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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

L’unité dans le silence

Allemagne

Article paru dans Édition septembre 2021
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Les sociaux-démocrates veulent prendre le pouvoir. De toutes leurs forces et avec toute leur puissance. C’est une nouveauté, si l’on se réfère aux précédentes élections fédérales. Rarement le SPD s’est-il présenté, au cours d’une campagne électorale, aussi uni, aussi exempt de luttes de pouvoir internes et d’autodestruction qu’en ces jours-ci. Et la récompense semble leur être assurée : ces dernières semaines, ce parti que l’on considérait comme fini a réussi, dans les sondages d’opinion, à dépasser tous les autres partis en termes de popularité auprès des électeurs et présente désormais, en la personne d’Olaf Scholz, le candidat le plus prometteur à la chancellerie fédérale. Olaf Scholz, justement, celui-là même qui, il y a encore deux ans, avait été empêché d’accéder à la présidence du parti par ses adversaires internes. Même dans ses fonctions précédentes – que ce soit en tant que secrétaire général sous Gerhard Schröder ou, par la suite, en tant que vice-président du parti –, il n’avait été élu qu’à une très courte majorité. Avec un peu plus de 50 %. Ce qui signifiait également qu’un peu moins de la moitié s’opposait toujours à lui. Et aujourd’hui : l’unanimité règne partout. Une cohésion en toute discrétion. Et dans l’euphorie des sondages d’opinion.

Les sociaux-démocrates ne tirent actuellement profit que de la grande popularité d’Olaf Scholz auprès de la population. Si le chancelier fédéral était élu directement par le peuple, alors – selon les estimations des sondeurs dimanche dernier – 30 % se prononceraient en faveur de Scholz, 17 % en faveur d’Annalena Baerbock (Les Verts) et 14 % en faveur d’Armin Laschet (CDU). Les médias s’empressent d’en faire un nouvel astre montante dans le firmament politique. Sans tenir compte du fait que ces chiffres indiquent également que 39 % des personnes interrogées n’ont pas encore pris de décision ou ne voteraient pour aucun des trois. Tant d’euphorie enivre quelque peu : alors que les sociaux-démocrates étaient autrefois cloués à 14 % – certains experts électoraux estimant même qu’un score à un chiffre était possible –, ils atteignent désormais 23 %. Le SPD est ainsi actuellement à égalité avec la CDU, mais nettement devant les Verts.

C’est surprenant. Il faut bien l’admettre. Les raisons de ce revirement dans la faveur des électeurs ne peuvent pas être l’enthousiasme et le charisme de l’actuel ministre fédéral des Finances. Ou peut-être justement que si, car Olaf Scholz ne commet pas de faux pas. Il ne fait pas d’erreurs. En d’autres termes : celui qui ne dit rien ne dit rien de faux. Scholz ne ricane pas dans le dos du président fédéral et ne livre pas de plagiat entre deux couvertures de livre. Il est en quelque sorte impliqué dans de grands scandales financiers de la République – que ce soit en tant que maire de Hambourg dans l’affaire « Cum-Ex » de la Warburg Bank ou en tant que ministre fédéral des Finances dans le scandale Wirecard –, mais ces deux affaires sont trop complexes à expliquer pour que les habitués des cafés du pays puissent se forger une opinion à leur sujet ou qu’elles puissent être résumées en quelques messages Twitter accrocheurs. Les médias accompagnent la campagne électorale actuelle en dramatisant chaque instant et préfèrent publier des classements des plus belles gaffes et des plus beaux dérapages – de préférence ceux de Laschet et de Baerbock –, plutôt que de se lancer dans un débat et une analyse des programmes électoraux ou des liens de Scholz avec le lobbying.

Il va sans dire que les programmes politiques n’ont jamais été un sujet de débat majeur lors des campagnes électorales. L’électorat apprécie les messages simples, accompagnés de slogans percutants, sans notes de bas de page ni explications interminables, et encore moins sur la faisabilité financière et la mise en œuvre du sujet qui lui tient à cœur. Les électeurs et électrices ignorent également que les messages affichés et les programmes électoraux ne constituent de toute façon qu’une sorte de base de négociation, à partir de laquelle le parti concerné entamera d’éventuelles négociations de coalition après les élections. Au terme de celles-ci, il ne reste de toute façon de ces revendications maximales qu’un résidu servant de dénominateur commun entre les partis, dont seule une fraction est mise en œuvre pendant la durée du mandat.

Dans la campagne de cette année, le SPD maîtrise à la perfection l’art de la campagne électorale « mikado ». Ou bien il se présente comme le proverbial « tiers qui rit », observant depuis la touche la dispute entre Baerbock et Laschet. Mais l’euphorie qui règne chez les sociaux-démocrates a une autre raison, qui remonte aux débuts de la campagne électorale de cette année. Plus précisément, à la décision de la CDU et de la CSU de se concentrer sur les Verts comme adversaires principaux, voire les seuls à prendre au sérieux, et de faire l’impasse sur le SPD en ne lui accordant plus aucune attention. Les chrétiens-démocrates se sont donc focalisés sur des thèmes typiquement « verts », tels que la politique climatique, et ont tenté de s’en emparer. Des thèmes tels que la politique sociale, la politique des retraites et celle du marché du travail ont été laissés totalement en suspens, de sorte que le SPD a pu déployer pleinement son programme sans être perturbé et marque désormais des points avec des messages simples sur le salaire minimum et la politique fiscale. Sur ces sujets, les adversaires politiques restent étrangement silencieux.

Olaf Scholz s’inspire de la campagne électorale menée par Malu Dreyer au printemps dernier. Lors de ses meetings électoraux, il fait souvent référence à la ministre-présidente SPD de Rhénanie-Palatinat. C’est notamment le cas lors d’un meeting électoral à Berlin, qu’il conclut par ces mots : « Profitez de ce temps pour parler à un maximum de gens, pour leur dire : ceux qui veulent qu’Olaf Scholz devienne le prochain chancelier doivent cocher la case du SPD. » C’est ainsi que Dreyer avait remporté les élections régionales : ceux qui veulent Dreyer doivent voter SPD. Mais Scholz reste muet ces jours-ci sur ce qu’il adviendra lorsqu’il siégera au Conseil des ministres à Berlin et, surtout, sur les personnes avec lesquelles il souhaite y siéger. Il change de cap au gré des vents qui soufflent, afin de ne pas se mettre à dos ni la gauche ni la CSU. Cette attitude opportuniste dans sa recherche de faveurs politiques le rend toutefois vulnérable au cours des dernières semaines précédant les élections.