Nouveauté Lancement du nouveau site internet du Land Voir la boutique en ligne →
Politique européenne et internationale 15 min de lecture

Nous sommes fatigués

Ce week-end, des Congolais ont manifesté contre la guerre au Kivu. À Strasbourg, le député européen Charles Goerens (DP) propose une ligne différente vis-à-vis du Rwanda de celle défendue par le ministre des Affaires étrangères du DP, Xavier Bettel, à la Chambre.

Article paru dans Édition février 2025
Partager l'article sur

Jean-Paul Shungu, président d'Acolux © Gilles Kayser

Depuis fin janvier, le conflit dans l’est du Congo s’est à nouveau intensifié. Des combattants du M23, appartenant pour la plupart à la minorité tutsie, et des soldats rwandais font irruption dans la ville de Goma, dans la province du Kivu – une région riche en ressources minières. Les Nations unies font état d’au moins 3 000 morts et 2 800 blessés. Parallèlement, l’ONU est encore en train d’analyser les rapports faisant état de viols collectifs et d’évaluer le nombre de personnes déplacées à l’intérieur du pays. Des Congolais vivant au Luxembourg, à Bruxelles, à Paris, à Berlin et à Londres sont descendus dans la rue le week-end dernier pour réclamer des sanctions contre le Rwanda. Samedi, une centaine de personnes se sont rassemblées sur la place Clairefontaine ; certaines agitaient le drapeau congolais, d’autres tenaient une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Kee Krich am Kongo ». « Des connaissances à moi, à Goma, s’enferment chez elles en ce moment. Elles ont peur. Il y a encore des cadavres dans la rue », explique Christelle, une jeune femme vêtue d’un pantalon en simili-cuir noir et coiffée de fines tresses. Elle habite à Neufchâteau et travaille au rayon décoration de la Belle Étoile. Sa langue maternelle est le swahili, l’une des quatre langues officielles du Congo. À quelques pas d’elle se tient Luyindula, originaire de Pettingen. Elle est née dans l’ouest du Congo, près de Kinshasa ; sa langue maternelle est le lingala. « Face aux atrocités commises dans l’est du Congo, nous sommes unis en tant que Congolais au Luxembourg, malgré nos différences ethniques. Nous nous sommes informés de la situation humanitaire entre amis et avons lancé une collecte de dons », explique cette assistante maternelle. En arrière-plan, sur la scène improvisée au pied de la statue de la grande-duchesse Charlotte, une femme s’exclame au micro : « Nous sommes fatigués. » On en a assez de cette guerre qui ne cesse de resurgir depuis 30 ans.

Le fait que des Congolais venus de différentes régions du pays se retrouvent sur la place de Clairefontaine n’allait pas de soi. Le Congo est un pays caractérisé par une grande diversité ethnique : plus de 200 ethnies parlent des langues différentes et suivent des structures sociales parfois totalement différentes. Alors que dans le nord, les structures sociales matrilinéaires prédominent, le reste du pays est majoritairement patriarcal. Sur le plan religieux également, le Congo présente une grande diversité. La majorité de la population est catholique ou appartient à une confession protestante, mais on y trouve également des musulmans, des kimbanguistes et des adeptes de pratiques religieuses indigènes. Avec une superficie six fois plus grande que celle de l’Allemagne et une population de 110 millions d’habitants, le Congo compte parmi les plus grands États d’Afrique. Par ailleurs, le pays est marqué par des conflits persistants, une armée mal équipée et une corruption massive – on distingue à peine un État exerçant sa souveraineté. Le passé colonial a laissé des traces profondes : en 1885, le territoire est devenu la propriété privée du roi des Belges Léopold II, qui l’a principalement exploité pour la production de caoutchouc. En 1908, l’État belge a pris le relais de l’administration, jusqu’à ce qu’il accorde l’indépendance au Congo en 1960.

Samedi, cette manifestation de solidarité n’est d’ailleurs pas restée une affaire purement congolaise : Innocence, une commerçante née au Sénégal, est venue accompagnée d’amies d’Habay et d’Arlon. Elle manifeste pour davantage d’unité entre les citoyens africains : « Nous sommes à la même table que des Rwandais. Les Africains entre eux ne sont pas divisés. Le conflit se joue au niveau des chefs d’État et des entreprises. » Elle estime qu’il est actuellement difficile de déterminer, dans les pays africains, dans quelle mesure les conflits ethniques débouchent sur des conflits économiques, et inversement. Ces femmes se sont informées sur le conflit via TV5 Monde, France24 et la chaîne publique sénégalaise RTS. Une jeune femme cite en outre la page Instagram « Congo to Global » comme source d’information. À Kinshasa, le gouvernement central a entre-temps coupé l’accès à Internet dans la région en conflit afin d’affaiblir les occupants, mais aussi pour étouffer les critiques. Un jeune manifestant prend le micro et déclare qu’il n’est pas congolais, mais africain : « J’appelle à plus d’unité. » Puis il fond en larmes.

