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Politique européenne et internationale 10 min de lecture

Une partie de l’empereur Charles

Baroque et Biedermeier : la station thermale de Baden, dans la banlieue aisée de Vienne

Article paru dans Édition août 2021
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« Une ville dépravée, une ville tout à fait dépravée et corrompue », me dis-je à voix basse, à peine ai-je posé le pied sur le sol badois. Je passe devant des maisons aux fenêtres aveugles, des maisons imposantes, autrefois prestigieuses, mais que plus personne ne semble remarquer. Puis je me retrouve sur un petit pont enjambant une charmante petite rivière d’où s’élève une odeur nauséabonde. Ce petit pont s’appelle « Kaiser Franz Josef ».

C’est une soirée glaciale d’avril, en plein confinement. Sur la Josefsplatz se trouve un tramway qui semble tout droit sorti d’un musée du jouet ; depuis l’Opéra de Vienne, il lui faut à peine une petite heure pour rejoindre ce joyau de l’époque Biedermeier qu’est la ville thermale de Baden. Quelques adolescents grelottent et rient. Sur le chemin du centre-ville, les vitrines regorgent de sucreries. Rien que des sucreries. Les vêtements sont mignons, la nourriture est mignonne, les bijoux sont mignons. Mignons, mais de bon goût, tout est de bon goût. Les compositions florales sont sobres, mais d’une simplicité raffinée. Dans une bijouterie, des diadèmes scintillent, avec discrétion.

Puis un petit ruisseau jaillit à nos pieds ; cette ruelle s’appelle la « Wassergasse ». L’eau y coule à flots : ici elle jaillit, là elle clapote ; ici un spa, là des thermes romains… L’élémentaire et l’histoire se confondent. Partout, des centres de rééducation où les membres fatigués retrouvent une nouvelle vie. Et encore et toujours des pavillons, appelés Franzensbad, Frauenbad, Leopoldbad, etc. À la place de l’eau, on y trouve désormais de l’art ; l’un d’entre eux, situé près de la rivière nauséabonde, est un hammam. L’eau, la seule chose vivante ici. Au moins ça.

Le lendemain, tout est différent. Il fait doux, et je me sens déjà d’humeur douce. Comme souvent quand on est ailleurs, le même endroit est toujours différent, je suis une autre personne, et le jugement hâtif que l’on avait porté sur cet endroit, ce préjugé, cède la place à un nouveau regard.

Tout à coup, on se croirait en Italie ici. Des jeunes familles avec des enfants de trois ans sur des draisiennes. Les enfants courent en poussant des cris de joie autour de la colonne de la Peste, qui brille d’un éclat doré dans le ciel bleu, on dirait un manège. Devant l’Eispeter, une file de personnes masquées s’étire ; c’est l’un des rares endroits où l’on peut acheter quelque chose. « Entrez donc ! », me fait signe une dame aux cheveux noirs depuis la boutique de tapis, devant laquelle je suis en train de lire une affiche collée sur la vitrine. Qui parle d’une charismatique propriétaire de magasin de tapis à Baden. Tandis qu’elle me présente un à un ses tapis persans, je remarque que son visage est nu, le mien aussi, ô mon Dieu ! Je prends la fuite, vers l’église d’en face. À l’entrée, des flacons d’eau bénite sont à emporter, gratuitement, waouh ! Je me plonge déjà dans les montagnes de chair du retable latéral : un petit putto lorgne sur les fesses généreuses et invitantes qui dominent le retable. Copie du Corrège, c’était autrefois le retable principal. Beaucoup venaient sûrement volontiers l’admirer, pour changer un peu d’un maigre personnage sur une croix.

Une niche latérale est dédiée à l’empereur Charles, bienheureux. Charles de Habsbourg a donc un grand-père qui n’était pas seulement empereur, mais aussi une sorte de saint ! Dans une sorte d’ostensoir, je découvre une petite miette. « Un fragment de l’empereur Charles », m’explique le monsieur au visage – à l’image de Dieu – tout aussi nu que celui de ce dernier, qui est en train de recharger les bougies. Mais il ne sait pas exactement de quoi il s’agit ; il compose aussitôt un numéro de portable. Monseigneur, quelle est cette partie de l’empereur Charles qui se trouve dans la chapelle Charles ? Monseigneur, je suis en Italie ! Un fragment d’os, nous explique Monseigneur.

