« Je ne regarde pas », a déclaré Denis Scuto jeudi dernier dans l’émission « Kloertext » sur RTL. En raison des violations des droits de l’homme, il n’a plus envie de suivre la Coupe du monde au Qatar. Il a ensuite évoqué le fait que le football rassemble les gens, se souvenant de ses entraîneurs issus de la classe ouvrière, qui incarnaient et prônaient la solidarité et l’équité. Dans le même temps, le football peut être le théâtre de conflits nationalistes et racistes, et depuis les années 90, ce sport est marqué par le phénomène des « people », qui transforme les joueurs en figures publicitaires caricaturales et fortunées. Denis Scuto a été invité en tant qu’ancien joueur de la Jeunesse et de l’équipe nationale, mais aussi en tant qu’historien contemporain chargé de replacer les événements actuels dans leur contexte. Son intervention dans les médias n’était pas un cas isolé. Sur Radio 100,7 et dans le Tageblatt, il a animé jusqu’à la trêve estivale sa rubrique « Zäithistoriker » et rédigé des articles d’opinion, comme en septembre sur les erreurs d’urbanisme à Esch-Belval et en mai sur l’indexation des salaires. Il a rassemblé ses contributions médiatiques des années 2015 à 2019 dans l’ouvrage *Une histoire contemporaine du Luxembourg en 70 chroniques*, un travail que le journaliste de l’époque, Pol Schock, considérait comme une illustration du profil de Scuto en tant qu’intellectuel public. « C’est un élément dynamisant pour le débat public », « il ne se cache pas dans une tour d’ivoire, mais lutte au sein et avec le public pour donner du sens », avait déclaré Pol Schock en son honneur. Son activité journalistique remonte toutefois à bien plus loin : il a rédigé ses premiers articles en 1988 pour le *Tageblatt*.
Le 15 novembre, Scuto a publié un nouvel ouvrage qui s’inscrit dans le domaine du journalisme et de la vulgarisation scientifique. *This hard Minett Land : textes sur le sud du Luxembourg, inspirés des chansons de Bruce Springsteen* est un recueil de textes consacrés aux zones industrielles, aux travailleurs et travailleuses, à l’amitié et à la xénophobie. Lorsque nous rencontrons le professeur mardi à Belval, avant la soirée de lancement du livre, pour le photographier, il est satisfait de son portrait : « L’arrière-plan de la photo fait écho à la couverture du livre » ; il brandit le livre, sur lequel un Bruce Springsteen dessiné à la main joue de la guitare devant les mines de Keesem. Denis Scuto raconte avec enthousiasme qu’il y a des années, il avait écrit au management de Springsteen pour proposer de montrer au « Boss » où son père avait été stationné pendant la bataille des Ardennes. Il n’a jamais reçu de réponse. L’Américain a toutefois appris que Scuto le représentait sous les traits d’un Minetter et a donné son accord : Scuto a en effet traduit le livre en anglais et l’a envoyé au rockeur. L’accord est tombé la veille de la mise sous presse du livre ; par ailleurs, les négociations entre Sony et les éditions Capybara concernant les droits sur les paroles de chansons citées se sont étalées sur plus d’un an. Le livre est enfin disponible.
Divers auteurs, tels que Michel Clees, Claudine Muno, Jérôme Quiqueret, Nathalie Ronvaux, Jeff Schinker et Nora Wagener, ont finalement contribué à ce projet. Ils abordent les textes des chansons de Springsteen tantôt sous l’angle des sciences sociales, tantôt sous l’angle littéraire, tantôt sous l’angle autobiographique. Ainsi, Guy Helminger écrit à propos de son père, qui était employé comme électricien chez Arbed : « Je n’ai jamais vu mon père franchir ce portail qui engloutissait tant de gens en trois équipes. Jusqu’à l’âge de dix ans, je n’avais même pas la moindre idée de ce qu’il faisait comme travail. » Le conseil de son père était toutefois : « Il suffit d’enfiler un costume, et c’est parti. » Andreas Fickers, directeur du C2DH (Centre for Contemporary and Digital History), fait référence à un échange d’idées entre Bruce Springsteen et Barack Obama, et estime que tous deux veulent s’accrocher au rêve américain, « bien qu’ils soient conscients de son caractère fictif et de son inatteignabilité ». L’historien Andreas Fickers se demande dans quelle mesure cela s’applique également au rêve de prospérité luxembourgeois. Le professeur Gérard Noiriel, de l’EHESS, aborde les changements sociopolitiques intervenus à partir des années 1960, lorsque les premières usines sidérurgiques du bassin minier luxembourgeois-lorrain ont été fermées. Cet ouvrage, que l’éditrice Susanne Jaspers avait d’abord qualifié de « petite idée farfelue d’un fan passionné de Springsteen », est devenu un recueil original de réflexions sur la région de Minett.
