E comme « Esprit de Senningen »
Luc Frieden respectera-t-il la dramaturgie tripartite, qui exige de longs conciliabules, des coups de théâtre, des arrangements en aparté ? Nora Back et Patrick Dury veulent-ils vraiment jouer le jeu ? Les six fédérations patronales resteront-elles unies, entre artisans, banquiers, cafetiers et industriels ? En amont de la Tripartite, la nervosité et la méfiance étaient palpables. Ce mardi soir, premier soulagement. Les pourparlers se seraient révélés « très bons » et « constructifs », assurait-on à l’unisson face à la presse. Nora Back a, elle, eu une remarque plus sobre : « Jiddereen ass mol sëtze bliwwen ».
Cela s’est très vite corsé. Mercredi, les négociations abordaient le dossier du salaire social minimum. Les discussions auraient été « difficiles », a concédé Luc Frieden à la sortie, alors que les syndicats se tenaient loin de la salle de presse. On s’attendait, jeudi, à un premier showdown, la circulation de rumeurs et d’intox s’accélérant, la pression psychologique montant. Le vrai stress-test de Luc Frieden venait de débuter. (Le Land a bouclé jeudi à 17 heures, alors que la séance tripartite était toujours en cours.)
S comme « Salaire social minimum »
Mercredi matin, Patrick Dury avait ouvert grand la porte au compromis. Sur RTL-Radio, il a dit tout haut ce que tout le monde pressentait : La hausse du salaire social minimum (SSM) ne devrait pas forcément intervenir « demain matin ». On attendrait plutôt « un agenda pour voir comment y arriver ». (L’Union des syndicats dévie donc de son catalogue de revendications qui demande « une augmentation structurelle immédiate de 300 euros ».) Même s’il ne s’agissait pas d’« une ligne rouge », a dit Dury, ce serait clair « datt eppes muss geschéien ».
Cela fait des semaines que le DP signale sa disposition à faire un geste. Luc Frieden et Gilles Roth doivent se faire violence. Ce mercredi, le Premier ministre s’est borné à évoquer « e ganz schwierege Sujet ». On aurait écouté les partenaires sociaux et déduit que les « vues [étaient] très différentes ». Le gouvernement devrait désormais proposer « des solutions », a conclu Frieden. Ce qui veut dire en pratique que l’État paiera l’ardoise, probablement via le CISSM, le « crédit d’impôt salaire social minimum ». Ce qui réduirait singulièrement la portée symbolique d’une victoire syndicale, puisque celle-ci sera financée par le contribuable plutôt que par le capital. Restera surtout à savoir si le montant proposé sera jugé suffisant par les syndicats. Après une année et demie de mobilisation syndicale, le cessez-le-feu social aura son prix, et le duo Dury-Back compte bien le réclamer à Luc Frieden. Ce jeudi, le grand marchandage a commencé. Si les négociations capotaient (ce qui est possible), le blame game devrait illico débuter.
C comme « CGFP »
C’est une première : Les catalogues des revendications des partenaires sociaux ont été rendus publics. Jusqu’ici, un certain flou artistique entourait les « forces vives de la nation » aux Tripartites. La nouvelle transparence rendra mieux visibles les compromis (et compromissions), les arrangements (et volte-faces). Les organisations syndicales et patronales seront jugées à l’aune de leurs revendications.
La CGFP affiche sa superbe (et sa nonchalance) en se contentant d’un brouillon d’une page et demie de revendications. (Là où l’UEL a publié un catalogue de quinze et l’OGBL de treize pages.) La voix de la fonction publique (et surtout de la carrière moyenne) ne fait même plus semblant de s’intéresser à la sélectivité sociale ou à la transition énergétique. Elle se borne à revendiquer méi Netto vum Brutto pour ses membres. Le catalogue est aussi court qu’onéreux : Un ajustement « immédiat et complet » du barème à l’inflation, une réduction « temporaire » d’impôt, une baisse de la Quellensteuer pour « soulager en particulier les petits épargnants », ainsi qu’un « crédit d’impôt conjoncture ».
C’est sur ce dernier point que le gouvernement se montre disposé à faire un geste. Gilles Roth voudra satisfaire la CGFP, c’est-à-dire une bonne partie de l’électorat, tout en évitant de passer pour (trop) dépensier. Un acte de funambulisme. Car en même temps, le CSV continue à se cramponner à l’individualisation des impôts, qui avait été contestée en interne par les « séniors » du parti comme l’ancien ministre Fernand Boden et l’ex-députée Marie-Josée Frank. Gilles Roth y voit son sésame pour 2028. Un accord tripartite trop généreux le mettra en péril.
