Le dernier vendredi de juillet, Pedro Sánchez s’est présenté devant la presse sans cravate. Il était censé faire le bilan du premier trimestre, mais le Premier ministre espagnol a d’abord attiré l’attention sur le col de sa chemise : « Je tiens à vous montrer que je ne porte pas de cravate. » Ce geste, qui ne vise pas à donner une image décontractée, mais à marquer une rupture avec les vieilles habitudes, peut contribuer à économiser de l’énergie. Ce 29 juillet, la température dans les rues de Barcelone avoisinait à nouveau les 30 degrés, et ne descendait que jusqu’à un peu moins de 25 degrés la nuit. Ce n’est qu’en passant devant l’une des portes de magasin grandes ouvertes qu’un courant d’air frais provenant de la climatisation apportait un peu de fraîcheur. L’Espagne peine à économiser l’énergie en toutes saisons. Les nombreux bâtiments neufs, construits à la hâte lors du boom immobilier des dernières décennies, sont eux aussi – et surtout – à peine isolés contre la chaleur ou le froid. En janvier et février, même par des températures printanières de 16 ou 17 degrés, les radiateurs à gaz chauffaient à plein régime sur de nombreuses terrasses de Barcelone. Alors que certains clients du
en t-shirt. Mais depuis cette semaine, un décret royal devrait mettre fin à ce gaspillage d’énergie ahurissant.
Le 1er août, la ministre de la Transition écologique, Teresa Ribera, avait énoncé certaines mesures d’urgence à l’issue de la réunion hebdomadaire du Conseil des ministres. Ainsi, après une période d’adaptation de sept jours, la température ne devra pas être réglée en dessous de 27 degrés en été ni au-dessus de 19 degrés en hiver dans les commerces, les établissements culturels et le secteur des transports. Ces plages de température s’appliquent déjà depuis mai aux bâtiments publics et aux bureaux, et les fonctionnaires doivent, dans la mesure du possible, continuer à travailler à domicile. Les vitrines ne doivent plus être éclairées après 22 heures et la lumière est éteinte dans les pièces inoccupées des bâtiments publics. La ministre de l’Environnement a justifié ces mesures par les réductions des livraisons de gaz russe : « L’heure est à la solidarité, il faut réagir face à ce chantage et affirmer clairement que tout chantage, toute agression contre un membre de l’Union européenne se retourne contre nous tous. » Bien que le gouvernement espagnol ait d’abord hésité, il est le premier à réagir au plan d’urgence gazier volontaire de l’UE adopté une semaine plus tôt, dans le cadre duquel les États membres doivent économiser, d’août à fin mars, 15 % de gaz par rapport à la moyenne des cinq dernières années.
Le Premier ministre Sánchez souhaite lui aussi « réduire la dépendance vis-à-vis de l’agresseur Poutine », mais il révèle une motivation supplémentaire à ce revirement : l’inflation. En juillet, le taux d’inflation annuel a grimpé à 10,8 %, son plus haut niveau depuis septembre 1984. Même si le prix du diesel et de l’essence a récemment baissé, ce sont surtout les coûts de l’énergie, mais aussi la hausse significative des prix des denrées alimentaires, qui font grimper les coûts. Alors que le prix de l’électricité sur le marché de gros était resté relativement stable entre 40 et 70 euros par mégawattheure de 2010 à 2019, il a explosé en mars de cette année pour atteindre près de 300 euros. De nombreux ménages ne se sont toujours pas remis de la crise économique d’il y a dix ans et n’ont guère constitué de réserves financières. C’est pourquoi le gouvernement a abaissé la TVA sur l’électricité de 21 à 10 % et la taxe spéciale sur l’électricité de 5,11 à 0,5 %. Grâce à ces mesures, le prix de l’électricité est retombé à environ 150 euros. Les consommateurs bénéficiant d’un tarif d’électricité variable paient ainsi actuellement entre 0,30 et 0,40 euro par kilowattheure.
Ces mesures d’économie d’énergie ne semblent toutefois être qu’une conséquence indirecte de l’action de Poutine. Avec peu de lignes électriques traversant les Pyrénées – dont l’importance est négligeable –, mais aussi en ce qui concerne le gaz, le Portugal et l’Espagne forment un « îlot énergétique » qui est même exclu du plan d’urgence gazier de l’UE. En général, seule une dizaine de pour cent du gaz consommé en Espagne provient de Russie. En revanche, plusieurs ports reçoivent du gaz liquéfié en provenance de l’Algérie, du Nigeria ou des États-Unis, pays voisins. Si le gouvernement de gauche a également mis l’accent sur la solidarité avec les autres États membres de l’UE et sur la préparation à l’automne et à l’hiver, les mesures d’économie d’énergie s’inscrivent aussi parfaitement dans la lutte contre la crise climatique prévue dans le programme gouvernemental. Avec des vagues de chaleur persistantes, une sécheresse dévastatrice et un nombre record d’incendies de forêt, celle-ci commence à se faire sentir très clairement. C’est pourquoi le contrôle de l’efficacité énergétique de nombreux bâtiments doit également être anticipé. D’ici fin septembre, des systèmes automatiques devront fermer les portes lorsque les installations de chauffage ou de climatisation sont en marche. Et outre le recours accru au télétravail, les transports publics seront renforcés : sous certaines conditions, les navetteurs voyageront gratuitement du 1er septembre au 31 décembre.
Ces mesures radicales ne font pas l’unanimité. Comme cela avait déjà été le cas avec les mesures de lutte contre la pandémie, la présidente du gouvernement régional de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, entend se démarquer en adoptant une ligne opposée. La responsable politique du Parti populaire (PP), parti conservateur, a immédiatement annoncé que son gouvernement ne couperait pas l’éclairage des bâtiments publics et des vitrines. Sur Twitter, elle a joué la carte du mécontentement d’une partie de la population, affirmant que ces économies d’énergie créaient de « l’insécurité », décourageaient « le tourisme et la consommation » et engendraient « l’obscurité, la pauvreté et la tristesse ».