Il y a trois ans, lorsque Denis Scuto s’est penché de plus près sur les textes du musicien, il s’est rendu compte que « ce Springsteen est, à sa manière, un Minetter des États-Unis ! » Ses chansons traitent de l’absence de justice sociale, de l’espoir, de la classe ouvrière et de la migration. Il décida alors qu’il fallait explorer les similitudes entre la « Rust Belt » américaine et le Minett. Mais cet habitant d’Esch est fan de Springsteen depuis bien plus longtemps. Il a consigné la date de sa première rencontre avec le musicien dans un journal intime : dans la nuit du vendredi 14 au samedi 15 novembre 1986, à trois heures du matin, il a entendu pour la première fois l’intro de « The River » – et a été subjugué. Le fait que la présentation officielle du livre ait également eu lieu le 15 novembre est une coïncidence, a précisé Scuto ; toutes les autres soirées étaient déjà prises. Qu’elle ait eu lieu deux jours après son anniversaire n’est peut-être pas une coïncidence – on peut bien s’offrir un livre pour ses 58 ans.
Scuto est né à Esch-sur-Alzette. Son père, originaire de Sicile, était, tout comme celui de Bruce Springsteen, un ouvrier non qualifié. Tout comme Denis Scuto, le musicien a un parent d’origine italienne ; dans son cas, il s’agit de sa mère. À l’âge de 14 ans, Salvatore Scuto a commencé à travailler dans la sidérurgie à Hayange, puis à Esch-sur-Alzette, où il a fait la connaissance de la mère de Denis, Thérèse Hoscheid, employée chez Monopol. « Je me souviens d’un père qui se levait tôt le matin, vers cinq heures, et qui rentrait parfois à la maison aveuglé par la sueur de son travail. Pour arrondir ses fins de mois, il allait parfois travailler comme videur dans des discothèques. L’industrie sidérurgique était présente au quotidien – à travers les hauts fourneaux à l’horizon et la culture des cafés des ouvriers, même si l’accès au site était strictement interdit », raconte Scuto autour d’un espresso dans un café branché de Belval.
La famille n’était pas engagée politiquement ; ce qui est en fait typique des travailleurs immigrés de la première génération : « Ils faisaient profil bas, ils faisaient tout pour ne pas se faire remarquer ». Pour lui, c’est l’inverse, et c’est peut-être parce que son père fuyait l’engagement politique que celui-ci l’attire. Il a été actif au sein du mouvement des maisons de jeunes autogérées, puis dans le mouvement pacifiste. Il a finalement rédigé son mémoire sous la direction de l’historien Gilbert Trausch, proche du CSV, et du professeur Jean Puissant de l’ULB, sur la grève des ouvriers qui a duré plusieurs semaines en 1921, au cours de laquelle les syndicats avaient échoué et n’avaient pas résisté à la pression exercée par les ambassadeurs belges et français ainsi que par les patrons des fonderies.
« Ma passion pour l’histoire ne s’est toutefois éveillée qu’à l’université de Bruxelles, lorsque nous avons appris à mener des recherches de manière autonome », précise Scuto. Sa rencontre avec l’historien Jean Stengers, père de la philosophe des sciences Isabelle Stengers, a été déterminante : « C’était un professeur de rêve, un esprit fou et enthousiaste qui proposait des séminaires sur des thèmes insolites, comme par exemple l’histoire de la masturbation. » Comme il n’avait obtenu son diplôme qu’en octobre 1988 et ne pouvait plus postuler à un poste d’enseignant, Gilbert Trausch lui a confié, ainsi qu’à Marie-Paule Jungblut, la coordination de l’exposition « 150 ans d’indépendance 1839-1989 ». « C’est ainsi que je me suis peu à peu orienté vers une carrière universitaire, alors que mon projet après mes études était en réalité de travailler le plus vite possible comme enseignant, car je ne voulais pas être à la charge de mes parents. » Il a soutenu sa thèse en 2009.
