Il n’est plus question de fond depuis longtemps. Encore moins de ce qui touche les gens, de ce qui les préoccupe, de ce qui leur tient à cœur. Et encore moins de l’avenir de la plus grande économie de l’Union européenne. Dans six semaines, ce sont les élections au Bundestag. La campagne électorale est entrée dans sa phase décisive le week-end dernier. Et pourtant, elle reste étrangement vide de sens. Si le mot « campagne électorale » implique par nature une « lutte », celle-ci semble faire défaut cette année – et c’est la nostalgie qui l’emporte, celle d’une époque où tout était mieux, où les campagnes électorales étaient plus engagées, plus passionnées et plus captivantes. D’un côté. D’un autre côté, la campagne électorale de cette année révèle une polarisation insoupçonnée de la population qui, au lieu de se tourner vers la politique, s’engage dans une lutte pour la suprématie interprétative, manifestant ainsi la division sociale, voire la cimentant, et s’éloigne du niveau métanarratif du bien commun et de la solidarité pour argumenter depuis une position d’intransigeance.
Il est certain que, comparées à celles d’autres démocraties, les campagnes électorales en République fédérale d’Allemagne ont toujours été tranquilles, modérées et menées dans le souci de ménager l’adversaire politique. En effet, on ne savait jamais avec qui il faudrait conclure une coalition le soir des élections. Il ne fallait donc pas trop casser la vaisselle avant le scrutin. À cela s’ajoutaient les expériences de la République de Weimar et de la RDA, qui faisaient reculer devant les mises en scène de propagande politique. Pourtant, les partis ont réussi par le passé à imposer des thèmes en recourant à des polémiques. C’est le cas des chrétiens-démocrates jusque dans les années 1970 avec leur slogan « Liberté ou socialisme » ou avec leur campagne des « chaussettes rouges » en 1994. Un tournant historique s’est produit quatre ans plus tard avec la campagne électorale victorieuse du social-démocrate Gerhard Schröder : il avait fait en sorte que la campagne de son parti soit entièrement axée sur sa personne et sur un « centre » social de fiction. Depuis lors, c’est le lieu imaginaire auquel aspirent tous les partis politiques en Allemagne. C’est le centre qui décide de la victoire.
Avec des conséquences de grande envergure : en effet, si tout le monde veut se situer au centre, aucune controverse ne peut surgir. C’est précisément sur cette dynamique que misent les chrétiens-démocrates depuis l’arrivée d’Angela Merkel à la chancellerie fédérale. Depuis lors, la Konrad-Adenauer-Haus, siège de la CDU situé à Berlin à côté de l’ambassade du Luxembourg, poursuit une stratégie de démobilisation asymétrique. Le parti refuse ainsi toute controverse à ses adversaires politiques afin de démotiver leurs électeurs. Il en a résulté une dépolitisation de la société, une sédation de la population, la promotion du statu quo et la pérennité d’Angela Merkel. Ces évolutions sont renforcées dans la campagne électorale actuelle. Et ce, sans grande intervention de la CDU. L’AfD, actuellement le plus grand parti d’opposition au Bundestag, est absente des médias. Elle a perdu le thème de la « migration », qui forgeait son identité. Elle ne parvient pas à s’imposer auprès des opposants à la politique sanitaire liée au coronavirus, car ceux-ci préfèrent faire cavalier seul et accéder eux-mêmes aux postes de pouvoir en fondant leur propre parti, « Die Basis ». L’AfD a même renoncé à accrocher des affiches à Berlin. Les Démocrates libres ont tellement intériorisé le proverbe « Qui ne fait rien ne se trompe pas » que cette inaction pourrait même les mener au succès. La Gauche et le SPD sont marginalisés. Les sociaux-démocrates en raison des huit longues années passées au sein de gouvernements de coalition avec la CDU/CSU, durant lesquelles ils n’ont pas pu faire valoir leurs priorités et leurs projets comme étant les leurs. La Gauche est surtout paralysée par des luttes internes d’orientation et de pouvoir. Mais aussi par le fait que, au cours des trente années qui ont suivi la réunification, le parti n’a pas réussi à s’implanter à l’Ouest. À l’exception de la Sarre. Il ne reste donc que les Verts.
