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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

Le retour de Marine Le Pen

France

Article paru dans Édition avril 2022
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Samedi 5 février – À Reims, les autocars se vident les uns après les autres. À leur bord : des retraitées de mauvaise humeur, ici et là quelques enfants de village et des dames laissant derrière elles un sillage de parfum et de fumée de cigarette. Quelle que soit la clientèle de la « Päischtcroisière », elle correspondrait en l’occurrence à l’électorat de Marine Le Pen. La candidate à la présidence tient son premier grand meeting électoral. Environ 3 000 partisans sont venus de toute la France pour admirer la candidate du Rassemblement national dans une ambiance de fête foraine, entre saucisses grillées et vin blanc.

L’ambiance est un peu gênante, mais au moins, en tant que journaliste, on n’est pas pris à partie comme chez son concurrent d’extrême droite, Éric Zemmour. Une seule fois, une visiteuse s’approche de moi plus que je ne le voudrais : Elle sort de son sac des crayons de cire bleus, blancs et rouges pour me barbouiller les joues : « Au Luxembourg, vous portez les mêmes couleurs ! », argue cette sympathisante d’extrême droite après que j’ai poliment refusé.

Comparés au meeting électoral d’Éric Zemmour à Villepinte, qui a réussi à mobiliser plus de trois fois plus d’extrémistes de droite, les rassemblements de Marine Le Pen sont une entreprise bien terne. Les drapeaux français ne sont plus agités avec autant de ferveur, le slogan « On est chez nous » résonne avec un peu moins d’enthousiasme et la Marseillaise est entonnée avec moins de passion que dimanche dernier lors du meeting électoral du président Emmanuel Macron.

À la question de savoir pourquoi les visiteurs soutiennent précisément Marine Le Pen et non le tout nouveau candidat Éric Zemmour, la réponse est pratiquement toujours la même : « Nous avons déjà voté pour elle en 2012 et en 2017, pourquoi voterions-nous pour quelqu’un d’autre aujourd’hui ? » Cette année, l’extrémiste de droite a mené la campagne électorale la plus ennuyeuse des cinquante ans d’histoire de son parti – et sans doute aussi la meilleure.

Alors que la star des plateaux télé Éric Zemmour enchaînait les polémiques, Marine Le Pen s’est tenue autant que possible à l’écart des médias. Les deux candidats d’extrême droite ont par exemple exclu pendant des mois la possibilité d’une guerre d’invasion russe en Ukraine. La candidate du Rassemblement national avait même fait imprimer, fin février, plus d’un million de tracts électoraux sur lesquels figurait une photo d’elle aux côtés de Vladimir Poutine. Cette image a mal vieilli avec la guerre en Ukraine, ce qui a conduit le parti à décider de détruire la majeure partie de ces tracts.

En toute logique, une telle erreur d’appréciation géopolitique de la part de Marine Le Pen devrait rendre la poursuite de sa campagne électorale ridicule. Mais en restant aussi discrète que possible depuis le début de la guerre, tandis qu’Éric Zemmour enchaîne les gaffes dans ses interviews, elle parvient à s’en sortir haut la main malgré sa proximité avec le despote russe. Une fois de plus, Éric Zemmour se révèle être un « idiot utile ».

Après l’annonce de sa candidature en novembre par ce chroniqueur d’extrême droite, son parti Reconquête est devenu un ramassis de « nazis » pour qui le Rassemblement national n’est plus assez radical, comme l’affirme Marine Le Pen elle-même. Le RN a perdu des membres importants au profit d’Éric Zemmour : l’avocat Gilbert Collard, sa nièce Marion Maréchal et même son père, fondateur du Front National, Jean-Marie Le Pen. Malgré tout, Marine Le Pen a poursuivi sa campagne électorale comme si l’essayiste aux cheveux grisonnants n’allait pas lui ravir un million d’électeurs.

Le départ des « nazis » du Rassemblement national a accéléré le processus de modération du parti. À côté d’Éric Zemmour, Marine Le Pen apparaît soudain comme la populiste de droite la plus rationnelle – et donc comme une candidate éligible.

L’extrémiste de droite n’a pas eu besoin, pendant la campagne électorale, de veiller à introduire les questions d’immigration et d’identité dans le débat public, car l’ancien essayiste s’en était déjà chargé. Contrairement à lui, elle a évité les feux de la rampe et a préféré se rendre dans des villages reculés. Elle envoie ses collaborateurs, tels que Jordan Bardella, Sébastien Chenu ou Laurent Jacobelli, sur les grandes chaînes de télévision et les grandes stations de radio. La candidate n’accorde des interviews individuelles qu’à la presse locale, se présentant ainsi avec succès comme la maire de la France, tandis qu’Éric Zemmour se met en scène comme une réincarnation de la monarchie.

Non seulement la populiste de droite se montre cette année plus proche du peuple que jamais, mais elle met également l’accent, depuis le début, sur le bon sujet : le « pouvoir d’achat ». Depuis septembre, divers instituts de sondage ont révélé que l’avenir de la Sécurité sociale et la baisse du pouvoir d’achat sont les principales préoccupations des Français – bien plus que les questions d’immigration. Néanmoins, le programme électoral du Rassemblement national reste tout aussi désastreux qu’il y a cinq ans pour les étrangers et les réfugiés, comme le montrent les analyses de la Fondation Jean-Jaurès.

De nombreux politologues n’excluent donc pas que Marine Le Pen puisse entrer à l’Élysée. Selon les derniers sondages, seuls trois points de pourcentage la séparent du chef de l’État Emmanuel Macron au second tour, si tous deux se qualifient dimanche au premier tour.

Le résultat n’a jamais été aussi serré entre les deux candidats. Selon le candidat que les perdants du premier tour décideront de soutenir, le score de Marine Le Pen pourrait même s’améliorer. Éric Zemmour a laissé entendre la semaine dernière qu’il soutiendrait la populiste de droite si un nouveau duel entre elle et Emmanuel Macron devait avoir lieu. Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon ne se sont pas prononcés à ce sujet et il est même probable qu’aucun des deux n’appelle explicitement son électorat à voter pour Emmanuel Macron le 24 avril. Après les élections présidentielles de 2002 et 2017, lorsque Jean-Marie Le Pen et sa fille s’étaient qualifiés pour le second tour, le soi-disant « Front républicain » semble manquer de motivation. La France n’a jamais été aussi proche d’élire une populiste de droite à l’Élysée.