À peine avait-on appris que la Finlande et la Suède étaient prêtes à renoncer à leur neutralité au profit de l’OTAN qu’une opposition s’est manifestée d’un côté inattendu. Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré sans ambages que son pays n’approuverait pas cette demande. Il a accusé les deux pays candidats à l’adhésion de soutenir le terrorisme. Une chose était donc claire : l’adhésion des deux pays scandinaves à l’OTAN n’est pas une simple formalité. Mais quel est le rapport entre l’élargissement de l’OTAN vers le nord et la Turquie ? S’agit-il uniquement des Kurdes ?
Les réponses résident dans l’évolution complexe de la politique intérieure et étrangère turque depuis la dernière guerre mondiale. L’adhésion de la Turquie à l’OTAN n’allait pas de soi. Pour être admise au sein de l’Alliance, le pays a dû prouver sa loyauté pendant la guerre de Corée. Par la suite, l’OTAN a tiré parti de la situation géographique de l’Anatolie et a établi de grandes bases à proximité immédiate de l’URSS. Plusieurs stations d’écoute ont également vu le jour sur le sol turc. Le pays était les yeux et les oreilles de l’OTAN.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’OTAN a conservé la base d’Incirlik, située dans le sud de l’Anatolie, qui joue un rôle décisif dans les opérations militaires au Proche-Orient. Le grand complexe radar situé à l’est de la Turquie, quant à lui, surveille l’espace aérien iranien, caucasien et russe. C’est pourquoi Ankara a longtemps cru que sa contribution était appréciée par l’Occident. Mais ses espoirs ont été déçus.
Après que les Européens eurent traité à contrecœur la demande d’adhésion d’Ankara à l’UE et l’aient mise en veilleuse, le vent a tourné. La démocratie n’était plus une priorité. Un régime autocratique s’est mis en place. Depuis lors, la Turquie s’oriente de plus en plus vers l’Eurasie et tend vers l’expansionnisme. Le pays en a le potentiel : des entreprises efficaces et une population jeune et relativement bien formée. Il investit dans son armée et développe ses propres systèmes d’armement. Il utilise avec succès sa puissance économique, ses forces armées et la religion pour gagner en influence en Asie et en Afrique. En Syrie, l’armée turque, en coopération avec la Russie et avec l’accord tacite des États-Unis, contrôle de vastes portions du territoire et les intègre progressivement dans l’entité étatique turque.
Dans le même temps, les stratèges d’Ankara sont conscients de l’importance de leur pays pour l’OTAN et savent qu’ils peuvent ainsi faire chanter l’Occident. Ils provoquent des conflits afin d’obtenir des concessions. L’UE verse des milliards à ce pays pour qu’il retienne les vagues de réfugiés. Les Européens et les Américains ne s’opposent pas à une occupation permanente du nord de la Syrie. À Bruxelles comme ailleurs, on ferme les yeux sur les violations des droits de l’homme : l’essentiel est qu’Ankara cesse de frapper à la porte de l’UE.
L’objectif de la politique étrangère d’Ankara est pourtant de devenir une grande puissance indépendante de l’Occident. Le gouvernement turc se considère capable de tenir tête notamment aux Européens. Il entretient de bonnes relations avec la Hongrie et d’autres États européens afin de diviser l’UE. La Russie de Poutine est certes un concurrent dans la région, mais une coopération de realpolitik profite aux deux parties – et cela crée un contrepoids à la seule puissance qui prenne la Turquie au sérieux, à savoir les États-Unis.
Sur le plan intérieur, le pays a pris un virage radical. Après l’échec des projets d’adhésion à l’UE et une défaite électorale en 2015, Erdogan a formé une coalition avec les « Loups gris », un mouvement fasciste. Les Kurdes ont été les principales victimes de cette coalition. Le gouvernement national-conservateur a mis fin aux négociations de paix et a fait bombarder pendant des semaines des villes et villages kurdes à l’aide d’armes lourdes. « Il n’y a pas de question kurde », a déclaré Erdogan, « mais uniquement un problème de terrorisme ». L’armée turque exerce également cette violence dans les pays voisins. Ankara considère l’organisation kurde syrienne YPG, qui coopère avec l’Occident contre l’État islamique, comme une organisation terroriste dominée par le PKK turc. C’est pourquoi les Kurdes de Syrie et d’Irak subissent depuis trois ans des frappes aériennes turques régulières. Des milliers de personnes ont perdu la vie.
La coalition islamiste-fasciste d’Ankara est fermement déterminée à mener cette lutte brutale par tous les moyens appropriés, y compris en Europe. En effet, de nombreux opposants kurdes et turcs se réfugient en Europe, où ils peuvent circuler et s’exprimer librement. La Suède, en particulier, agace la Turquie depuis des années, car ce pays accorde des libertés démocratiques à de nombreux responsables politiques kurdes et aux Kurdes qui y résident. Ankara sait que la Suède et la Finlande sont vulnérables au chantage tant qu’elles ne font pas partie de l’OTAN.
Les pays scandinaves sont donc victimes d’un mélange complexe d’attentes déçues, de soif d’expansion et d’un style de gouvernance autoritaire et quasi-fasciste à Ankara. Le régime d’Erdogan va probablement faire grimper le prix de cette adhésion à un tel niveau que l’Occident devra une nouvelle fois trancher : devons-nous renoncer à la Turquie, et par là même à nos intérêts, ou plutôt à nos valeurs ?
Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, souhaite réunir dans les prochains jours des représentants des trois pays pour mener des négociations. Il est toutefois peu probable que le problème lié à la vente de quelques avions F-16 à la Turquie puisse être résolu, comme le croit le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères, Jean Asselborn. L’expérience montre que ce sont plutôt les valeurs européennes tant vantées qui, une fois de plus, passeront à la trappe, aux côtés des Kurdes d’Europe. Le régime d’Ankara continuera à exploiter au maximum la réticence de l’Occident à entrer en conflit et cherchera à déclencher le prochain conflit.