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Politique européenne et internationale 8 min de lecture

Les droits de l’homme plutôt que les hommes d’affaires

Dans le contexte de la guerre en Ukraine, la politique étrangère et la politique commerciale extérieure doivent gagner en « cohérence »

Article paru dans Édition mars 2022
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Dimanche soir, le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn (LSAP) était l’invité d’un débat politique diffusé à la télévision autrichienne. Étaient également présents la ministre autrichienne des Affaires européennes, une députée européenne libérale polonaise et un diplomate letton de haut rang. Le débat portait principalement sur la question de savoir si l’UE ne devrait pas exercer une pression nettement plus forte sur la Russie, par exemple en instaurant un embargo énergétique total. La femme politique de Varsovie et le diplomate de Riga se sont prononcés en faveur de cette mesure. Jean Asselborn a estimé que cela serait possible s’il était prévisible que la Russie coupe ses livraisons d’énergie à l’UE, afin, pour ainsi dire, de prendre les devants.

Représentant itinérant La guerre en Ukraine place la politique étrangère luxembourgeoise et son chef de la diplomatie dans la situation délicate de devoir repenser en grande partie la politique étrangère du Grand-Duché. Jusqu’à présent, Jean Asselborn jouait le rôle d’un représentant itinérant en matière de droits de l’homme et véhiculait le message d’une place financière responsable. Désormais, en revanche, il doit expliquer ce que représente encore le Grand-Duché et en quoi sa politique étrangère va au-delà de la simple politique commerciale extérieure. La difficulté de cette tâche a été mise en évidence par sa remarque lors de l’interview accordée à la radio 100,7 la semaine dernière, dans laquelle il a souhaité à Vladimir Poutine son « élimination physique ». Peut-être s’agissait-il d’un dérapage sous le coup de l’émotion, comme l’a expliqué par la suite le ministre des Affaires étrangères. Mais peut-être savait-il exactement ce qu’il disait et estimait-il devoir clarifier la position luxembourgeoise auprès de ses alliés et du grand allié à Washington.

En effet, depuis une vingtaine d’années, le Luxembourg navigue avec souplesse entre la défense de ce que l’on appelle les « valeurs occidentales » et ce qui profite à sa place économique nationale. La Russie n’en est qu’un exemple parmi d’autres. Après la fin de la Guerre froide, d’autres pays d’Europe occidentale
ont eux aussi placé leurs espoirs dans un « dividende de la paix » et une « transformation par le commerce ». Mais le Luxembourg s’est montré particulièrement zélé en la matière, compte tenu de sa taille. Aujourd’hui, tout le monde se dit « déçu » par Poutine. En 2010, Jeannot Krecké, alors ministre de l’Économie du LSAP, s’est rendu en Russie avec le grand-duc héritier Guillaume et une délégation économique composée d’une centaine d’entrepreneurs. Lors de la tournée de promotion du Luxembourg dans un hôtel de luxe moscovite et lors des contacts avec des entreprises russes, l’ambiance était celle de la ruée vers l’or (d’Land, 15 avril 2010). Grâce à sa place financière, le Luxembourg a été pendant un certain temps le plus grand investisseur européen direct en Russie. Le fait que Jeannot Krecké soit devenu président du conseil d’administration de l’East West United Bank après son départ du gouvernement en 2012 et que son successeur, Etienne Schneider, ait rejoint le conseil d’administration de Sistema, actionnaire de l’EWUB, en est la preuve. Un autre exemple est celui de l’ancien ambassadeur du Luxembourg en Russie, Jean-Claude Knebeler, qui est resté à Moscou à l’issue de son mandat et a notamment commencé à conseiller la Gazprombank.

Cette doctrine… Les relations de ce genre sont bien sûr désormais mal vues. Krecké et Schneider ont démissionné de leurs fonctions. La question est toutefois de savoir ce qu’il faut en comprendre exactement et sur le plan stratégique si, comme l’a déclaré la semaine dernière le ministre de l’Économie Franz Fayot (LSAP) au Luxemburger Wort, « cette doctrine en matière de commerce extérieur, selon laquelle on peut en principe coopérer avec n’importe qui », n’est plus d’actualité. Qu’il soit « bon » que « l’Europe se protège davantage contre des dictatures telles que la Russie et la Chine » et qu’« il faille faire preuve d’une certaine cohérence dans sa politique ».