À l’issue de la manifestation, l’auteure de ces lignes est passée devant un kiosque : ni les grands hebdomadaires allemands – FAS, Der Spiegel, Die Zeit – ni les français – Le Point, L’Obs – ne consacrent de pages à la crise au Nord-Kivu. Le numéro de février de Jeune Afrique n’en parle pas non plus. RTL-Télé diffuse le soir un reportage de 30 secondes sur la manifestation ; L’Essentiel y consacre lundi cinq lignes. « Nous ne comprenons pas pourquoi les atrocités commises au Congo ne font pas l’objet de reportages. Gaza et l’Ukraine font la une tous les jours », déclare Jean-Paul Shungu lors d’un appel téléphonique en ligne mardi avec quatre autres Congolais. Il est le président d’Acolux, l’association qui a appelé à manifester samedi. L’association a été fondée en 1985, à l’époque du dictateur congolais Mobutu Sese Seko, et compte aujourd’hui environ 300 membres. Les Congolais vivent dispersés dans tout le Luxembourg : à Clerf, Bigonville, Steinsel, Differdange.

Dorley Matumona, un autre membre d’Acolux, vit depuis 2005 dans le nord du Luxembourg et participe lui aussi à la discussion en ligne. Il est membre du parti socialiste « Union pour la démocratie et le progrès social ». « Bon nombre d’exilés font partie du parti, car Mobutu persécutait les politiciens de l’opposition de l’UDPS. » La politique le passionne ; notamment tout ce qui se passe à la frontière orientale avec le Rwanda : Comment, dans un premier temps, le Congolais Laurent Désiré Kabila a renversé Mobutu avec l’aide du chef d’état-major rwandais James Kabarebe et est arrivé au pouvoir. Comment il s’est ensuite retourné contre Kabarebe, pour ne pas passer pour une marionnette des Tutsis, et l’a renvoyé dans le pays voisin. À la suite de quoi ce dernier, frustré, a de nouveau envahi le Congo au tournant du millénaire et déclenché la deuxième guerre du Congo, qui aurait fait cinq millions de morts. En 2012/2013, de nouveaux conflits ont éclaté dans l’est du Congo, impliquant principalement les rebelles tutsis proches du président rwandais Paul Kagame. Depuis fin janvier, le conflit s’est à nouveau intensifié.

Outre les activités associatives ou les rassemblements politiques, les Congolais du Luxembourg se retrouvent surtout dans les églises. « Le dimanche est consacré à la prière », a expliqué samedi une Congolaise. On se retrouve dans des églises pentecôtistes, comme la Foi Vivante à Wiltz ou l’Impact Centre Chrétien à Esch-Alzette. L’auteure de ces lignes s’est rendue cet été à l’Impact Centre Chrétien afin de se faire une idée de cette église pentecôtiste. « Dieu, montre-toi, afin que nous puissions te voir », chantent les fidèles lors des offices religieux qui durent deux heures dans la Bahnhofstraße à Esch. La plupart du temps, ils lèvent les mains, se livrent à des mouvements rythmiques proches de la transe et parlent en langues pour illustrer la présence supposée du Saint-Esprit. Et ils s’encouragent mutuellement : « Nous sommes les bonnes personnes, au bon moment, au bon endroit. » Ceux qui n’ont pas de famille peuvent trouver dans cette église un nouveau foyer spirituel, comme l’indique un message projeté au mur à l’aide d’un vidéoprojecteur – on s’adresse ici aux migrants originaires du Cameroun, du Burkina Faso et du Congo. On y rencontre rarement des Africains de l’Est. L’Impact Centre Chrétien a été fondé en 2002 par les frères jumeaux congolais Yves et Yvan Castanou. Dans une vidéo YouTube, Yvan Castanou raconte comment, étudiant, il est arrivé en France et a été choqué : « Il n’y avait que des personnes âgées dans les églises. Dieu ne se manifeste-t-il plus en Europe ? », s’était-il demandé. Finalement, il a entendu un appel intérieur l’incitant à redynamiser la foi chrétienne. Les Congolais de Luxembourg portent-ils un regard similaire sur les chrétiens d’ici ? « Oui, nous sommes surpris. En réalité, l’Europe a transmis le christianisme pendant des siècles, mais ce sont désormais les Africains qui prennent soin de ce patrimoine culturel », déclare Dorley Matumona cette semaine.

