur les dalles de pierre couleur sable. Deux hommes vêtus de pantalons de travail robustes dépliaient des bâches transparentes devant la mairie, où la scène avait été installée pour le grand-duc Guillaume : « Nous retirons les bâches qui étaient destinées à protéger la cérémonie de la pluie », a expliqué un collaborateur de Pro-Musik. « Ce matin, la maire Lydie Polfer a constaté que, sans cela, la chaleur s’accumulerait autour de Guillaume. » Il fait chaud, il ne faut pas le nier, a ajouté l’installateur. Il touche le sol et explique : « À partir de 16 heures, la chaleur nous écrase par le haut et par le bas, c’est pourquoi nous travaillons jusqu’à 15 heures au plus tard. » Il désigne ensuite l’office de tourisme : « Il y a là une fontaine d’eau potable équipée d’un système de filtration. Cela nous facilite le travail, nous avons moins d’eau à transporter. Un distributeur de crème solaire serait également utile. » Les ouvriers de Pro-Musik ont pensé à s’enduire de crème solaire – « mais dans des endroits exposés au soleil comme le Glacis, un distributeur ne serait pas de trop ».

Il ressort des données transmises à l’État par Audrey Gustin, directrice scientifique de la Fondation Cancer, que le rayonnement UV constitue un facteur de risque majeur de cancer professionnel en Europe. Récemment, le Centre national des maladies tumorales de Heidelberg a par ailleurs constaté que les mélanomes du visage sont deux fois plus fréquents chez les personnes exerçant des métiers en extérieur que chez les employés travaillant en intérieur. En 2021, l’assurance accidents a rédigé, en collaboration avec l’ITM et le ministère de la Santé, une brochure informant sur les mesures de protection contre les rayons UV. On ignore toutefois dans quelle mesure cette publication a été diffusée auprès des travailleurs en extérieur. De son côté, la Cellule d’évaluation des risques intempéries et inondations (Ceri) a lancé samedi matin un appel à la prudence sous le titre « Lëtz prepare », soulignant que les personnes souffrant de maladies chroniques, les personnes âgées et les bébés étaient particulièrement « menacés » par la chaleur, mais que même les personnes en bonne santé pouvaient être touchées par la déshydratation ou le coup de chaleur – avec des symptômes tels qu’une fièvre supérieure à 40 degrés ou une perte de conscience. Les ouvriers du bâtiment pourraient être particulièrement nombreux à entrer dans cette dernière catégorie. L’ITM se limite à des recommandations générales : boire suffisamment d’eau, réduire les tâches en plein soleil, porter un couvre-chef et des vêtements légers. L’ITM contrôle-t-elle davantage les conditions sur les chantiers cette semaine ? Aucune réponse n’avait été reçue à l’heure de la clôture de la rédaction.

Sous le titre « Fête nationale sous une chaleur torride », le Tageblatt est revenu mercredi sur la première fête nationale sous le règne de Guillaume. Et les lecteurs du Wort se sont interrogés dans leurs commentaires sur les raisons pour lesquelles il n’y avait pas eu de spectacle laser à la place du feu d’artifice : Compte tenu de la « vague de chaleur actuelle », cela n’aurait pas été « justifiable ». En effet, le spectacle pyrotechnique avait provoqué un petit incendie. L’archevêque Jean-Claude Hollerich avait quant à lui célébré une version allégée du Te Deum lors de la fête nationale. Les églises sont là pour « réchauffer les cœurs », et non pour « réchauffer les corps » : « C’est pourquoi j’ai décidé de ne pas prononcer d’homélie aujourd’hui. Vous ne devez pas souffrir de la chaleur. » Il s’est limité à la phrase de conclusion de son allocution : « Vive le Grand-Duc, et vive la famille grand-ducale. » Lors de la cérémonie officielle à la Philharmonie, le Grand-Duc Guillaume n’a pas évoqué un seul mot des défis liés au changement climatique. Le chef du CSV, Luc Frieden, n’en a pas non plus fait mention dans son allocution télévisée de la veille.

Si l’on souhaite « refouler » avec succès quelque chose de « menaçant », que ce soit en tant qu’homme politique ou simple citoyen, il vaut mieux ne pas choisir pour cela un sujet aussi omniprésent et inévitable que le climat, écrit Bernd Ulrich, journaliste au *Zeit*. Pourtant, la tendance au déni est forte en politique et dans la société ; la protection du climat a été rayée du débat politique ; les budgets consacrés à la politique climatique sont réduits, tout comme les ambitions. Au Luxembourg, pays de taille modeste, la part des véhicules électriques dans le parc automobile est inférieure à 10 %, tandis que celle des combustibles fossiles dans le mix énergétique total dépasse 60 % (ce chiffre est fortement gonflé par le tourisme à la pompe). Les priorités sont ailleurs : 70 % des salariés font la navette en voiture ; l’aéroport Findel a établi un nouveau record l’année dernière avec 5,3 millions de passagers.

Cette semaine, les jeux de poursuite et le plaisir d’apprendre ont également été limités dans les écoles. Une partie des enfants a été davantage surveillée que stimulée sur le plan cognitif cette semaine. Il a fallu accorder une attention particulière aux enfants vulnérables, par exemple parce qu’ils ne sont pas capables de boire seuls. Le ministre de l’Éducation du DP, Claude Meisch, a fait savoir que ces enfants seraient automatiquement excusés s’ils restaient chez eux. De nombreuses communes avaient de toute façon décidé de suspendre les cours l’après-midi dans les écoles primaires en raison de la chaleur. Mercredi, il a déclaré sur RTL que l’école devait néanmoins garantir une prise en charge : « Il y a des enfants qui, sans cela, seraient livrés à eux-mêmes chez eux sous cette chaleur ; ce n’est pas comme si tout le monde disposait d’une piscine et de la climatisation. » Selon les caractéristiques du bâtiment scolaire, chaque commune doit en fin de compte décider elle-même, pour les écoles primaires, si les cours se poursuivent ou non, a précisé M. Meisch. Cette flexibilité raisonnable a néanmoins dérangé beaucoup de monde : RTL a reçu des courriers d’enseignants et de parents réclamant une réglementation uniforme.