P comme « personae (dramatis) »
Au bout des trois premiers rounds, les motivations des protagonistes semblaient se préciser. Le Premier ministre s’efforce de montrer patte blanche, s’essayant dans le rôle du médiateur (plus ou moins crédible). Il pressent peut-être qu’un échec de la Tripartite plombera la seconde moitié de son mandat. Une crainte qui habite les libéraux, en dépit de leur penchant à tacler le CSV et son leader. Le président de l’UEL, Michel Reckinger, veut appuyer sur l’accélérateur, voulant conclure asap un accord sur l’énergie. (Le PDG-artisan est chaperonné par son successeur, Marc Lauer, issu du sérail Le Foyer.)
Après un éprouvant combat défensif, les syndicats sentent l’occasion d’inscrire l’un ou l’autre succès à leur actif. (Surtout Patrick Dury qui doit justifier son union avec l’OGBL auprès d’une base et d’un appareil en partie récalcitrants.) L’OGBL et le LCGB sont donc entrés dans une logique de négociation : « Mir kënnen an deem Gestreits net méi viru fueren », a déclaré Dury ce mercredi dans la matinale de RTL-Radio (où il avait été introduit, par mégarde, comme « président de l’OGBL »).
C comme « camarades »
Entre l’Union des syndicats et la CGFP, l’ambiance n’est pas au beau fixe. L’axe CGFP-OGBL, qui a structuré le paysage syndical entre 2005 et 2022, est désormais rompu. Toujours est-il que la « ligne Dury » (il vient de troquer le terme d’« apartheid » contre celui de « qatarisation ») ne peut être adoptée par Nora Back, qui représente également des enseignants et des cheminots ; tout comme la majeure partie du personnel soignant, dont les salaires sont alignés sur la fonction publique. Pour la durée de la Tripartite, le front syndical a été hâtivement rabiboché. Sur le salaire minimum, la CGFP ne s’est ainsi pas désolidarisée de l’Union des syndicats ; RTL-Télé évoquant même une « Réckendeckung ».
Mais la trêve reste fragile. Chaque mesure tripartite aura son price tag. Or, les arbitrages budgétaires, entre cadeaux pour la classe moyenne et soutien aux travailleurs les plus précaires, pourraient attiser les tensions et « jalousies ». Patrick Dury a mis le pied sur cette pente (glissante), en sous-entendant ce mardi sur RTL-Radio qu’on ne pourrait se borner à faire une politique « fir aner Leit hei am Land, oder eng Clientèle-Politik, vun der Regierung aus gekuckt ». Suivez mon regard…
C comme « climat »
Les absents ont toujours tort. Dans le huis-clos tripartite, se trouvera-t-il quelqu’un pour prendre la défense du climat ? Les syndicats plaident pour la transition verte dans leurs discours du dimanche. Mais, aux moments critiques, c’est presque par réflexe qu’ils réclament des subventions pour les énergies fossiles. La Tripartite sera un test pour Lex Delles qui s’est jusqu’ici présenté comme la touche verte dans le bleu cobalt du DP. Son prédécesseur à l’Énergie, Claude Turmes (Déi Gréng), a souligné les continuités ce mardi sur RTL-Radio : « Dans le domaine de l’énergie ce sont toujours les mêmes personnes qui travaillent au ministère qu’à l’époque où j’y étais. Lex Delles continue donc d’être bien briefé. » Or, même les Verts avaient fini par capituler. « Nous n’allons pas sauver le climat au cours des prochains mois », avait annoncé leur leader, François Bausch, en amont de la deuxième Tripartite de 2022. Celle-ci allait plafonner les prix du gaz, après que la première avait réduit ceux de l’essence et du diesel six mois plus tôt.
L’UEL ne fait pas les choses à moitié. Son catalogue de revendications s’apparente à un cabinet d’horreurs climatiques. Après le premier point (consensuel) d’une baisse de la TVA sur l’électricité, l’organisation patronale entre de plain-pied dans le domaine carboné. Le papier de positionnement revendique un large subventionnement des énergies fossiles : Que ce soit une réduction des frais d’utilisation du réseau de gaz, une baisse des accises sur le diesel ou un allègement de la taxe CO₂ sur le gasoil. Sur ce dernier point, le patronat est aligné avec les trois syndicats qui veulent baisser les accises sur le mazout. Or, ceux-ci ne demandent ni une action sur les carburants ni sur le gaz. (L’Union des syndicats revendique cependant « un crédit d’impôt ciblé pour les grands rouleurs ».)