Enivrée par les miettes de Karlskrümel, les festins de viande et les eaux miraculeuses, je m’envole, toujours plus loin, jusqu’à une enseigne « PUNSCH » en grosses lettres : ça devient de plus en plus paradisiaque ! Sauf qu’il n’y a pas de punch, mais un « Stifterl ». Avec cette petite bouteille de vin de grand-mère et une flûte à champagne en plastique qu’on me donne parce que je suis une femme si magnifique, Baden devient de plus en plus beau ; je m’installe sur l’un des bancs devant la colonne de la Peste, sur laquelle une femme en déshabillé mord coquement dans un crâne. Cette colonne de la Peste est bien plus érotique que ce conglomérat de fioritures à Vienne.

À Baden, les saints n’ont pas l’air aussi tourmentés que les saints habituels. Des madones au sourire pensif, des personnages se touchant tendrement, auréolés de lumière, se présentent à moi sur des reliefs de maisons, dans des chapelles délabrées ; une femme voilée flirte avec un homme aux cheveux longs… S’agit-il de Jésus ?

« Résistance contre le coronavirus, ne touchez pas à nos enfants ! » : telle est l’inscription collée sur la poubelle historique (en allemand : « Mistkübel ») de la place principale – baptisée sans imagination « Hauptplatz » –, à Baden, où même les poubelles regorgent d’histoire. À partir de 18 heures, la ville se vide de ses habitants ; on ne croise plus que quelques passants pressés, quelques adeptes de la marche nordique échappées des centres de rééducation, et des jeunes familles. Cette petite ville de poupée située dans la banlieue aisée de Vienne ne semble pas seulement attirer les retraité·e·s aisés·es ; elle semble également constituer un biotope propice pour les bobos. Ces enfants vont-ils subir un choc lorsqu’ils arriveront dans une vraie ville ?

Dans le parc thermal, on aperçoit les derniers petits groupes d’adolescents ; de jeunes migrant·e·s se retrouvent. En ville, ils font figure d’étrangers. À quelques gares de train dignes d’un livre d’images de là se trouve Traiskirchen, qui abrite le plus grand centre d’hébergement pour réfugiés du pays. Il y a des années, alors que je passais sans difficulté le contrôle à l’entrée, j’y avais vu des enfants au milieu de flaques d’urine et d’éclats de verre, des toilettes souillées d’excréments, des dortoirs avec des structures de lits superposés. Quelle différence par la suite lors de la visite officielle réservée à la presse ! Ensuite, j’ai pris le train, j’ai parcouru quelques stations, pour me retrouver sur une autre planète, dans un autre univers. Dans le parc thermal de Baden, des touristes, des habitants, de jeunes migrant·e·s – dont beaucoup venaient sans doute de Traiskirchen – se promenaient parmi les nymphes. J’avais atterri dans une petite ville mêlant baroque et Biedermeier, une petite ville semblable à un écrin à bijoux.

« Je vous le dis, à l’époque à Dubaï ! » résonne à travers le carrefour. Cela vient de la Maison des artistes, comme l’indiquent en grosses lettres les inscriptions sur la façade. Un lieu légendaire où, entre autres, de vieilles comédiennes du Burgtheater passent leurs vieux jours… Mais les poétesses vivant dans la misère y sont-elles également les bienvenues ? La fondatrice, en tout cas, avait des projets à vocation sociale. Les après-midis de fin de vie passés sur la véranda semblent agréables : les bavardages fusent, une voix puissante retentit sans cesse, et le grand théâtre, c’est désormais le carrefour. En passant, j’aperçois un monsieur distingué qui, tout en fredonnant un air d’opéra, vide quelque chose dans la poubelle du jardin. Une autre fois, un monsieur coiffé d’un chapeau et vêtu d’une veste inspirée du costume traditionnel en sort. Devant un pissenlit sur le trottoir, il se penche, puis s’incline.

