L’autre jour, je suis allé avec quelques amis à une exposition d’art, l’une de ces expositions qui jouent délibérément sur les contrastes : la peinture classique côtoie les expérimentations numériques, l’huile sur toile rencontre l’art algorithmique en pixels. Dans l’une des salles se trouvait une série d’œuvres entièrement créées à l’aide de l’intelligence artificielle (IA).
L’une de ces images m’a particulièrement interpellé. Elle présente une vision sombre de l’avenir, dans laquelle l’humanité est redéfinie. Et c’est justement cette idée qu’une machine ait pu créer une telle image, qui remet en question notre propre avenir, que je trouve incroyablement fascinante. L’IA visualise notre humanité, n’est-ce pas paradoxal ? C’est précisément cette question qui m’a fait rester hanté par cette image.
Mais ce qui m’a le plus fait réfléchir, ce n’était pas l’image en elle-même, mais le commentaire d’un ami : « Si elle a été générée par l’IA, alors ce n’est pas de l’art. » Une affirmation discutable qui soulève plusieurs questions. Où commence la créativité dans l’art et où s’arrête-t-elle lorsque des machines interviennent ? L’IA peut-elle être un outil légitime dans le processus de création ?
Si l’on se réfère à la définition classique de l’art, celui-ci est l’expression de la créativité humaine. Un moyen de rendre visibles des sentiments, des pensées et des points de vue – que ce soit par la vue, l’ouïe ou la performance. L’être humain est au cœur de ce processus : son intuition, son expression, sa vision. Mais que se passe-t-il lorsqu’une partie de ce processus est confiée à une machine ? L’œuvre perd-elle alors sa valeur artistique ?
Je ne pense pas. Car même si l’IA est aujourd’hui capable de générer de manière impressionnante et autonome des images, des sculptures ou des morceaux de musique, elle a toujours besoin de nous, de nos idées, de nos contributions et de nos réflexions pour y parvenir. L’image présentée dans l’exposition n’était pas non plus le fruit d’algorithmes aléatoires, mais le résultat d’une impulsion artistique. Quelqu’un a délibérément choisi de transmettre ce message à travers cette technologie.
J’ai moi-même déjà expérimenté l’IA, la plupart du temps pour le plaisir. Mais là encore, j’ai remarqué que sans mon apport, sans mon imagination, l’IA n’aurait rien produit. Elle n’était pas la créatrice, mais mon outil, à l’instar d’un pinceau, d’un instrument de musique ou d’un appareil photo. Bien sûr, l’IA ne peut pas ressentir. Elle ne connaît ni peurs, ni aspirations, ni doutes. Mais l’art a-t-il jamais été uniquement l’expression d’une émotion ? Un architecte qui conçoit avec une précision mathématique est-il moins artiste que quelqu’un qui expérimente de manière impulsive avec de la peinture acrylique ?
La technologie a toujours fait partie de l’histoire de l’art. Le premier homme des cavernes qui a utilisé un morceau de charbon de bois faisait preuve de créativité technologique. L’impression à caractères mobiles a autrefois été révolutionnaire. Aujourd’hui, ce sont les outils numériques, demain ce seront peut-être les réseaux neuronaux. L’art n’a cessé d’évoluer, en plaçant l’être humain au centre, avec ou sans outils.
Pour autant, je ne suis pas naïf. Certaines craintes sont justifiées. L’IA va-t-elle remplacer l’artiste ? Allons-nous perdre nos compétences traditionnelles ? L’art va-t-il devenir générique ou dépourvu d’âme ? Je pense que ce risque n’existe que si nous abandonnons le contrôle, si nous oublions que c’est à nous, en premier lieu, de fournir des données et des directives à l’IA.
Je suis curieux, mais aussi critique. D’un côté, l’IA fait partie de notre évolution. Elle peut être un outil puissant si nous l’utilisons à bon escient. D’un autre côté, elle ne doit pas devenir une fin en soi ; l’art ne doit pas dégénérer en simple copie de styles. L’IA peut imiter, mais elle ne peut ni rêver, ni remettre en question, ni ressentir. Sans notre intention, elle reste un simple outil.
Pour moi, la réponse à la remarque de mon ami est donc sans équivoque : l’art généré par l’IA est de l’art tant que l’humain en reste la force motrice. Il peut certes produire un effet différent, mais s’il suscite en nous des pensées ou des émotions, il remplit parfaitement sa mission.