L’UEL est transparente : Elle ne cache nullement que la plupart de ses propositions sont en contradiction avec les objectifs climatiques. Par bienséance, elle avance des « actions favorisant la sobriété », comme une « campagne de sensibilisation », ou la suppression des « obstacles procéduraux » qui limitent actuellement l’installation de pompes à chaleur. (Le ministre de l’Environnement, Serge Wilmes, a présenté des « propositions » pour accélérer la transition énergétique, a expliqué Luc Frieden.) Sur l’essence et le diesel, le gouvernement a jusqu’ici tenu bon, craignant un appel d’air et des ruptures de stock. Le mix des subventions qui sortira de la Tripartite reflétera le rapport de forces politique sur le climat.
I comme « index »
L’UEL fait pression pour que des mesures énergétiques soient prises au plus vite. Son président, Michel Reckinger, insiste sur le facteur temps. Ce mardi, il a même appelé à conclure « en Deel-Accord » qu’il faudrait signer « aujourd’hui, demain ou après-demain ». (Le patronat veut finaliser des mesures, sachant que la Chambre des députés sera incommunicado à partir de la troisième semaine de juillet.) Sans surprise, les syndicats ont refusé un tel accord « partiel », qui neutraliserait leurs leviers de pression sur les autres points.
Si l’UEL est tellement pressée de refroidir l’inflation, c’est qu’elle sait que la bataille de l’index est perdue. Du moins pour le moment. En amont de la Tripartite, Luc Frieden a juré que le mécanisme était « gravé dans le marbre ». Une promesse qui a apaisé les syndicats et angoissé le patronat. C’est sans trop y croire que le catalogue de l’UEL revient aux grands classiques tripartites : un « report » de l’index (de douze mois), son plafonnement (au-delà de deux fois le SSM, l’augmentation serait forfaitaire), la manipulation du panier de consommation (dont il faudrait exclure l’énergie). Autant de pistes « catégoriquement » exclues par l’Union des syndicats et la CGFP.
Resterait une dernière option, celle d’une « compensation », c’est-à-dire d’une étatisation de l’index, comme fin 2023. Le prix en serait exorbitant. Une tranche indiciaire coûte près de cent millions d’euros par mois au budget de l’État. Dans son scénario pessimiste d’un « conflit long » (lire page 13), le Statec pronostique une prochaine tranche dès cet été, suivie par une autre douze mois plus tard. Le gouvernement devra donc repousser au maximum la prochaine tranche. Cela se jouera sur le fil du rasoir.
N comme « néocorporatisme »
L’OGBL et le LCGB veulent profiter de la Tripartite pour étendre leur assise institutionnelle. C’est au nom d’une « consolidation durable du modèle social » qu’ils revendiquent la création de pas moins de quatre nouveaux organes tripartites. S’ils y réussissaient, ce serait une percée comparable à celle de 1936 (Conseil national du Travail) ou de 1977 (Comité de coordination tripartite). L’Union des syndicats rêve surtout d’une grande « Cellule nationale de reclassement et de reconversion », un « organe permanent du modèle social » qui devrait intégrer les salariés « en transition professionnelle ». Tirant un parallèle avec la crise sidérurgique, l’OGBL et le LCGB évoquent les futurs naufragés de l’IA. En parallèle, les syndicats revendiquent un « Fonds spécial » doté de sept milliards d’euros [sic] et à composition tripartite, censé « soutenir durablement la croissance ».
Si la stratégie est hardie, ses chances de réussite tendent vers zéro. Non seulement va-t-elle contre les convictions intimes d’un Luc Frieden, mais une telle expansion néocorporatiste devrait en outre recueillir le feu vert de la Chambre des députés et du Conseil d’État. Même le co-président du LSAP, Georges Engel, se montre « plutôt sceptique » ce mercredi sur Radio 100,7. « Je ne veux pas d’un Parlement à côté du Parlement ». La proposition syndicale ne serait qu’une idée, « déi lo mol an de Raum geworf ginn ass ». Une « Cellule nationale » coûtera surtout très cher. Les chiffres de la sidérurgie le rappellent : Entre 2019 et 2025, le Fonds pour l’emploi a payé 129 millions d’euros en indemnités de préretraite et 63 millions en chômage partiel aux salariés d’Arcelor-Mittal. Reste que les syndicats ont très mal pris la remise en cause de leur représentativité par Mischo, Reckinger et Frieden. Pour laver l’offense, le gouvernement devra faire un geste, quoique moins grandiloquent, pour renforcer le poids syndical dans le dialogue social.