Une astrologue de renom vit dans l’univers parallèle de Baden : la célèbre actrice Christiane Hörbiger réside dans la ruelle Schlösselgässlein, idyllique mais sans vie, bordée des habituelles boutiques d’artisanat. L’atmosphère morne se prolonge, d’une autre manière : la rue est alors défraîchie, livrée à la décrépitude. Abandonnée aux prix, les agents immobiliers vantent les mérites de biens immobiliers haut de gamme.

La ville ne se vante pas autant de ses filles de grandes artistes que de ses anciennes célébrités venues s’y installer. Dans le pavillon du parc d’un centre de rééducation, on trouve des citations littéraires, des textes désuets du XIXe siècle, mais pas un mot de Marlene Streeruwitz ou de Gertraud Klemm. Dans la vitrine de la librairie du centre-ville, pas un seul livre des autrices contemporaines originaires de Baden. Même si la fille d’un maire de Baden dégage une bienséance strictement bourgeoise, une froideur de marbre, Marlene Streeruwitz mène, dans son œuvre littéraire, un combat sans merci contre le patriarcat. Il est logique qu’une femme développe ici, dans cette ville de poupées, une allergie aux « gentilles filles » ! Même *Hippopotamus*, le dernier livre de Gertraud Klemm, n’est pas exposé en vitrine. Peut-être est-il déraisonnable d’exiger des habitant·e·s de Baden qu’ils acceptent un livre qui se moque des testicules d’une statue de cheval dans le parc thermal, sur laquelle est assis un cavalier complètement nu ?

Un musée a toutefois déjà été dédié à l’un des enfants de la ville, le peintre « surpeintre » Arnulf Rainer : il s’agit des bains pour femmes réaménagés, jusqu’à l’entrée desquels circule le petit train de conte de fées. Pour le reste, la culture annoncée sur les affiches est d’une banalité oppressante ; dans une ruelle du mini-centre d’une mini-ville, le théâtre monstrueusement surdimensionné, où l’on célèbre la culture, prend toute la place.

Dans la vitrine de la librairie, il y a cependant un livre sur le cimetière juif de Baden. Je ne peux pas l’acheter, la librairie est fermée. Je fais une recherche : Baden abritait la troisième plus grande communauté juive d’Autriche, et dans la Wassergasse se trouvait une synagogue orthodoxe détruite par les nazis. Une petite communauté se serait reformée, la seule de Basse-Autriche, et il y aurait un lieu de prière dans la Wassergasse. Je scrute les rares passants, ces quelques excentriques accompagnés de leurs chiens qui, me semble-t-il, semblent tout droit sortis d’une époque, d’un monde où l’on ne sait plus rien des synagogues. Puis je tombe sur deux plaques discrètes. Je ne trouve aucune indication concernant une maison de prière.

Cette histoire n’existe tout simplement plus. Celle qui sert à vendre une ambiance impériale, et d’autant plus le bien-être à la Biedermeier. Un crâne de Beethoven jaillit de la pelouse. Les arbres portent des couronnes. La vallée d’Helenental est d’une douceur à peine supportable, le château s’appelle Rauenstein. Il y en a encore une autre. La rivière ne pue pas, elle scintille, et si elle pue, c’est le soufre, et c’est bon pour nous. Pour nos articulations. Les thermes ont cent ans et possèdent une plage de sable centenaire. Les automobilistes sont les plus courtois du monde : ils s’arrêtent avant même qu’une piétonne ne fasse un pas en direction du passage piéton. Quiconque lit le *Badner Zeitung* risque d’être pris d’une nostalgie incurable pour un tel enclos protégé, avec des roses.

« Qui râle, achète », dit un proverbe autrichien. Je m’achète une « Badner Häferl » (en français : tasse de Baden) garnie de véritables bonbons au café de Baden et ornée d’une bordure de violettes. Sur la « Badner Häferl », on peut lire « Badner Häferl ». Elle ressemble pourtant exactement à une tasse viennoise ou à une tasse de Salzbourg.