En Ukraine, la période des semis de maïs approche. Mais les habitants des régions agricoles ont fui ou aident, avec leurs tracteurs, à dégager les chars hors d’état de marche des routes. La Russie et l’Ukraine représentent 16 % des exportations mondiales de maïs ; 30 % du blé présent sur le marché mondial provient de cette région. Les tensions sont exacerbées par les achats massifs de céréales russes effectués par la Chine. Xi Jinping remplit les réserves afin de se préparer à d’éventuelles pénuries. À cela s’ajoute le fait que la hausse des prix de l’énergie fait grimper les prix des denrées alimentaires. D’une part, parce que les coûts de transport augmentent et, d’autre part, parce que la fabrication d’engrais synthétiques nécessite une production très gourmande en énergie.
« La crise des prix de l’énergie s’aggrave de jour en jour. Et avec elle, le risque de répercussions sur la sécurité alimentaire », a déclaré Martine Hansen, coprésidente du groupe parlementaire du CSV, ce mercredi lors d’une séance d’actualité au Parlement. Une solution pour augmenter la production européenne pourrait consister en une « suspension temporaire de l’obligation de mise en jachère de 4 % des terres arables », telle que prévue par la stratégie « De la ferme à la table » de l’UE. Début mars déjà, la centrale agricole locale avait formulé la même revendication dans un communiqué. Elle avait par ailleurs appelé à lever « les restrictions prévues en matière de fertilisation et de protection des cultures ». Non seulement de nombreuses associations d’agriculteurs européens, des responsables politiques conservateurs en matière d’agriculture et des entreprises agricoles s’insurgent désormais contre le Green Deal de l’UE, qui prône davantage d’agriculture biologique et de terres en jachère pour la protection des espèces, mais aussi des professeurs d’université comme Matin Qaim, qui s’indigne dans la FAZ s’indigne des « rêves écologiques ».
Cet argument est peu convaincant, rétorquent les associations environnementales, les responsables politiques de gauche et les agronomes soucieux de l’environnement. Si l’on veut vraiment faire lever une pâte pour en faire du pain, il faudrait produire directement pour le marché alimentaire, sans passer par la production d’aliments pour animaux. Mais dans ce contexte, il faudrait redéfinir les priorités en matière de culture : la viande doit plus souvent céder la place aux légumes. L’institut de recherche suisse Agroscope a calculé en 2018 qu’en cas de « menaces politiques ou guerrières », la production de viande devrait être réduite au profit des pâtes et des pommes de terre. Dans le Zeit, l’agronome Joachim von Braun affirme que les Européens agiraient de manière altruiste s’ils « se serraient la ceinture en matière de consommation de viande ». Seule Myriam Cecchetti (déi Lénk) et Chantal Gary (déi Gréng) ont abordé ce point ; trop de cultures arables finissent dans les mangeoires, a déclaré la députée des Verts lors de l’heure d’actualité mercredi dernier. La politicienne du LSAP, Tess Burton, a quant à elle souligné que le modèle agricole de l’UE et du Luxembourg reposait notamment sur l’importation de combustibles fossiles, d’engrais minéraux et d’aliments pour animaux en provenance de l’Est.
En effet, la Russie est le premier exportateur mondial d’engrais, dont les principaux clients sont l’Europe et le Brésil. Le Statec n’a pas pu fournir de chiffres précis concernant les importations d’engrais, car celles-ci ne sont pas effectuées directement auprès de la Russie. Cependant, ces achats d’engrais ne servent pas seulement à financer les kleptocraties du monde entier, mais contribuent désormais également à une surabondance de nutriments. Avec des conséquences fâcheuses : l’excès d’azote met en danger la propreté des eaux souterraines, acidifie les écosystèmes et réchauffe le climat.
L’utilisation des pesticides n’est pas moins problématique. Cette semaine encore, un groupe de chercheurs dirigé par le biologiste Joanito Liberti, de l’Université de Lausanne, a publié une étude dont les résultats indiquent une fois de plus que l’utilisation de pesticides nuit à la capacité de pollinisation des abeilles. Pour augmenter le rendement et la qualité des fruits ainsi que de certaines cultures, une collaboration professionnelle avec les abeilles est toutefois indispensable. En l’absence de cette coopération, les fleurs doivent être pollinisées à la main – comme dans la province chinoise du Sichuan, où la faune entomologique a été fortement décimée par les pesticides. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres de la manière dont la dépendance aux pesticides de la centrale agricole détruit les fondements mêmes de la vie.
