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Social 9 min de lecture

La fête vide

Plaidoyer en faveur d'une réforme des jours fériés

Article paru dans Édition mai 2026
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Le mois de mai touche presque à sa fin. Aucun autre mois de l’année ne compte autant de jours fériés aussi rapprochés : le 1er mai, la Journée de l’Europe, l’Ascension, le lundi de Pentecôte. Le mois de mai est, du moins sur le papier, le mois le plus férié de l’année. Vient ensuite une période quasi dépourvue de jours fériés, qui s’étend jusqu’à la fête nationale et se prolonge jusqu’en novembre. Ce déséquilibre suffirait à lui seul à justifier une réforme structurelle du calendrier des jours fériés. Mais ce n’est pas la véritable raison.

À quoi sert l’Ascension ?

La question peut paraître irrespectueuse, mais elle est tout à fait légitime. Dans une société où la majorité de la population n’a plus de lien vivant avec l’année liturgique, cette fête n’est plus qu’un vestige historique dépourvu de sens. Elle célèbre l’Ascension physique de Jésus au ciel, c’est-à-dire un événement cosmologique issu d’un univers de foi auquel de moins en moins de personnes s’identifient. Il en va de même pour l’Assomption en août, pour la Toussaint, pour le lundi de Pentecôte. Ces jours n’ont pas perdu leur fonction parce que les gens seraient devenus pires ou plus égoïstes. Ils l’ont perdue parce que le socle identitaire qui les soutenait autrefois a largement disparu. La sécularisation n’est pas une opinion, c’est un fait sociologique.

Il en va autrement du 1er mai. Contrairement à l’Ascension, cette fête n’a pas de fondement religieux, mais politique. Elle commémore la lutte du mouvement ouvrier, la journée de huit heures et le droit de grève. Et il est – il faut le dire – plus d’actualité que jamais à l’ère du travail sur les plateformes, de l’économie des petits boulots et du faux statut d’indépendant. Ceux qui livrent aujourd’hui des colis pour Amazon tout en étant officiellement des « entrepreneurs », ceux qui doivent foncer douze heures par jour dans un trafic dense pour Wolt sans assurance maladie, ceux qui, en tant que « travailleurs indépendants », font plus d’heures qu’un salarié à temps plein, ont besoin du 1er mai. Et pourtant, le capital a réussi à éroder systématiquement, par le biais de ces constructions de pseudo-entrepreneuriat, précisément cette conscience de classe qui animait autrefois la fête du Travail. Le 1er mai a bien lieu, mais malheureusement de plus en plus souvent sans le sujet auquel il est en réalité destiné. Car même le 1er mai, le 9 mai et le jeudi de l’Ascension, les gens veulent se faire livrer des repas.

désynchronisation

Le véritable problème n’est toutefois pas que telle ou telle fête ait perdu de son sens, mais que la temporalité commune dans laquelle une fête devrait s’inscrire se soit effritée. Le sociologue Hartmut Rosa appelle cela la « désynchronisation ». Selon Rosa, les sociétés modernes se fragmentent en sous-systèmes qui fonctionnent à des rythmes incompatibles. Économie, famille, politique, rythme de vie individuel : tous fonctionnent différemment et aucun n’attend l’autre. Historiquement, les jours fériés étaient un instrument de resynchronisation – le moment où tout le monde s’arrête en même temps, où le temps est vécu différemment, c’est-à-dire collectivement. Mais cette pause suppose qu’elle concerne véritablement tout le monde. Un jour férié où les magasins sont ouverts, où les services de livraison continuent de fonctionner et où une partie de la population travaille pour qu’une autre partie puisse faire ses achats n’est pas un jour férié. Les jours fériés où l’on ne célèbre plus rien sont des jours vides, des jours de loisirs, et les loisirs, eux, veulent être remplis. Ainsi, le jour férié est souvent un jour de loisirs pour les uns et un jour de travail pour les autres. Il s’agit là – soit dit en passant – bien sûr d’une question de classe sociale.

La fête comme pratique corporelle vécue

Mais toutes les fêtes n’ont pas mal vieilli, loin s’en faut. Noël fonctionne toujours, même si ce n’est peut-être plus avant tout une fête religieuse, mais plutôt un moment de rassemblement familial : bougies, repas, cadeaux, rituels. La fête nationale du 23 juin (ou plutôt la veille) fonctionne elle aussi étonnamment bien au Luxembourg. Elle n’exige aucune homogénéité religieuse ou politique, mais mise sur quelque chose de plus élémentaire : le partage de la musique, des feux d’artifice et de l’espace public. Ce qui distingue ces journées de l’Ascension, c’est la présence d’une pratique corporelle vivante. Le théoricien de la culture Paul Connerton a mis en évidence dans *How Societies Remember* (1989) que la mémoire sociale n’est pas stockée dans les esprits, mais principalement dans les corps, c’est-à-dire dans des gestes répétés, dans des rituels, dans des moments vécus ensemble. Ce sont ces pratiques corporelles partagées qui constituent l’essence même d’un jour férié.