Martin Kobler, diplomate allemand et ancien chef d’une mission de l’ONU au Congo, estime qu’il est réaliste de penser que des sanctions pourraient exercer une pression sur les combattants rwandais. En effet, le budget de ce petit pays voisin dépend pour un tiers de l’aide extérieure. Déjà lors de la dernière guerre, une réduction de l’aide au développement avait conduit la milice du M23 à se retirer de Goma, a expliqué M. Kobler la semaine dernière sur Zeit Online. À l’époque, le Luxembourg avait lui aussi suspendu son soutien financier, bien que le Grand-Duché coopère avec le Rwanda depuis 1989. Depuis 2021, les fonds ont repris – à l’initiative de Franz Fayot, alors ministre de la Coopération du LSAP, qui s’était rendu à Kigali dans le cadre de la Semaine de la microfinance. L’année dernière, Xavier Bettel, ministre de la Coopération et des Affaires étrangères, s’est finalement rendu au Rwanda pour annoncer officiellement le lancement du projet « Soutien au développement du Kigali International Finance Centre ». L’objectif est de favoriser l’échange d’expertise entre le Luxembourg et le Rwanda afin de former une main-d’œuvre qualifiée dans le secteur financier. Par ailleurs, M. Bettel a inauguré le « programme Digital Skills », une plateforme d’apprentissage en ligne destinée à promouvoir les compétences numériques. Le ministère de l’Environnement, dirigé par Serge Wilmes, a quant à lui annoncé qu’il mettrait à disposition des machines pour un projet de recyclage au Rwanda.

L’UE et le Luxembourg entendent-ils reprendre la même ligne de conduite qu’en 2013 ? Le ministre des Affaires étrangères Bettel a fait savoir lundi, par l’intermédiaire de son service de presse, qu’il était « alarmé » par la situation actuelle au Kivu. À l’heure actuelle, on apporte son soutien au président kényan William Ruto, qui joue un rôle de médiateur en tant que président de la Communauté de l’Afrique de l’Est (CAE). On a par ailleurs demandé au Rwanda de retirer ses soldats du Congo. Dans le même temps, on a appelé le Congo à cesser toute coopération avec le groupe rebelle des FDLR au Congo. Les FDLR sont principalement composées de Hutus qui ont fui en 1994 après le génocide. Elles sont hostiles au gouvernement tutsi du Rwanda et au groupe rebelle M23, dirigé par des Tutsis. Le ministère luxembourgeois des Affaires étrangères évite actuellement d’utiliser le mot « sanctions ». Peut-être parce que le Rwanda tire désormais plusieurs ficelles à la fois : il est devenu un acteur international incontournable dans la lutte contre le terrorisme et protège un projet de 20 milliards de dollars du groupe français Total au Mozambique. De plus, il déploie près de 6 000 soldats au sein de l’ONU ; il a su se présenter comme un allié économique et politique fiable, et se propose comme terre d’accueil pour les expulsions de demandeurs d’asile. En 2023, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé, aux côtés du président Paul Kagame, un investissement de 900 millions d’euros dans le cadre de la stratégie « Global Gateway ». Concrètement, ces fonds doivent être consacrés aux matières premières essentielles à l’industrie, au secteur agroalimentaire, à la résilience climatique et à l’éducation. Le pays est devenu le fleuron des partenaires occidentaux. On oublie désormais trop volontiers que Paul Kagame est un dictateur qui ne respecte pas la liberté de la presse et persécute les opposants politiques.

Pourtant, l’unité affichée par les Congolais lors de la manifestation masque un conflit interethnique. En effet, mardi, les Congolais bantous de la région ont laissé entendre que la minorité des Banyamulenge constituait, selon eux, une menace sérieuse pour le Congo. « De nombreux Bantous estiment que Paul Kagame veut établir un empire Hima-Tutsi sur le territoire congolais », explique Fanny, une jeune femme, lors d’un entretien téléphonique en ligne. « Pour cela, il met les Banyamulenge et d’autres Tutsis en place. » Les Banyamulenge sont majoritairement des Tutsi qui ont émigré au Congo depuis le XIXe siècle en provenance du Rwanda et de l’Ouganda, et qui sont arrivés en nombre croissant au XXe siècle en tant qu’ouvriers agricoles. Dans leur majorité, ils se considèrent comme Congolais. Mais depuis la fin des années 1990, les Banyamulenge sont de plus en plus souvent considérés comme des « Rwandais infiltrés », écrit l’historien David Van Reybrouck, qui a mené des recherches sur le Congo pendant sept ans. Un nez fin et un front haut suffisent parfois pour être soupçonné de collaborer avec le Rwanda en vue d’annexer le Kivu. Il est vrai que les Banyamulenge ont déjà coopéré avec le Rwanda lors de conflits. Mais il n’existe aucune source fiable confirmant que les 400 000 Banyamulenge infiltrent sérieusement la société congolaise. Au contraire, le sociologue Delphin Ntanyoma, de l’université de Leeds, estime qu’ils sont régulièrement exposés à la violence, car ils sont considérés comme des « étrangers » et ont été qualifiés d’« ennemis » par Kabila. Au Kivu, on peut passer du statut de victime à celui d’agresseur, et inversement.

