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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

Resilients ensemble

Europe

Article paru dans Édition juillet 2021
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Tout a commencé par un scandale. Le passage de relais de la présidence de l’UE s’accompagne toujours de la traditionnelle séance photo, avec poignées de main et tapes amicales dans le dos. Mais jeudi dernier, alors que le relais de la présidence du Conseil de l’UE était remis à la Slovénie à Ljubljana, le Néerlandais Frans Timmermans, social-démocrate et vice-président de la Commission européenne, a refusé de poser pour une photo de groupe avec le chef du gouvernement slovène de droite populiste, Janez Jansa. La justification n’a pas tardé : Timmermans a déclaré que Jansa avait, peu avant, diffamé notamment des membres du groupe social-démocrate au Parlement européen lors d’une réunion interne. Au cours de cette même discussion, il aurait également porté des jugements sévères à l’encontre des magistrats. Or, la question de l’attitude de Jansa vis-à-vis de l’indépendance de la justice était déjà au centre des débats lors d’une séance plénière du Parlement européen au début de la semaine dernière. Ce n’est pas un bon début.

Pour les observateurs, il était évident que l’Union européenne allait devoir se préparer à une période mouvementée lorsque la Slovénie a pris, conformément au roulement habituel, la présidence de l’Union européenne pour les six prochains mois. Le Premier ministre slovène a clairement indiqué sa position politique à l’automne dernier : il a félicité prématurément l’ancien président américain pour sa réélection. « Il est assez clair que le peuple américain a élu Donald Trump et Mike Pence pour quatre années supplémentaires », avait alors déclaré Jansa sur Twitter. Cela lui a valu le surnom de « Mini-Trump ».

La plus grande crainte à Bruxelles est que Jansa ne mène l’Europe dans une impasse, notamment dans le débat sur l’État de droit. C’est avant tout un entretien que des députés européens ont eu au préalable avec Gasper Dovzan, vice-ministre slovène chargé des affaires européennes, qui donne à réfléchir. Dovzan a clairement laissé entendre qu’il n’était nullement convaincu de l’universalité des principes de l’État de droit. Il a expliqué que la manière dont ces principes étaient appliqués variait considérablement d’un pays à l’autre. La mise en place du Parquet européen, qui a commencé ses activités début juin, a illustré cette position. Il est chargé de sanctionner des infractions telles que l’utilisation abusive des subventions de l’UE et la fraude transfrontalière à la TVA. Jansa a freiné la nomination des procureurs slovènes au sein de cette nouvelle autorité. Les candidats initialement pressentis ne lui semblaient apparemment pas assez dociles.

Cette attitude distante vis-à-vis de l’État de droit pourrait s’avérer fatale pendant la présidence slovène du Conseil. En effet, au cours des prochains mois, le différend autour du « mécanisme de l’État de droit » et les éventuelles réductions de subventions pour des pays comme la Pologne et la Hongrie figureront en tête de l’ordre du jour de l’Union. Le Parlement européen exhorte la Commission à Bruxelles à mettre en œuvre ce nouveau mécanisme le plus rapidement possible. Mais les populistes de droite d’Europe centrale ont pris les devants : Janez Jansa et le chef du gouvernement hongrois Viktor Orbán sont non seulement liés par une amitié politique qui se traduit parfois par des avantages matériels : récemment, des millions ont été versés depuis la Hongrie à la chaîne slovène Nova 24 TV, fidèle au gouvernement. Lorsque la loi d’Orbán sur l’homosexualité a essuyé une pluie de critiques lors du dernier sommet européen, Jansa a pris la défense de son allié.

Mais il existe aussi des différences : à Ljubljana, la séparation des pouvoirs n’est pas encore aussi affaiblie qu’à Budapest ou à Varsovie. « La Slovénie n’a pas encore connu de remise en cause de l’État de droit comme en Pologne et en Hongrie », explique Sergey Lagodinsky, député allemand au Parlement européen. De plus, la diversité des médias y est toujours plus grande qu’en Hongrie – même si Jansa tente d’asphyxier financièrement l’agence de presse nationale slovène STA. Et, plus important encore : Jansa est bien moins solidement installé au pouvoir que son homologue hongrois, par exemple. Les partis libéraux qui soutiennent le gouvernement minoritaire de Jansa à Ljubljana perdent de plus en plus de soutien au sein de la population en raison de leur participation au gouvernement. Des élections auront lieu l’année prochaine en Slovénie. Les observateurs estiment donc qu’une chute du Premier ministre est tout à fait possible dès le début de la présidence slovène.

Face à ces perspectives, Bruxelles s’inquiète de plus en plus de savoir si la Slovénie sera en mesure de mener à bien le programme ambitieux de la présidence d’ici la fin de l’année. La principale source d’inquiétude concerne le pacte climatique « Fit for 55 » de la Commission européenne, qui doit être présenté au milieu du mois. Ce programme vise à ce que les États membres de l’UE réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre de 55 % d’ici la fin de la décennie. Pour cela, il faudra convaincre chaque État membre d’apporter sa juste contribution. Le programme climatique n’a pas encore été rendu public, mais la Pologne insiste déjà pour que le plus grand nombre possible de charges soit réparti entre les autres États. On s’attend à des négociations âpres et interminables, au cours desquelles la présidence slovène au Conseil jouera un rôle décisif pour les mener à bien tout en préservant la face de chacun. Jansa a quant à lui défini ses priorités pour la présidence comme étant la construction d’une « Europe résiliente et stratégiquement autonome ». Loin de la politique climatique. Sa devise pour le semestre à venir : « Ensemble. Résilients. L’Europe ».

Mais l’aide arrive – de Paris. La France prendra la présidence du Conseil de l’UE à la place de la Slovénie le 1er janvier. Et il est d’ores et déjà certain que le président français Emmanuel Macron n’a pas besoin de chaos dans sa politique européenne. À Bruxelles, on murmure déjà que Paris aurait de fait déjà pris les rênes à Ljubljana. La Slovénie ne présentera certainement aucune initiative qui ne soit étroitement coordonnée avec la France. Car Macron est lui aussi mû par son propre agenda. En France aussi, des élections sont prévues l’année prochaine, et Macron souhaite les remporter. Il va donc se profiler, à l’approche de ces élections, comme un pro-européen convaincu et tirera pleinement parti de la présidence du Conseil pour marquer son empreinte – dans l’intérêt de l’Europe et de la France.