Depuis 2019, Denis Scuto est également directeur adjoint du centre de recherche interdisciplinaire C2DH, qui emploie 110 chercheurs et chercheuses. Cet institut trouve en partie son origine dans la Fondation Robert Krieps, qui, dans les années 2010, a commencé à s’intéresser au travail de mémoire en étroite collaboration avec l’historien. Finalement, la fondation a réclamé la création d’un institut d’histoire contemporaine, qui devait être rattaché au ministère de la Culture (afin qu’il puisse prospérer sous la direction du conseiller d’État Bob Krieps, fils de Robert Krieps). Ben Fayot et Marc Limpach – ce dernier étant un ami proche de Denis Scuto – ont inscrit cette revendication dans le programme électoral du LSAP, et elle a ensuite été reprise dans l’accord de coalition. Marc Hansen (DP), alors ministre de l’Enseignement supérieur, a intégré cette idée de projet à l’Uni.lu et y a associé – sur les instructions d’Andreas Fickers – le mot à la mode « numérique ».
Dans sa présentation, le C²DH se définit aujourd’hui comme un centre de recherche « axé sur la recherche de pointe en histoire contemporaine luxembourgeoise et européenne et sur sa mise en valeur au Luxembourg ». Denis Scuto répond à cette dernière exigence ; ses collègues historiens lui reconnaissent le mérite de transmettre des connaissances historiques par le biais des médias, mais lui reprochent parfois de ne plus mener de travaux de recherche approfondis et cohérents. Or, selon eux, on est en droit d’exiger cela de la part d’un titulaire d’un poste universitaire. Certes, des recueils tels que « Histoire de la justice au Luxembourg (1795 à nos jours) » ont été publiés sous sa direction, mais le gros du travail aurait été assumé par ses collaboratrices Vera Fritz et Elisabeth Wingerter. On lui reproche également que l’institut se lance de plus en plus dans des travaux de commande qui aboutissent à des formats de vulgarisation scientifique plutôt qu’à des publications universitaires. Ainsi, l’institut a publié, en collaboration avec la compagnie ferroviaire CFL, un ouvrage à l’occasion de son 75e anniversaire. Récemment, l’exposition virtuelle « MinettStories » a été lancée dans le cadre d’Esch2022.
Mais sans les interventions médiatiques de l’historien, l’université de Belval serait encore moins visible et la culture du débat public s’en trouverait appauvrie. Et, en effet, Denis Scuto suscite également des répercussions politiques. Lorsqu’il a découvert en 2013 dans des archives une liste contenant les noms de 280 enfants juifs, établie par les autorités au début de la Seconde Guerre mondiale et remise aux forces d’occupation, il l’a immédiatement publiée sur le site web de RTL. La Chambre a immédiatement réagi en déclarant qu’une commission devait faire la lumière sur l’établissement de cette liste et sur les actes de collaboration. L’un de ses modèles en matière de communication est Umberto Eco, qui tenait sa propre chronique dans l’hebdomadaire L’Espresso. La dernière idée de Scuto serait de concevoir une série d’articles sur différentes formes de protestation : « Qui a participé, par exemple, à mai 1968 ? Qui a pris part à la grève des lycéens de 1971 et aux manifestations anti-Cattenom ? Dans quelle mesure la classe ouvrière y a-t-elle pris part ? Et qui descend dans la rue, qui se contente de s’indigner devant son écran ? », enchaîne-t-il à toute vitesse.
En fin d’après-midi mardi, Scuto se met enfin en route pour la présentation du livre : « J’ai également envoyé une invitation à Bruce Springsteen. Je n’ai pas encore tout à fait abandonné le faible espoir qu’il se présente. Je lui remettrai le livre au plus tard l’année prochaine, lors de sa tournée européenne », affirme-t-il avant de disparaître sous la bruine de Belval.