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Politique européenne et internationale 6 min de lecture

La fin est en vue

Allemagne

Article paru dans Édition septembre 2021
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Un dimanche nuageux devant la mairie de Schöneberg, à Berlin. C’est ici que le président américain John F. Kennedy s’était autrefois tenu au balcon pour exhorter le monde occidental à faire preuve de solidarité envers la ville alors divisée. Aujourd’hui, la campagne électorale entre dans sa dernière ligne droite. Sur une petite scène, les partis se succèdent à un rythme effréné pour tenter une dernière fois de convaincre. Pourtant, la plupart des auditeurs ont déjà voté. Soit par correspondance, soit au bureau de vote par correspondance installé sur place, où l’on peut déposer son bulletin dans l’urne depuis début septembre. La manifestation se déroule sans grand enthousiasme. On y débite des clichés, on s’en prend violemment à l’adversaire politique et on critique verbalement les coalitions gouvernementales qui pourraient se former. Deux trottoirs plus loin, les opposants aux mesures de lutte contre le coronavirus expriment bruyamment leur mécontentement envers eux-mêmes et le reste du monde. Ils craignent un « changement de population », un remplacement de la population par qui que ce soit. La campagne électorale en Allemagne entre dans sa dernière ligne droite. À l’issue de ce meeting électoral plein d’humour, les représentants de l’un des « grands » partis invitent à un entretien informel dans une boulangerie française conviviale, juste au coin de la rue. On y sert des petits gâteaux et du café. Un peu de convivialité en ce dimanche après-midi.

Mais les émotions sont vives parmi les membres du parti. Il faudrait à l’avenir investir nettement davantage dans l’éducation : telle est la principale revendication exprimée autour de la table du café. Le peuple serait incroyablement bête, voire presque abruti. En tant que parti politique, on propose aux électrices et électeurs une offre si formidable, unique, fulgurante et parfaite, et ceux-ci seraient tout simplement trop bêtes pour en profiter. Il faudrait un peuple plus instruit et plus sage. Cette arrogance envers les électrices et électeurs, en tant que souverains, est symptomatique de cette campagne qui touche désormais à sa fin.

Cette campagne a été marquée par des acteurs guettant les erreurs des autres, par des candidats et candidates malchanceux, par la force de l’instant, par une ingérence à peine voilée d’acteurs étrangers, par des fausses informations et des falsifications, ainsi que par une nouvelle polarisation profonde de la société, qui s’est surtout manifestée sur les forums Internet. On a assisté ici à une forme particulièrement perfide de campagne électorale, dans laquelle les soi-disant réseaux sociaux ont surtout été utilisés comme un puissant vecteur de fausses informations, permettant notamment le partage de photos de nu mal montées d’une candidate ou la publication de programmes électoraux falsifiés. Le débat politique a été complètement relégué au second plan et remplacé par une compétition bruyante où chacun voulait avoir raison. Même un message quasi insignifiant concernant le changement de nom d’une rue dans le centre-ville de Trèves a dégénéré en une discussion effrénée et surchauffée autour de concepts politiques à la mode, allant de la « cancel culture » à la « wokeness », dans le cadre d’une lutte incessante entre les forces sociales.

Dans ce contexte, trois candidats et candidates en particulier ont dû se présenter à la plus haute fonction politique d’Allemagne et défendre leurs idéaux et leurs programmes. Ce qui n’a parfois été possible que sous une protection policière massive – là encore, une expérience inédite – et qui a complètement mal tourné. Ce qui comptait presque exclusivement, c’était la force du moment où les candidats commettaient des erreurs, moments qui étaient ensuite disséqués et exploités avec délectation par tous les médias. Annalena Baerbock, Armin Laschet et Olaf Scholz ont tout fait pour que cela fonctionne. Accusations de plagiat, CV embellis, silence face aux scandales politiques, comportements maladroits. Le sectarisme dont ont fait preuve les partis politiques à cette occasion était stupéfiant.

Au final, la campagne électorale a de toute façon été dominée par un casting composé principalement de candidats et candidates propulsés au premier plan par les calculs arithmétiques des partis, sans qu’ils aient jamais su convaincre, à aucun moment ni à aucun poste, par leurs compétences, leur savoir-faire ou leurs qualités de dirigeant. Les candidats ont été hissés sur les affiches électorales selon la logique des partis, et non selon un impératif kantien. Au final, c’est celui dont c’était tout simplement le tour, ou celui dont on ne pouvait se passer, qui a été imprimé sur l’affiche électorale. La campagne électorale a par ailleurs clairement montré que la caste politique des partis établis se détache de plus en plus du peuple souverain. Cela s’explique aussi par le fait que la politique n’a pas suivi le rythme de la modernisation de la société. On croit encore aux recettes de campagne d’autrefois, aux solutions politiques d’autrefois et aux résultats électoraux d’autrefois – même si la définition de « autrefois » a toujours varié selon les convenances politiques.

Les répercussions de la campagne électorale de cette année continueront de se faire sentir pendant un certain temps encore. Premièrement : une stabilité tant politique qu’administrative, telle qu’Angela Merkel l’a incarnée au cours des seize dernières années, n’existera pratiquement plus en Allemagne à l’avenir. Deuxièmement : le peuple souhaite obtenir des réponses à ses questions pressantes, telles que la mondialisation et la protection du climat, la justice et la solidarité, la sécurité et les migrations, la mobilité et l’emploi. Et il les veut rapidement, ou du moins au rythme auquel le monde évolue. Il sera de plus en plus difficile de repousser les décisions. Quatrièmement : le système politique va continuer à se diversifier. À l’avenir, il y aura encore davantage de partis minoritaires, pour lesquels le seuil des 5 % constituera toujours un obstacle de taille à leur entrée au Bundestag. Cette question devra être abordée au plus tard lorsque la part des « autres partis » deviendra significative et que de larges pans de la population ne se reconnaîtront plus dans la démocratie partisane allemande. Cinquièmement : mais surtout, le ciment social s’est effrité, notamment à la suite de l’acte criminel d’Idar-Oberstein. Cette campagne électorale y a largement contribué. En fin de compte, dimanche soir, on assistera à une foire aux possibilités pour la formation d’un gouvernement, ce qui conduira à de longues négociations de coalition et à des luttes de camp paralysantes. Les partis extrémistes s’en réjouiront.