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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

L’argent ne marque pas de buts

Les grands clubs de football professionnel sont depuis longtemps des entreprises commerciales dont le chiffre d'affaires se chiffre en milliards. Même après la pandémie, on ne prévoit pas de retour à une approche privilégiant davantage le sport et moins les affaires.

Article paru dans Édition septembre 2022
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À l’été 2017, le Paris Saint-Germain a versé 222 millions d’euros au FC Barcelone pour un seul joueur, le Brésilien Neymar, alors âgé de 25 ans. Lorsque la pandémie a brusquement interrompu les compétitions et que les règles ont changé du jour au lendemain dans des stades vides, les cinq grands championnats européens ont perdu des centaines de millions. Et les puristes parmi les supporters espéraient un retour aux sources. Plus de sport, moins d’affaires. Deux ans et demi plus tard, en pleine crise ukrainienne et énergétique, on peut déjà constater que c’est tout le contraire qui se produit.

Le cabinet d’audit et de conseil Deloitte a récemment publié la 31e édition de son « Annual Review of Football Finance », qui présente les chiffres de la saison 2020/21 : son étude portant sur les cinq ligues s’intitule « A new dawn » (Une nouvelle aube). Avec 15,6 milliards d’euros de recettes totales, on était déjà presque revenu au niveau de la saison record 2018/19, qui avait atteint 17 milliards. Et même si huit des dix transferts les plus coûteux ont eu lieu au cours des trois étés précédant la pandémie – seuls les numéros six et dix datent de l’été 2021 –, les montants individuels de cette période de transfert étaient certes « plus modestes ». Mais rien que dans la Premier League anglaise, la plus lucrative financièrement, les clubs ont investi 2,2 milliards d’euros dans de nouveaux joueurs, soit 580 millions de plus que lors de l’été 2017, qui détenait jusqu’alors le record. L’argent sert à forcer le succès. Dans leur championnat national respectif, mais surtout dans la Ligue des champions, aussi prestigieuse que lucrative.

Mais d’où proviennent ces sommes absurdes en cette période de crise estivale ? Il y a bien sûr les supporters et les billets d’entrée, l’important marché des produits dérivés et les contrats télévisuels coûteux. Il y a toujours eu des mécènes et des sponsors. Mais depuis longtemps déjà, il y a aussi des investisseurs. Stefan Ludwig, expert en football chez Deloitte, estime : « Nous constatons une hausse notable des investissements externes dans les cinq grands championnats. » Alors qu’en 2019 et 2020, douze de ces clubs s’étaient ouverts aux investisseurs, ils étaient déjà 15 rien qu’en 2021. Le football tente de compenser ses pertes de recettes dues à la pandémie, et le marché mondial regorge actuellement d’argent, mais offre peu d’opportunités d’investissement. C’est moins par le succès sportif que par la participation aux droits de commercialisation et aux revenus télévisuels que le football promet de bons rendements.

Le glorieux FC Barcelone illustre parfaitement bon nombre d’évolutions observées dans le football : grâce à son style de jeu innovant, le « tiki-taka », basé sur des passes courtes, et à un effectif composé en grande partie de jeunes issus de son centre de formation, le club catalan a remporté trois fois la Ligue des champions entre 2008 et 2015 et a révolutionné le football moderne. Mais dans la course au prestige, au pouvoir et à l’argent, les règles ne sont pas toujours respectées à la lettre. En 2015, le club s’est vu infliger une interdiction de transfert d’un an et, fin 2020, son président, Josep Maria Bartomeu, a été destitué pour avoir fait diffamer sur les réseaux sociaux, à l’aide de fonds du club dissimulés, le département sportif de plus en plus sûr de lui, emmené par Lionel Messi. Mais surtout, le club est confronté à d’énormes problèmes financiers : entre 2017 et 2019, il a notamment investi dans trois des sept joueurs les plus chers de tous les temps, qui ne se sont pratiquement pas rentabilisés. Le club a cédé ses joueurs vedettes pour une bouchée de pain au bout de quelques années. Cela s’explique aussi par le fait que les dépenses salariales sont presque insoutenables et menacent le respect du fair-play financier de la Primera División. Les dépenses salariales des clubs ne doivent représenter « que » les deux tiers environ des recettes, et le président en exercice, Joan Laporte, déplore le « terrible héritage » de son prédécesseur. C’est ainsi qu’en 2021, Messi, figure emblématique du club, a été transféré sans indemnité de transfert, car sinon la masse salariale aurait atteint 110 % des recettes. Et la dette s’élevait à 1,35 milliard d’euros.

On triche dès qu’on le peut. Au cours de l’été 2020, marqué par la pandémie, Miralem Pjanic, qui jouait pour les équipes de jeunes de la FLF grâce à sa double nationalité, a été transféré à Barcelone pour 60 millions d’euros. Au fil d’un parcours plutôt prudent, qui l’a mené de Metz à Lyon, puis à Rome avant d’atterrir au club italien de haut niveau qu’est la Juventus de Turin, il avait progressivement augmenté sa valeur marchande. En 2020, ce transfert s’est avéré être une astuce comptable : en contrepartie, le jeune Arthur a été transféré à Turin pour 72 millions, mais a été immédiatement comptabilisé dans les comptes. Pjanic, en revanche, a été reporté à l’année suivante. Puis relégué principalement sur le banc. On aurait bien aimé économiser les sept millions de salaire annuel garanti, mais Pjanic voulait s’imposer à Barcelone et a été prêté à Istanbul en 2021 pour une année, en échange d’une partie de son salaire. En 2022, le nouvel entraîneur Xavi l’a félicité, l’a aligné lors de matchs amicaux et un revirement semblait imminent. Mais peut-être s’agissait-il simplement de relancer l’intérêt à son égard et de faire remonter sa valeur de marché, qui avait chuté à près de 10 millions, car lors des premiers matchs, il n’a de nouveau pas été aligné. Finalement, début septembre, il a rejoint le Sharjah FC, qui évolue dans la ligue des Émirats arabes unis – au mieux de deuxième division –, mais qui, à l’instar des ligues saoudiennes, japonaises ou américaines, recrute volontiers des noms prestigieux en fin de carrière.

Malgré une dette colossale, le FC Barcelone s’est à nouveau lancé dans une campagne de transferts effrénée cet été, enregistrant un nouveau déficit de 115 millions. Le FC Barcelone a ainsi débauché le meilleur buteur de l’histoire, Robert Lewandowski, auprès de l’entraîneur du Bayern, Julian Nagelsmann, ce que ce dernier a qualifié de « un peu étrange, un peu fou » : « Barcelone est le seul club au monde qui n’a pas d’argent, mais qui achète quand même tous les joueurs qu’il veut. » Après avoir été le dernier club à autoriser un sponsor sur ses maillots en 2010, l’une des marques de football les plus prestigieuses s’est vendue cet été à des investisseurs menés par Goldman Sachs. Des emprunts de plusieurs centaines de millions sont couverts par jusqu’à 25 % des recettes télévisuelles et 49,9 % des droits de licence et de merchandising. Les investisseurs participent également directement aux grands travaux de rénovation prévus pour le Camp Nou, qui portera pour la première fois le nom d’un « parrain », ainsi que pour le légendaire centre de formation La Masia. Si toutes ces informations inquiètent quelque peu les supporters, les nombreux buts marqués font oublier ces inquiétudes. Le maillot officiel de Lewandowski, au prix de 109,99 euros, est actuellement en rupture de stock dans les rues de Barcelone.