On a pu entendre lundi, lors de l’interview matinale de Laurent Zeimet sur RTL, ce que cela donne lorsque le changement climatique s’immisce dans la politique. Lorsque le journaliste Pierre Jans a demandé au président du groupe parlementaire du CSV si nous « ressentions désormais le changement climatique dans notre chair », celui-ci a répondu : « Je ne formulerais pas cela de manière aussi radicale. » Le « nous » collectif doit changer « sa politique » et « ses habitudes de vie ». Il ne faut pas exagérer, il n’y a « pas de climat de panique », a rétorqué M. Zeimet. « Innovation » et « move fast » sont des mots à la mode que le Premier ministre réserve à la transformation par l’IA. Il ne s’intéresse guère au gâchis pyroénergétique lié aux énergies fossiles dans lequel l’humanité s’est enlisée. Son ennemi est exclusivement de nature militaire. Dans son Plan national de résilience présenté en octobre 2025, il a défini huit piliers de résilience, dont aucun ne traite explicitement des phénomènes météorologiques extrêmes : inondations, feux de forêt, vagues de chaleur. C’était peut-être l’intention du gouvernement, mais dans ce cas, le plan n’aurait pas dû prétendre aborder avec grandiloquence les « crises multiples et interdépendantes ». En effet, le LIST a confirmé que le Grand-Duché est vulnérable aux risques liés au climat.

En revanche, on trouve des éléments de réponse dans le plan d’adaptation au changement climatique présenté par Serge Wilmes, ministre de l’Environnement du CSV. Il prévoit notamment la végétalisation des localités, la surveillance des maladies infectieuses telles que la fièvre Zika, l’installation de panneaux photovoltaïques sur les nouveaux bâtiments, la récupération des eaux de pluie ainsi que la renaturation des cours d’eau et des surfaces imperméabilisées. On a toutefois critiqué le fait que ce plan ne fixe que des objectifs et des délais vagues (comme le montre une analyse du Mouvement Ecologique). De plus, on ne sait pas clairement si ces mesures seront suffisantes. Pour la première fois, le plan d’adaptation au changement climatique de Mme Wilmes tient toutefois compte des facteurs sociaux : les ménages les plus modestes, les personnes âgées et les enfants y sont désignés comme particulièrement vulnérables – seuls les sans-abri ont été oubliés.

On a appris lundi en fin d’après-midi à quel point les températures élevées peuvent être dangereuses pour les sans-abri : le sans-abri retrouvé mort ce week-end dans le quartier de la gare serait décédé après s’être endormi en plein soleil. Lundi midi, près de l’Hamilius, un mendiant âgé était assis sous un parasol noir. À quelques mètres seulement de lui, un immeuble offrait de l’ombre. « Ne voulez-vous pas vous y réfugier ? », lui avons-nous demandé. « Non, je dérangerais devant la vitrine du magasin », a-t-il expliqué. A-t-il assez à boire ? Il a montré un sac en plastique : il y avait plusieurs litres d’eau à l’intérieur. Un premier sans-abri a été admis aux urgences du CHL ce week-end. « Il souffrait d’un coup de chaleur avec une température de 42 degrés », a expliqué le médecin urgentiste Guillaume Bauer. Entre-temps, le ministère de la Santé et de la Famille a élargi son offre de structures d’aide – en lançant une sorte d’opération estivale. À l’heure de la clôture de la rédaction, l’affluence au CHL restait toutefois modérée : « Nous voyons surtout davantage de personnes qui font du sport à l’extérieur, des personnes âgées qui ont des vertiges, ainsi que des patients qui prennent différents médicaments », a déclaré le médecin pour décrire la situation. Outre la surchauffe, il a surtout mis en avant le danger lié au manque de concentration au travail, que ce soit dans le secteur artisanal ou au volant. D’une manière générale, les gens sont « beaucoup plus irritables lorsqu’il fait chaud », a déclaré M. Bauer.

À cette tension s’ajoutent désormais des restrictions psychosociales ; l’espace dédié à la musique, aux événements sportifs et à la vie sociale se réduit : En raison de la chaleur, Schifflingen a annulé un tournoi de basket-ball prévu ce week-end, Colmar-Berg a annulé sa fête du parc et l’atelier pour personnes en situation de handicap intellectuel « Op der Schock » a annulé sa fête d’été. Cette vague d’annulations rappelle le confinement pendant la pandémie de coronavirus. On se souvient bien où a conduit cette tension liée à la pandémie. Derrière le stress climatique se cachent des points de basculement sociaux.

Nous sommes en juin 2026. Cette semaine, des records de température ont été battus en Grande-Bretagne et en France. Les émissions mondiales se sont stabilisées, mais ne diminuent pas (encore), a expliqué jeudi le climatologue Andrew Ferrone sur Radio 100,7. Cette semaine, le climat correspondait au scénario le plus pessimiste calculé par le GIEC. Quelle sera la suite du réchauffement climatique ? Dans cet univers, la zone habitable pour l’humanité n’est pas très étendue. Elle est menacée. Et avec elle, l’humanité.