Le Rwanda et l’Ouganda ont toujours considéré le Kivu comme un « libre-service ». C’est ce qui ressort clairement de leurs données d’exportation au tournant du millénaire, analysées par David Van Reybrouck, de Bruxelles. Le Rwanda a exporté trois fois plus d’étain qu’il n’en a extrait sur son propre territoire – il en va de même pour le bois tropical, le café et le thé. Avec l’avènement des téléphones portables Nokia et Ericsson ainsi que de la PlayStation 2, le coltan est devenu une priorité depuis le début du millénaire. Aujourd’hui, on reste dépendant de cette matière première – pour les stimulateurs cardiaques, les ordinateurs portables ainsi que l’aéronautique et l’aérospatiale. Le Rwanda y voit une source de revenus et s’est emparé de tous les sites d’extraction au Congo ; mais il ne constitue qu’un maillon d’une chaîne de multinationales dont les sièges se trouvent en Suisse, en Russie, en Chine, aux États-Unis et aux Pays-Bas. Si l’on souhaite déterminer quelles entreprises s’intéressent actuellement le plus aux matières premières du Kivu, on n’aboutit pas à grand-chose, car les transactions passent par une longue série d’intermédiaires. Il y a deux mois, la République démocratique du Congo a déposé une plainte à Bruxelles contre des filiales d’Apple, les accusant d’acheter des « minerais du sang » qui auraient été extraits illégalement dans des zones de conflit. Apple a toutefois nié ces achats.

Mercredi matin, le ministre de la Coopération, Xavier Bettel, a passé sous silence les dimensions économiques et politiques des conflits au Kivu lorsqu’il a présenté devant le Parlement sa déclaration sur la politique de coopération au développement. « Pour ceux qui ne connaissent pas la région, consultez les livres d’histoire », a-t-il conseillé. Il a ensuite évoqué le génocide au Rwanda de 1994. Or, ce génocide n’a plus qu’un lien très lointain avec le conflit actuel. « Nous devons faire pression », a déclaré M. Bettel d’une part. Mais d’autre part : « Nos projets se poursuivent jusqu’à nouvel ordre. » Lorsqu’un débat sur la politique de coopération s’est tenu mercredi après-midi au Parlement, ce sont surtout « déi Lénk » et les Pirates qui se sont montrés déçus par la ligne modérée du gouvernement. Le député David Wagner (« déi Lénk ») s’est étonné : « Le Rwanda a envahi le Congo avec son armée. Il s’agit d’une violation flagrante du droit international. Le ministre Bettel a tout simplement minimisé la gravité de la situation. » Et Sven Clement a commenté : « À cause de la guerre en Ukraine, nous imposons des sanctions à la Russie. Avec le Rwanda, qui fait exactement la même chose en ce moment, on continue à faire des affaires.» La motion présentée par David Wagner, qui demandait la suspension d’un protocole d’accord signé en juin 2024 entre le Luxembourg et le Rwanda, n’a finalement reçu le soutien que des Pirates. La veille, à Strasbourg, le député du DP Charles Goerens avait adopté une position différente de celle de son parti cette semaine à la Chambre : on ne peut pas briser le « cercle vicieux de l’exploitation et de la violence » avec de « beaux discours ». « À mon avis, des sanctions ciblées, soutenues par une large coalition d’États déterminés, constituent le seul moyen efficace d’amener les responsables des violences dans l’est de la République démocratique du Congo à céder », a déclaré M. Goerens. Jeudi matin, la grande-duchesse Maria-Teresa, présidente de Stand Speak Rise Up!, a également pris la parole. Son organisation s’est mobilisée pour venir en aide aux survivants et à leurs familles dans le Kivu. Elle souhaite continuer à « dénoncer sans relâche ces atrocités, réclamer justice et soutenir les survivants ». Elle refuse de détourner le regard face à « l’indifférence et au silence ».