Dans ce contexte, la Centrale des agriculteurs estime néanmoins que « dans les mois à venir », les « aspects écologiques » de la politique agricole européenne devraient « passer au second plan ». Gusty Graas (DP) a toutefois répondu mercredi à cette affirmation de la Centrale des agriculteurs : « Il ne faut pas opposer une crise à une autre ». Myriam Cecchetti se demande quant à elle si l’agro-industrie ne cherche pas à jeter de l’huile sur le feu.
À plusieurs reprises au cours du débat, il a été souligné que l’Europe, en tant que pôle d’exportation agricole, n’était pas directement touchée par les pénuries alimentaires. « Nos réserves ne sont pas vides », a rassuré Marc Goergen (Parti pirate). Et grâce à un outil tel que l’indice, il serait possible d’amortir la hausse des prix alimentaires. Le ministre de l’Agriculture du LSAP, Claude Haagen, affirme également que la sécurité alimentaire locale est garantie. Il estime toutefois qu’il y a lieu de s’inquiéter : une famine dévastatrice va frapper notamment les pays africains, ce qui entraînera de nouvelles incertitudes géopolitiques.
Les principaux importateurs de céréales ukrainiennes sont le Liban et l’Égypte ; 60 à 80 % de leurs importations de céréales proviennent de cette région. Parmi les autres pays importateurs figurent notamment la Turquie, l’Indonésie, le Nigeria et le Kenya. En raison de la pandémie, ces pays sont en outre confrontés à l’inflation et à un endettement accru. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Gueterres, a mis en garde cette semaine contre un « ouragan de la faim ».
Le ministre de l’Agriculture du LSAP a par ailleurs indiqué, en réponse à une question de Land, qu’il supposait que l’UE réviserait lundi la loi agricole qui n’a pas encore été adoptée, et que les ministres reconsidéreraient la mise en jachère prévue de 4 % des terres arables. Ces terres pourraient par exemple être libérées pour la culture de légumineuses riches en protéines ou de pois. Envisage-t-il, dans ce contexte, de ne pas stimuler davantage la production de viande ? Le ministre de l’Agriculture répond que la limitation des subventions à 250 têtes de bétail, qui est désormais en vigueur, constitue un instrument à cet effet.
Cependant, le fait de se concentrer sur les 4 % de terres agricoles en jachère occulte le fait que les pénuries alimentaires ne sont pas uniquement liées aux capacités de production. Les conditions de transport et de stockage, ainsi que les questions de spéculation, jouent également un rôle. Dans une tribune publiée dans le Tageblatt, l’économiste Jayati Ghosh, qui enseigne à l’université d’Amherst dans le Massachusetts, écrit que les investisseurs financiers se tournent de plus en plus vers le secteur alimentaire « pour placer leur argent ». La députée du LSAP, Tess Burton, s’est interrogée à ce sujet sur l’opportunité de limiter la spéculation sur les denrées alimentaires, notamment pour éviter de déstabiliser davantage les pays d’Afrique du Nord. « Si la pression spéculative s’intensifie, les économies nationales, déjà fragiles, en subiront encore davantage », écrit Jayati Ghosh. Qu’est-ce que cela signifie à long terme ? Des millions de personnes retomberont-elles dans la pauvreté absolue ? Des conflits liés aux ressources vont-ils éclater ? Les flux migratoires vont-ils s’intensifier ? Malheureusement, tout cela est à craindre.
Cette crise agricole nous oblige également à nous demander quand les amis de Poutine, tels que Matteo Salvini ou Marine Le Pen, feront leur retour sur le devant de la scène – si le professeur Stephan von Cramon-Taubadel, de l’université de Göttingen, a raison. Il estime en effet que Poutine utilisera « la faim comme arme », comme il l’a déclaré à agrarheute. L’autocrate souhaiterait ainsi stimuler la migration en provenance des pays pauvres importateurs de céréales afin d’affaiblir la solidarité et la démocratie au sein de l’UE.