Ils mènent campagne et indiquent clairement la direction qu’ils souhaitent prendre. À cette fin, ils ont présenté un programme électoral vert et un programme d’urgence vert, et publié des projets visant à créer un ministère du Climat. En somme, autant d’occasions en or pour les conservateurs. Mais après seize ans d’Angela Merkel, le parti n’est plus en mesure de se battre. Il est rassasié, épuisé, vidé de sa substance. Car la démobilisation asymétrique a également eu des répercussions au sein même du parti. Elle laisse les membres du parti profondément convaincus qu’il n’y aura de toute façon pas de gouvernement sans les chrétiens-démocrates – ni de gouvernement sans leur direction. Seul le partenaire de coalition à la table du Conseil des ministres à Berlin sera remplacé après les élections du 26 septembre.
Par ailleurs, il existe au sein du parti une grande crainte face à ce « centre » tant évoqué. Celui-ci n’est en effet plus un groupe social, aux contours sociodémographiques presque figés et apparemment immuables, mais – à l’instar de la société elle-même – soumis au changement. Il ne poursuit plus seulement un programme politique, mais se caractérise par sa diversité. Et ce, à tous les égards. Ainsi, les manifestations contre les mesures anti-Covid du gouvernement fédéral ont par exemple montré que les participants n’formaient pas un groupe homogène, mais un ensemble hétérogène. Celui-ci allait des extrémistes de droite invétérés jusqu’aux familles que l’on situait dans la bourgeoisie libérale et cultivée, c’est-à-dire précisément ce « centre » que la classe politique définissait depuis la fin des années 1990 comme le groupe cible décisif pour les élections.
Et ce n’est pas tout : les conservateurs craignent également les réseaux sociaux, les thèmes politiques qui dominent actuellement tels que la protection du climat, l’immigration et la mondialisation – mais surtout les femmes. Qu’elles s’appellent Greta Thunberg, Luisa Neubauer ou Annalena Baerbock, elles sont combattues par les conservateurs avec les réflexes de vieux hommes blancs qui craignent farouchement de perdre leurs prébendes. Ainsi, Hans-Georg Maaßen, figure de l’aile droite de la CDU, a par exemple tweeté début juin que les initiales du nom complet de la candidate verte à la chancellerie, Annalena Charlotte Alma Baerbock, pourraient être interprétées comme un code signifiant « All cops are bastards » (Tous les policiers sont des salauds). Bon nombre de membres du parti ont applaudi avec enthousiasme. On réprimande un peu mollement l’ancien président de l’Office fédéral de protection de la Constitution, mais on le maintient comme candidat au Bundestag pour une circonscription de Thuringe. Ce manque de conviction, ces tergiversations, cette absence de position claire constituent actuellement la force motrice de la démocratie chrétienne allemande. Au lieu de répondre à ces craintes par un modèle d’avenir conservateur et de proposer, par exemple, une alternative à la politique identitaire de la gauche, le parti se dérobe. Complètement. À tout.
