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Politique européenne et internationale 8 min de lecture

Réveil avec fonction « snooze »

L'AFD et le BSW sont sortis vainqueurs des élections en Saxe et en Thuringe. La recherche des causes avait déjà commencé avant les élections.

Article paru dans Édition septembre 2024
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On a clairement entendu l’appel à la démocratie. On accepte ce résultat avec humilité. Malgré des pertes, le parti a tout de même remporté les élections, car il a empêché telle ou telle chose. L’homme se tient sous les projecteurs et proclame son message avec une routine zélée. Nous sommes le soir du 9 juin 2024. Peu après 18 heures. Les bureaux de vote des élections européennes viennent de fermer. Les premières prévisions et estimations défilent sur les écrans de télévision. Des visages perplexes. Des tentatives d’explication. Des formules toutes faites. Des phrases toutes faites accompagnées de mimiques pleines de sens. Ou s’agissait-il d’une scène de dimanche dernier, peu après la fin des élections régionales en Saxe et en Thuringe ? Les scènes et les images télévisées, les déclarations, les phrases toutes faites et les aires consternées sont les mêmes. Les conséquences aussi. Le « signal d’alarme pour la démocratie » est une formule éculée, comme si, après chaque élection en Allemagne, l’alarme retentissait et que tous les politiciens s’empressaient d’appuyer sur le bouton « snooze », comme s’ils ne voulaient pas être dérangés par les électeurs. Et comme s’ils s’accordaient volontiers cinq minutes de répit supplémentaires.

Devoir du chroniqueur : dimanche dernier, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AFD) et l’alliance populiste de gauche de Sahra Wagenknecht (BSW) sont sortis vainqueurs des élections régionales en Saxe et en Thuringe. La formation de gouvernements s’annonce désormais difficile, tant à Dresde qu’à Erfurt. À Erfurt, l’AFD pourrait former le gouvernement dans le cadre d’une coalition avec le BSW. Ce n’est pas une aberration. En effet, si l’on suit le schéma en fer à cheval de la théorie de l’extrémisme, cette alliance ne serait pas si farfelue que cela. En termes simples, ce schéma postule que l’on peut se déplacer politiquement vers la gauche jusqu’à se retrouver à droite. Et inversement. Les positions se rejoignent aux extrémités du spectre politique, même si les motivations sont différentes.

En Thuringe, aucun gouvernement n’est possible sans l’accord, voire la participation, de l’AFD. Seule une coalition entre la CDU, Die Linke et le BSW serait envisageable, mais cette alliance a été catégoriquement exclue d’emblée par le chef de file de la CDU, Mario Voigt. À l’heure actuelle, l’AFD détient la « minorité de blocage » au Parlement d’Erfurt, c’est-à-dire au moins un tiers des sièges. Elle peut ainsi peser sur toutes les décisions importantes, car il n’est plus possible d’obtenir une majorité des deux tiers – par exemple pour modifier la Constitution régionale – sans elle. Cela signifie notamment qu’elle participe désormais au choix des candidats qui siégeront au comité de nomination des juges. Or, au cours de la prochaine législature, de nombreux juges des tribunaux de Thuringe partiront à la retraite. De plus, l’AFD dispose d’un droit de regard au sein de la commission parlementaire de contrôle, l’instance chargée de surveiller les services de protection de la Constitution de Thuringe, que l’AFD a qualifiés d’« extrémistes de droite avérés ».

Certains envisagent désormais de laisser tomber ce Land et de laisser simplement l’AFD agir à sa guise. On mise sur « l’effet Sonneberg » : dans l’arrondissement de Sonneberg, au sud de la Thuringe, Robert Sesselmann, membre de l’AFD, a été élu président de l’arrondissement à l’été 2023. Depuis lors, on évalue sa gestion à l’aune de la mise en œuvre de ses promesses électorales : expulsion des demandeurs d’asile déboutés, abolition de l’euro, négociations de paix immédiates avec la Russie.

En Saxe, l’AFD n’a pas atteint le seuil d’éligibilité ; il ne lui manque qu’un seul mandat pour y parvenir. La CDU et le BSW peuvent donc y organiser la messe du couronnement. Soit avec le SPD, soit avec les Verts. Si l’actuel ministre-président de la CDU, Michael Kretschmer, souhaite rester en fonction, il devra faire preuve d’une grande souplesse, car il s’est toujours opposé à une coalition avec ces deux partis. Et au sein même de la base de la CDU, des doutes s’expriment quant à une alliance avec le BSW.

Les analyses des résultats électoraux sont préoccupantes : Dans presque toutes les circonscriptions électorales de Thuringe, l’AFD est le premier parti. Les seules exceptions sont les circonscriptions urbaines d’Erfurt, d’Iéna et de Weimar, ainsi que, dans les zones rurales, l’Eichsfeld, région à forte tradition catholique située au nord-ouest du Land. Le tableau est identique en Saxe : dans la circonscription de Leipzig I, l’AFD recueille 10,1 % des voix, contre 41,9 % à Bautzen I. Ces deux partis extrémistes et populistes séduisent également les nouveaux électeurs, avec respectivement environ 30 % des voix pour l’AFD et plus de 10 % pour le BSW.