Émile Durkheim a décrit dès 1912, dans son ouvrage de référence *Les formes élémentaires de la vie religieuse*, le rôle constitutif de la fête dans la cohésion sociale. Les rassemblements collectifs génèrent ce qu’il appelait une « effervescence collective » – une bouillonnante émotion commune qui naît de la résonance mutuelle des sentiments. Dans cette perspective, les fêtes ne sont pas une simple parure de la vie sociale, mais bien l’une de ses conditions fondamentales : ce sont les moments où la société prend conscience d’elle-même, où les valeurs partagées ne sont pas seulement réaffirmées, mais vécues sur le plan affectif. Le problème de notre époque n’est pas que les gens ne souhaitent plus vivre cette expérience. C’est plutôt que les formes institutionnelles censées la rendre possible ont été vidées de leur substance – par la sécularisation, par la libéralisation, par l’individualisation, par le simple fait que les magasins restent ouverts ce jour-là.

Pour une diversité de jours fériés

Comment réformer le calendrier des jours fériés face à cette perte de sens ? Un modèle structurellement différent pourrait fonctionner à trois niveaux, chacun obéissant à sa propre logique. Je plaide en faveur de trois types de jours fériés, chacun doté de son propre calendrier.

Premièrement : les jours de résonance. J’entends par là cinq jours par an où la société s’arrête véritablement. Pas de commerce de détail, pas de services de livraison, pas de travail non essentiel. Ces jours de résonance seraient situés autour des points de basculement astronomiques – solstices et équinoxes –, qu’aucune religion ne revendique et dont aucun peuple ne s’approprie, car ils appartiennent tout simplement à la Terre. Notre calendrier a d’ailleurs déjà effleuré ces rythmes : Noël se situe près du solstice d’hiver, la fête nationale près du solstice d’été. Ce qui manque, ce sont le printemps et surtout l’automne – ce désert sans jours fériés entre juillet et novembre. Les jours de résonance ne combleraient pas cette lacune de manière arbitraire, mais suivraient un rythme plus ancien que toute religion et tout État. Ces jours-là, les espaces culturels pourraient tout à fait s’animer : on pourrait y organiser des concerts, des lectures, des débats, des jeux. Car la société a besoin de moments où elle se dépense sans rien attendre en retour – non pas pour se ressourcer et fonctionner à nouveau par la suite, mais comme une fin en soi. La consommation n’est justement pas un tel dépensement, car elle ne fait que reproduire la logique marchande, elle ne la rompt pas.

Deuxièmement : les jours de fête communautaire. Quatre jours par an, choisis non pas individuellement, mais collectivement – par les communautés religieuses, les entreprises, les associations, les quartiers, les groupes politiques, etc. Sur la base d’un catalogue défini par la loi, qui rassemble à égalité les jours fériés religieux, politiques et civiques. Un syndicat célèbre collectivement le 1er mai, une communauté musulmane observe l’Aïd, une paroisse chrétienne célèbre le lundi de Pâques, les membres d’une organisation politique se réunissent à l’occasion de la Journée internationale des femmes. Il ne s’agit ni d’une prescription étatique ni d’une décision purement privée, mais d’une pratique publique à un niveau intermédiaire – ce niveau que Durkheim considérait encore comme le véritable vecteur de la cohésion sociale et qui menace aujourd’hui de disparaître, pris entre le pouvoir de l’État et la libre volonté individuelle. Ce mécanisme présente l’avantage décisif de ne pas imposer d’identité commune par la voie de l’État, mais de la laisser émerger. Les communautés s’expriment à travers la journée qu’elles choisissent – et créent ainsi cette pratique vécue sans laquelle aucune date ne devient une fête.

Troisièmement : des bons de temps personnels, d’une durée de deux jours, sans droit collectif, que chaque citoyenne et chaque citoyen peut utiliser librement, compte tenu de la diversité des confessions, des convictions et des besoins individuels.

À la recherche du temps libre perdu

Ce modèle ne prétend toutefois pas résoudre entièrement le problème de la désynchronisation. L’origine de ce problème est bien plus profonde. L’historien E.P. Thompson a montré, dans *Time, Work-Discipline and Industrial Capitalism* (1967), que le capitalisme industriel a anéanti une temporalité fondamentalement différente : un temps axé sur les tâches, ponctué de rythmes naturels et d’interruptions religieuses. Alors que le travail prémoderne s’allongeait ou se raccourcissait en fonction de ce qu’il y avait à faire, l’usine a imposé l’heure abstraite comme mesure universelle. Rythmes saisonniers, pauses religieuses, intensités irrégulières : tout cela a été sacrifié au rythme de la machine. Le jour férié n’était pas une exception à la vie quotidienne, mais faisait partie du même tissu. Aujourd’hui, nous ne connaissons plus que le contraste entre temps de travail et temps libre – et le jour férié, faute d’alternative, relève de la seconde catégorie.

Ce que je propose ici comme piste de réforme, c’est de tenter de « racheter » cette forme de temporalité vécue à l’aide des moyens de la modernité, à savoir par le biais de lois et de règlements. Il s’agit bien sûr d’une entreprise paradoxale : les lois peuvent créer des brèches dans la logique marchande, elles peuvent entraîner la fermeture d’un magasin, mais elles ne peuvent pas imposer ce qui se passe ensuite. Ce n’est pas le simple fait d’être inscrit au calendrier qui confère à un jour son caractère festif, mais le fait qu’il soit rempli de pratiques. Cela nécessite de nouveaux rituels, de nouvelles pratiques corporelles, de nouveaux récits collectifs – et ceux-ci ne naissent pas par décret. Mais on pourrait néanmoins cesser de remplacer les vestiges des anciens rituels par des jours d’ouverture des commerces et de les noyer sous des offres de consommation. Ce serait un début. Et il vaut la peine de discuter de ce début – de ce à quoi il devrait concrètement ressembler, de qui peut le façonner.