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Politique européenne et internationale 7 min de lecture

Les Luxembourgeois sont en sécurité

La peur des armes nucléaires refait surface. Les gens font des réserves de comprimés d'iode et se demandent où se trouvent les abris anti-atomiques.

Article paru dans Édition mars 2022
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« Où trouverait-on un abri à Miersch, au cas où ? Je pose la question pour un collègue », tweete un utilisateur ce dimanche-là, jour où Poutine a placé ses armes de dissuasion en état d’alerte renforcé. Mercredi, le gouvernement publie un communiqué de presse indiquant que de nombreuses personnes se sont rendues en pharmacie pour acheter des comprimés d’iode. Interrogé par le journal Land, le service marketing de Cactus confirme une hausse des ventes de produits tels que les pâtes, le riz ou les conserves. La chaîne de supermarchés ne souhaite pas communiquer de chiffres précis ; une partie de ces produits est donnée, une autre partie est stockée, comme on peut l’entendre dans les conversations. Certains signes indiquent que les anciennes peurs sont de retour : la peur des bombes atomiques.

Il est tout à fait compréhensible qu’un sentiment de menace ait régné dans l’après-guerre : depuis 1945, les États-Unis possèdent des armes nucléaires, tout comme l’URSS depuis 1949 ; le scénario d’une nouvelle guerre mondiale a marqué le XXe siècle. On y a réagi en mettant en place des mesures de protection pour la population civile : le Haut-Commissariat de l’OTAN pour la sécurité nationale est fondé en 1959 afin de coordonner les actions de protection militaires et civiles. Des exercices sont organisés pour préparer les services de secours à une situation d’urgence, et des appareils coûteux sont mis en place pour mesurer la radioactivité. Par ailleurs, le gouvernement ordonne la construction de bunkers.

Lorsqu’il a préparé l’exposition « La Guerre froide au Luxembourg (2016) », Régis Moes s’est rendu dans différents bunkers où les habitants du Luxembourg auraient pu se réfugier en cas de bombardement nucléaire. « Dans les établissements d’enseignement secondaire conçus dans les années 1960, ces abris ont été intégrés aux bâtiments, comme à l’Athénée et dans le nouveau bâtiment du lycée de Diekirch », précise l’historien. Il s’agissait toutefois de « placebos, car aucune porte ni aucun système de filtration d’air n’y ont jamais été installés ». Le seul bunker équipé se trouve dans l’ancienne caserne des pompiers professionnels de la ville de Luxembourg. La création d’un bunker servant de « war room » au château de Senningen avait également été envisagée. « Mais contrairement aux pays voisins, on a estimé que cela coûterait trop cher ». Pourtant, le malaise était grand parmi les Luxembourgeois après la crise de Cuba : la grande-duchesse Charlotte avait annulé son voyage diplomatique à Washington en 1962. « La population s’est alors alarmée et a vidé les rayons des magasins », explique Régis Moes. Patrick Majerus, de la Commission de radioprotection, considère lui aussi que les bunkers datant de la guerre froide sont obsolètes : en cas d’attaque nucléaire, ils n’offriraient pas une protection suffisante et, en cas d’accident dans une centrale nucléaire, il suffirait de se réfugier chez soi et de couper la ventilation.

Un article paru dans le Luxemburger Wort en mai 1968 donne un aperçu de la manière dont la course aux armements nucléaires dominait l’actualité politique mondiale. L’auteur écrit que l’armement nucléaire planait « comme un spectre sur tous les événements politiques de l’année ». L’agitation a pris de l’ampleur lorsqu’on a appris que les Soviétiques possédaient des fusées satellites à usage militaire. Les États-Unis ont alors aussitôt annoncé qu’ils avaient mis au point un nouveau type de missile – « un véritable autobus spatial capable de transporter tout un lot de bombes à hydrogène à travers l’espace ».

En cas d’attaque nucléaire, l’onde de choc et la chaleur générées par une arme nucléaire mettraient immédiatement fin à la vie de millions de personnes, écrit Max Roser, fondateur de Our World in Data. À cela s’ajouteraient des niveaux de rayonnement mortels persistants et des poussières radioactives qui se répandraient sur de longues distances, emportées par les courants atmosphériques. Plus graves encore seraient les hivers nucléaires qui suivraient une utilisation massive d’armes nucléaires. Il faudrait alors s’attendre à une baisse des températures de 20 à 30 degrés Celsius, en premier lieu dans les régions agricoles telles que l’Eurasie et l’Amérique du Nord. Concrètement, cela signifierait l’effondrement de la production alimentaire et le déclenchement d’une famine mondiale.