Au lieu de cela, tous les acteurs espèrent que leurs adversaires politiques commettront des erreurs et tentent d’en tirer profit. Et les faux pas ne manquent pas. On voit ici Armin Laschet, souriant et ricanant, lors d’un discours du président fédéral Frank-Walter Steinmeier en hommage aux victimes des inondations en Rhénanie-du-Nord-Westphalie et en Rhénanie-Palatinat, il y a quelques semaines. Même s’il ne s’agit que de quelques secondes d’images, celles-ci font plonger la CDU dans les sondages électoraux. Il présente ses excuses. Peu après, il doit admettre qu’il a lui aussi plagié dans son livre, dont il n’avait pas correctement déclaré les revenus au fisc. Il présente ses excuses. Puis, lors d’une nouvelle visite dans la zone sinistrée, il est qualifié à grands cris de « raté » par les sinistrés et vivement critiqué pour sa gestion de la crise. De toute façon, Laschet doit faire face au reproche de manquer totalement d’assurance dans les situations politiques et sociales extrêmes, de se perdre dans des déclarations floues et de rester sans aucune ligne directrice. Au sein de son parti, on lui aurait même attribué le surnom de « Chat du Cheshire ». Il refuserait d’adopter une position claire, que ce soit sur la question de Maaßen ou sur celle du changement climatique. Sur Internet, il existe désormais un générateur de phrases toutes faites qui, avec moquerie et sarcasme, recrache des formules toutes faites du candidat à la chancellerie de la CDU sur divers sujets politiques.
Annalena Baerbock, tête de liste des Verts, se livre elle aussi actuellement à la course d’obstacles que représente la campagne électorale et se perd très souvent dans les exigences imposées à une éventuelle cheffe du gouvernement. Ces faux pas peuvent sembler insignifiants à beaucoup. Ainsi, lors d’une visite sur le terrain il y a quelques jours, elle a confondu les régions brandebourgeoises de Barnim et d’Oderbruch – ce qui revient à peu près à confondre l’Ösling et la région de la Moselle. Le fait qu’elle ait présidé les Verts du Brandebourg de 2009 à 2013 rend toutefois ce faux pas d’autant plus absurde. De plus, elle fait également l’objet d’accusations de plagiat, d’inexactitudes dans une déclaration de revenus adressée au Bundestag, ainsi que d’une bourse de plus de 40 000 euros versée entre 2009 et 2012 par une fondation proche du parti pour sa thèse de doctorat, qui n’a finalement jamais été achevée. Il s’agit là d’une aide plus que discutable pour une femme politique déjà très active à l’époque. L’élan initial de Baerbock s’est évanoui. C’est grâce à cet élan que les Verts avaient entamé la campagne électorale en avril avec un pic de popularité de près de 30 % dans les sondages. Aujourd’hui, ce chiffre a chuté de près de dix points.
Olaf Scholz semble avancer sans encombre. Mais le social-démocrate ne parvient pas à transformer ses bons résultats dans les sondages en capital politique pour son parti. Il se montre impassible, dépourvu de thèmes, terne, tel un simple gestionnaire de lui-même, l’ombre d’une décennie révolue. Il porte pourtant un lourd fardeau : en tant que premier maire de la ville hanséatique de Hambourg, il a probablement été impliqué dans le scandale « Cum-Ex » autour de la Warburg Bank en 2009 et 2010 ; en tant que ministre fédéral des Finances, il était le plus haut responsable de la surveillance bancaire lors de l’effondrement de Wirecard l’été dernier. Devant les commissions d’enquête concernées, Scholz n’a pas manqué de mettre en avant ses trous de mémoire.
Pendant ce temps, l’électeur transfère la campagne électorale sur Internet. C’est là qu’il se bat avec acharnement, parfois jusqu’au sang, pour défendre ses convictions, et qu’il n’hésite pas à recourir à des « faits alternatifs », à des théories du complot et à des vidéos amusantes. Il n’y a pas de véritable débat. Il s’agit uniquement d’avoir raison. Il est d’ailleurs surprenant que les partis politiques soient à peine évoqués dans ces médias en ligne. Toujours sur la défensive, ils ne parviennent pas à présenter et à faire passer leurs points de vue, à fournir des arguments ni à mener des débats. Le plus grand malentendu concernant la campagne électorale actuelle pour le Bundestag est qu’elle est menée par les partis – selon leur habitude et leur pratique habituelle – sans tenir compte de la population. Le centre de la population s’est depuis longtemps détourné de la politique.