F comme « finances publiques »
Il n’y aurait « pas d’enveloppe fixe dès le départ », a déclaré Luc Frieden ce mardi soir à la presse. Le Premier ministre s’est pourtant voulu rassurant : « Ce que nous voulons, ce sont évidemment aussi des finances publiques saines ». Il ne faudrait pas « perdre de vue » le déficit et la dette, qu’on ne devrait « pas laisser croître indéfiniment ». Le gouvernement compterait respecter les critères de Maastricht (3% de déficit, 60% d’endettement), a déclaré l’ancien apôtre de la rigueur. Quant aux coûts des mesures tripartites, la question serait « wéi een dat opdeelt ».
Les finances publiques auront été les grandes absentes de la Tripartite. Contrairement aux éditions présidées par Xavier Bettel (DP), ni les directeurs des administrations fiscales, ni celui de l’Inspection générale des Finances n’ont jusqu’ici figuré parmi les invités. Craignant pour sa grande réforme fiscale, le ministre Gilles Roth (CSV) préfère rester discret sur la question des recettes et dépenses. Les chiffres préliminaires pour 2025 ne sont guère rassurants : En octobre, on tablait encore sur un solde négatif de 707 millions d’euros. Les estimations d’avril se révélaient (encore) pires que prévu : 1 756 millions d’euros dans le rouge. « Une révision à la baisse d’une telle ampleur [1,05 milliard] ne s’était encore jamais produite par le passé », a récemment noté le Conseil national des finances publiques. Son président, Romain Bausch, est revenu à la charge, ce lundi sur RTL-Radio, appelant Gilles Roth à faire preuve de plus de transparence : « Les finances publiques se sont développées moins bien en 2025 et 2026 que ce qui avait été budgétisé. Et il serait peut-être bien si ces chiffres étaient mis sur la table. »
Le hasard fait bien les choses. Le lendemain matin, à quelques heures du premier round à Senningen, le Statec publiait sa nouvelle note de conjoncture. « [Le déficit] pourrait s’aggraver et approcher les trois pour cent du PIB en cas de conflit prolongé au Moyen-Orient », y lit-on. Ce qui signifie que le Luxembourg risquera de transgresser le Pacte de stabilité. Le directeur du Statec, Tom Haas, formule une discrète mise en garde. Les chocs exogènes se font ressentir, rappelle-t-il lundi au Tageblatt : « Dementsprechend sind die Orientierungen für die Staatsfinanzen natürlich nicht gut ». Et il ne faudrait pas s’attendre à un autre miracle : Les recettes extraordinaires « werden wohl auch in Zukunft ausbleiben ». La note de conjoncture pointe des finances publiques « nettement dégradées ». L’effet combiné d’« un freinage prononcé » des recettes et d’« une forte hausse » des dépenses (+8,8%). Un dérapage en slow motion qui n’est guère critiqué au sein du gouvernement : Les ministres pensent chacun à leurs ressorts, et à leurs futures lignes budgétaires.
I comme « Impôt (sur les collectivités) »
Au-delà d’une hausse temporaire des aides (« sans exigences de décarbonation supplémentaires ») à hauteur du maximum admis par l’UE, le patronat revendique un nouveau booster fiscal : Une baisse supplémentaire d’un point de l’Impôt sur le revenu des collectivités (IRC) en 2028 ; après celles de 2025 et de 2027. Un trophée à brandir pour les organisations patronales, un autre trou (plus ou moins 70 millions d’euros) à boucher pour Gilles Roth. Le patronat mise sur la courbe de Laffer, souligne qu’« une fiscalité plus compétitive stimule l’investissement » et promet « un cercle vertueux ». La note de conjoncture du Statec ne valide pas cet optimisme : « Sur l’ensemble de l’année 2025, les impôts sur les sociétés se sont repliés de 2,9 pour cent ».
L’Union des syndicats attend l’UEL au tournant : « Il est important d’éviter la continuation progressive des baisses du taux d’IRC », écrit-elle dans son catalogue de revendications. Déjà que la baisse annoncée pour l’année prochaine ne lui convient pas : Il faudrait « a minima limiter la baisse annoncée aux entreprises avec un bénéfice annuel de moins de 500 000 euros. » En amont de la Tripartite, l’OGBL et le LCGB ont voulu connaître l’impact économique des baisses d’impôts jusqu’ici accordées aux entreprises. Le Statec a botté en touche : « Une évaluation aussi détaillée n’existe pas à ce jour ». Et de renvoyer à une note de conjoncture de 2017. On y apprend que la moitié environ d’une réduction de l’IRC profiterait au secteur financier : « En toute logique, les gains d’impôts distribués au secteur financier viendraient essentiellement alimenter les bénéfices ». De quoi démystifier le trickle-down friedenien.