La peur d’une apocalypse nucléaire devait être particulièrement grande, surtout au début des années 1960, comme le suggère un autre article de l’époque, dans lequel on peut lire : « La peur de la fin du monde a toujours existé au sein de notre petite humanité a toujours existé, mais pour les gens dotés de nerfs normaux et dotées d’un bon sens raisonnable , la catastrophe semblait toutefois très lointaine. Aujourd’ hui, les choses ont changé. L’ambiance est morose. Si ce n’est pas l’univers tout entier, au moins notre Terre en forme de poire est en danger. » En conclusion, l’auteur se demande si les armes n’ont pas tout de même leur utilité : « Que se passerait-il s’il n’y avait plus de bombes ? Avancée de l’armée rouge, , qui serait accueillie au pont de Wasserbillig avec des œillets rouges en tant qu’armée de libération !  Le Français a-t-il finalement raison, lui qui affirme que seule l’existence des armes nucléaires que nous devons notre salut, la paix et la liberté ? »

L’État suisse partait du principe, pendant la Guerre froide, qu’il serait possible de survivre à une attaque nucléaire et que la vie reprendrait un jour son cours. Contrairement à ses pays voisins, ce pays alpin a investi massivement dans des infrastructures de bunkers ; dans les années 1960
, la Suisse a commencé à aménager une place dans un abri pour chaque habitant. La ville de Lucerne possède l’un des plus grands bunkers civils, destiné à accueillir 20 000 personnes en cas d’attaque nucléaire. Si une place dans un bunker était garantie à chaque citoyen, la manière dont la vie devait se dérouler sous terre était une autre histoire : ainsi, chacun était par exemple responsable de ses propres réserves d’urgence.

Marina Henke, professeure de relations internationales au Centre berlinois pour la sécurité internationale, estime que Poutine n’utilisera pas d’armes nucléaires capables de détruire des régions entières dans le cadre de la guerre en Ukraine, mais qu’il pourrait recourir à des bombes nucléaires de faible puissance « à des fins de guerre psychologique ». Dans une interview accordée au Redaktionsnetzwerk Deutschland, elle estime que Poutine pourrait, par exemple, faire exploser des armes nucléaires au-dessus de la mer Baltique ou de la mer Noire ; « cela entraînerait certes une contamination massive de l’environnement, mais ne causerait aucun préjudice direct à la population ». L’ancien agent du KGB viserait ainsi le moral de la population d’Europe occidentale : cela provoquerait la panique, des actes d’agression et une ruée vers les magasins pour faire des réserves de nourriture.

Un accident dans une centrale nucléaire n’est d’ailleurs pas improbable ; l’Ukraine compte au total 15 réacteurs. Dans la nuit du 3 au 4 mars, l’armée russe a bombardé la centrale nucléaire de Zaporijia, la plus grande d’Europe. Cela ne risque certes pas de provoquer une explosion nucléaire, mais pourrait entraîner une défaillance du système de refroidissement de l’enceinte de confinement en acier où sont stockés les éléments combustibles. Et sans refroidissement, il y aurait une fusion du cœur et un rejet de radioactivité – comme à Tchernobyl en 1986. Une série de chercheuses en génie nucléaire interrogées par Reporterre s’inquiète avant tout de la coupure du réseau électrique, comme c’est habituellement le cas en temps de guerre : Si le système de refroidissement électrique tombe en panne, un grave accident nucléaire peut se produire. Heureusement, Xavier Bettel a déjà son mantra rassurant sous la main ; et comme pour tout mantra, Bettel a répété trois fois de suite le même message le 4 mars : « Je tiens à dire à ceux qui s’inquiètent que le Luxembourg est sûr, que le Luxembourg est un endroit sûr, que les Luxembourgeois sont en sécurité et qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur ».

Un groupe de personnes doute de plus en plus de la capacité de l’État à agir dans l’intérêt des citoyens. Depuis la crise économique mondiale de 2008, le mouvement survivaliste se développe également en Europe. Une minorité d’entre eux s’intéresse à la construction de bunkers anti-nucléaires, comme on peut le lire sur le blog « Guide Sur Le Survivalisme » : « La guerre nucléaire, même si elle est silencieuse, existe bel et bien » ; et recommande la construction d’un abri souterrain en acier. Il faudrait prévoir de vivre sous terre – à la manière d’une taupe : un conteneur pour dormir, cuisiner et, bien sûr, faire ses besoins. Peut-être que l’une ou l’autre personne s’interrogera lorsque Xavier Bettel répète son mantra trop souvent et voudra préserver son sentiment d’autonomie en construisant un bunker, même si les bunkers sont finalement inutiles.