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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

Lente à comprendre

Allemagne

Article paru dans Édition juillet 2021
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Elle est encore en fonction, mais on parle déjà de son héritage. De l’héritage politique de la chancelière Angela Merkel. Elle a déjà laissé un héritage au prochain gouvernement : le gazoduc Nord Stream 2 traversant la mer Baltique. Certes, Merkel a réussi à trouver un accord avec Washington lors de sa visite aux États-Unis, mais il s’agit là davantage d’un cadeau empoisonné que d’une véritable solution au conflit. Dans une déclaration commune, adoptée par les États-Unis et l’Allemagne sur la sécurité énergétique européenne, l’Ukraine et la protection du climat, Berlin s’engage notamment à ce que l’Ukraine reste, même après 2024, un pays de transit pour les livraisons de gaz russe vers l’Europe occidentale et puisse ainsi percevoir des redevances de transit. Le texte de la déclaration précise : « L’Allemagne s’engage à « utiliser tous les moyens d’influence dont elle dispose pour permettre une prolongation de l’accord de transit gazier entre l’Ukraine et la Russie pour une durée pouvant aller jusqu’à dix ans ». Si cet engagement n’était pas respecté, « l’Allemagne agira au niveau national et fera pression au sein de l’Union européenne pour que des mesures efficaces, y compris des sanctions, soient prises afin de limiter les capacités russes d’exportation vers l’Europe dans le secteur de l’énergie, notamment en ce qui concerne le gaz, ou pour que des mesures efficaces soient prises dans d’autres domaines économiques pertinents ». En résumé : afin de faire aboutir définitivement le projet Nord Stream 2, Angela Merkel a engagé les prochains gouvernements fédéraux à prendre des sanctions contre Nord Stream 2 si la Russie ne se montrait pas coopérative.

Un paradoxe. Surtout si l’on tient compte de la position du président russe Vladimir Poutine. Il a clairement indiqué à plusieurs reprises que la poursuite des livraisons de gaz russe via l’Ukraine après 2024 dépendrait du « bon comportement » de Kiev. Moscou fournit d’ailleurs une définition de ce « bon comportement » : l’Ukraine doit accepter l’existence de régions autonomes dans l’est du pays, mettre fin au réarmement de son armée et cesser son rapprochement avec l’Occident. L’Ukraine devrait, comme le veut l’histoire, se rapprocher de la Russie. Or, cela contredit déjà les deux premières phrases de la déclaration germano-américaine : « Les États-Unis et l’Allemagne soutiennent fermement la souveraineté de l’Ukraine, son intégrité territoriale, son indépendance et la voie européenne qu’elle a choisie. Nous réaffirmons aujourd’hui notre engagement à lutter contre l’agression russe et les activités destructrices de la Russie en Ukraine et au-delà. »

C’est là le bilan final de l’incapacité de Merkel à avoir jamais mené ou élaboré une politique rigoureuse à l’égard de la Russie, et encore moins une stratégie dans ses relations avec Moscou. Dans le cadre de la coopération internationale, Berlin n’a pu ni faire annuler l’annexion de la Crimée, ni insister sur le respect des accords de Minsk ; ni mettre un terme aux bombardements en Syrie, ni empêcher un assassinat politique perpétré par des agents russes dans un parc berlinois ; ni parer les attentats contre des opposants russes, ni amener la Russie à s’engager dans un contrôle efficace des armements. Pourtant, Berlin s’est longtemps vanté de ses relations privilégiées avec Moscou. La rupture – notamment en raison de l’antipathie et des animosités personnelles entre Angela Merkel et Vladimir Poutine. C’est ainsi que Moscou prend plaisir à mener Berlin par le bout du nez avec des revirements incessants et des manœuvres hasardeuses. Cela constituera un défi particulier pour le prochain gouvernement fédéral, dont on attend désormais qu’il soit capable d’influencer les actions et la politique de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine. Mais Moscou se fiche – comme on dit si bien – complètement de ce que l’on pense à Berlin et de ce que l’on fait à Bruxelles.

La question reste donc de savoir qui profite du nouveau gazoduc de la Baltique. Il y a tout d’abord, et avant tout, les entreprises énergétiques, qui gagnent désormais beaucoup d’argent grâce à ce projet. On peut également citer Gerhard Schröder, l’ancien chancelier qui a succédé à Merkel, et qui s’est laissé mettre au service de Moscou en échange d’une rémunération princière. Enfin, les États-Unis, qui vont contraindre les prochains gouvernements fédéraux à adopter une politique paradoxale vis-à-vis de la Russie, ce qui mènera sans aucun doute à des conflits. Kiev peut, à première vue, se considérer comme un bénéficiaire, car l’Ukraine reçoit de l’argent de l’Allemagne pour atténuer les répercussions du transport de gaz via la mer Baltique. Pour commencer, il s’agirait de 400 millions d’euros. Puis davantage. Ces fonds sont affectés au développement des énergies renouvelables. Et enfin, Angela Merkel, qui, à la fin de son mandat, a pu une nouvelle fois se présenter comme celle qui résout les problèmes.

D’un autre côté, il reste beaucoup de perdants : en premier lieu la République fédérale d’Allemagne, qui a tellement froissé plusieurs États en matière de politique étrangère et s’est ainsi révélée être un partenaire peu fiable – notamment vis-à-vis de la Pologne et des autres pays d’Europe de l’Est. Le « triangle de Weimar », ces consultations entre la France, la Pologne et l’Allemagne, a définitivement perdu toute légitimité. Mais l’Union européenne est elle aussi perdante, puisque Berlin s’est une nouvelle fois imposée face à la quasi-totalité des autres États membres. L’Allemagne est certes un pays influent au sein de l’UE, mais le leadership, c’est autre chose. L’Ukraine sera de plus en plus exposée à une politique étrangère russe agressive dans les années à venir. Mais la Russie fait elle aussi partie des perdants, car l’Allemagne s’est laissée entraîner dans une politique anti-russe vis-à-vis de l’Ukraine, qui conduira inévitablement à une spirale de sanctions. Enfin, les prochains gouvernements fédéraux devront réussir le grand écart politique consistant à intégrer davantage l’Ukraine dans l’Occident tout en empêchant la Russie de s’y opposer.

En fin de compte, la déclaration germano-américaine sur Nord Stream 2 met en lumière l’héritage d’Angela Merkel en matière de politique étrangère. Tout au long de son mandat, elle n’a pas disposé d’une stratégie de politique étrangère cohérente, ce qui est désormais évident. Elle n’a pas agi dans un cadre européen, mais s’est laissée guider par des intérêts nationaux étroits.