La recherche des causes des résultats électoraux a commencé dès les semaines précédant les scrutins proprement dits. Comme si les élections régionales n’étaient plus qu’une prophétie auto-réalisatrice face à laquelle les partis traditionnels se retrouvent impuissants et sans défense. Pour apaiser les esprits dès le départ, on a établi des parallèles historiques allant directement de la loi d’habilitation d’Hitler à douze ans de dictature nazie, quatre ans d’occupation soviétique, 40 ans de socialisme, jusqu’à l’émergence du populisme et de l’extrémisme après trois décennies au sein du système démocratique occidental. À cela s’ajoutaient des références aux promesses non tenues concernant des régions prospères et la manifestation d’une prétendue imprévisibilité, voire d’une ingouvernabilité, de l’Est de l’Allemagne. On a cherché à déterminer le jour où l’aliénation entre les deux parties du pays a commencé, s’est aggravée, s’est brièvement atténuée, puis a conduit aux résultats des élections régionales. On a avancé l’hypothèse selon laquelle, depuis la réunification des deux États allemands, on observait à l’Est un continuum dans lequel les partis rejetant le rattachement de l’Allemagne à l’Occident recueillaient des suffrages.

Ce n’est toutefois pas seulement le rattachement à l’Ouest que rejettent les habitants de l’Allemagne de l’Est, ce sont avant tout les valeurs occidentales qui leur ont été imposées. Du jour au lendemain. Il n’y a pas eu de débat de société : les valeurs sont arrivées en même temps que le mark allemand – en quelque sorte comme le prix à payer pour la prospérité et la liberté de circulation. Le fait que cela ait entraîné des reculs dans certains domaines – comme l’égalité entre les femmes et les hommes – a été accepté avec indifférence et n’a pas fait l’objet d’une discussion plus approfondie. Le refus, à l’époque, d’un large débat de société conduit aujourd’hui à une glorification du passé socialiste, surtout chez les jeunes. Dans le cadre du travail de mémoire, l’Ouest exige une reconnaissance de culpabilité bien plus grande que celle que la République de Bonn n’a jamais été prête à assumer elle-même.

L’Occident, dans son arrogance inimitable et son obstination stoïque, refuse toujours de soumettre ces valeurs à un débat de société, préférant les déclarer sacro-saintes. Parmi celles-ci figure notamment la « démocratie », considérée comme la valeur par excellence du meilleur système politique. Et c’est effectivement le cas. Mais la consolidation dogmatique de la démocratie occidentale fait oublier que celle-ci n’a pas su suivre le rythme des évolutions sociales et technologiques de ces dernières années. Le système politique américain en est un exemple : avec un duopole des partis, un rituel électoral qui semble archaïque et l’occlusion totale des nuances sociales et politiques. En Allemagne aussi, la démocratie a évolué au cours des 75 dernières années, sans que les institutions politiques ne s’adaptent à cette évolution. La démocratie parlementaire représentative s’est transformée en une démocratie des partis, avec tous ses défauts et ses inconvénients. La plus grande lacune apparaît au grand jour sous le mandat de chancelier d’Olaf Scholz, au cours duquel un parti au pouvoir à Berlin, en particulier, s’enferme dans une politique clientéliste stricte et se préoccupe avant tout de ses propres prébendes et de ses propres sensibilités, tandis que des réformes fondamentales du droit électoral sont reportées aux calendes grecques, afin de garantir un emploi et un revenu au plus grand nombre, et où la responsabilité envers le peuple est occultée derrière les intérêts du parti.

Pour l’instant, les élections régionales en Saxe et en Thuringe n’auront pas d’incidence sur la donne politique nationale. On a appuyé avec un peu trop d’empressement sur le bouton « snooze ». Mais dans trois semaines auront lieu les prochaines élections dans le Brandebourg, où le social-démocrate Dietmar Woidke dirige actuellement une coalition gouvernementale composée du SPD, de la CDU et des Verts. Les sondages d’opinion font actuellement état de fortes baisses pour le SPD, les Verts et Die Linke, de forts gains pour le BSW et de légers gains pour la CDU. L’AFD devrait bien détrôner le SPD en tant que premier parti au Parlement régional de Potsdam. C’est au plus tard à ce moment-là que la classe politique allemande sortira de sa torpeur de fin d’été et devra non seulement discuter des conséquences, mais aussi en tirer les leçons. Elle se posera notamment la question de savoir dans quelle mesure, et même si elle doit se laisser mener par le bout du nez par les partis populistes et extrémistes.

Ce n’est que pendant cette semaine de l’été ensoleillé de 1990 que la République fédérale et la RDA ont été véritablement, profondément et sincèrement unies. Entre le 1er et le 8 juillet, ce dimanche-là où le mark allemand est devenu la monnaie officielle en RDA et le dimanche suivant, où l’équipe de football a remporté la Coupe du monde. Puis on a tiré le rideau et on a espéré qu’aucun réveil au monde ne viendrait jamais arracher les Allemands à ce rêve. Mais il en fut autrement.