En effet, la politique étrangère et économique à l’égard de la Chine n’est guère moins dictée par l’opportunisme que ne l’était celle menée envers la Russie. Compte tenu du poids de la Chine sur la scène internationale, elle est encore plus délicate. Dans sa récente déclaration sur la politique étrangère devant la Chambre des députés, Jean Asselborn a reconnu que les sept banques chinoises implantées au Luxembourg étaient « influentes » et que l’utilisation de la politique étrangère à l’égard de la Chine pour défendre les droits de l’homme constituait « l’un des sujets les plus délicats ».

Le voyage du Grand-Duc Henri à Pékin pour l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver, il y a tout juste un mois, a montré à quel point cela était difficile. Le Premier ministre Xavier Bettel (DP) et le ministre des Affaires étrangères Jean Asselborn ont expliqué que le Grand-Duc s’était rendu sur place en sa qualité de membre du Comité exécutif du Comité international olympique et que les points abordés lors d’une rencontre avec le président chinois Xi Jinping avaient été coordonnés avec le ministère des Affaires étrangères. Henri aurait notamment dû y souligner l’importance des droits de l’homme. Après tout, le Luxembourg siège depuis l’année dernière au Conseil des droits de l’homme des Nations unies.

« Belt and Road » : selon le communiqué publié par la suite par le ministère chinois des Affaires étrangères au sujet de cet entretien, le Grand-Duc n’aurait toutefois pas dit un mot sur les droits de l’homme, mais aurait plutôt salué les relations économiques « toujours excellentes » et déclaré : « L’initiative Belt and Road est une bonne initiative, et le Luxembourg la soutient et y participera activement. » Le Luxembourg est signataire de la « Nouvelle Route de la Soie » depuis 2018. Ce que cela signifie exactement relève du secret d’État. Le porte-parole du groupe CSV chargé des affaires étrangères, Claude Wiseler, s’en plaint à chaque déclaration de Jean Asselborn sur la politique étrangère. Il semble toutefois presque certain que le « soutien » luxembourgeois à l’initiative « Belt and Road » ne pourra pas être maintenu aussi facilement si la Chine est désormais considérée par le gouvernement comme une « dictature », à l’instar de la Russie. Des conflits avec les États-Unis à ce sujet ne semblent pas non plus exclus : Tom Barrett, l’ambassadeur américain au Luxembourg, avait déclaré l’automne dernier, alors qu’il était encore candidat, lors de son audition devant le Sénat américain, qu’il veillerait à déterminer si les coopérations du Luxembourg avec la Chine dans les domaines des technologies spatiales et des infrastructures « comportaient un risque de blanchiment d’argent » (d’Land, 5 novembre 2021).

S’il est vrai que la politique commerciale extérieure du Luxembourg doit devenir « plus cohérente » et être harmonisée avec la politique étrangère, comme l’estime Franz Fayot, il resterait alors à clarifier quel rôle le Grand-Duc devrait jouer dans ce contexte. En réalité, aucun autre que celui de représentant éminent du pays, à qui s’ouvrent par exemple certaines portes lors de missions économiques, car les hôtes apprécient d’accueillir un monarque. Des rencontres comme celle qui s’est tenue à Pékin début février pourraient-elles encore avoir lieu à l’avenir ? Probablement pas. D’un autre côté, l’été dernier, il semblait que la cour ait tiré la politique étrangère officielle d’une situation délicate : lorsque Kaboul est tombée en août, la Grande-Duchesse Maria-Teresa a écrit sur Twitter : « Mes pensées les plus émues et les plus douloureuses vont aux Afghanes et aux Afghans qui vivent ce drame en ces moments terribles. Mon cœur saigne avec vous ». Elle a écrit cela à titre privé. Or, jusqu’alors, il n’y avait eu aucune déclaration officielle du gouvernement concernant la reprise du pouvoir en Afghanistan par les talibans, ni aucun appel au respect des droits de l’homme et des droits des femmes. Sans le tweet de Maria-Teresa, il n’y aurait même pas eu de prise de parole semi-officielle ; le ministre des Affaires étrangères était alors en vacances. À son retour, il a constaté que l’UE s’était déjà exprimée sur l’Afghanistan – qu’aurait donc pu ajouter le Luxembourg ?

Peut-être que cette politique « cohérente » en matière d’affaires étrangères et de commerce extérieur, assortie de ce qu’on appelle la « diligence raisonnable en matière de droits de l’homme », est le meilleur moyen d’assurer à la position luxembourgeoise une place au sein de l’Union européenne. Il n’est en tout cas pas exclu que les voix des petits pays soient moins entendues à l’avenir : si « l’Occident » se rapproche davantage, la politique étrangère de l’UE dans son ensemble sera davantage influencée par Washington qu’auparavant.