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Politique européenne et internationale 7 min de lecture

Deux faiseurs de rois et une perte de contact avec la réalité

Allemagne

Article paru dans Édition octobre 2021
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Les articles de presse sont à mille lieues de la réalité : à Berlin, lors des élections fédérales de dimanche dernier, on a assisté à des scènes que l’on aurait jusqu’alors – avec l’arrogance occidentale habituelle – imaginées dans des pays moins développés. Absence d’urnes, isoloirs improvisés, bureaux de vote n’ouvrant pas à l’heure, bulletins de vote erronés, bureaux électoraux injoignables, chaos partout. Les Berlinois disposaient tout de même de six voix réparties sur cinq bulletins de vote différents pour les élections au Bundestag, à la Chambre des députés, à l’Assemblée des conseillers d’arrondissement
et le référendum sur l’expropriation, de les replier de manière à ce que leur contenu ne soit pas visible – ce que même le candidat tête de liste de la CDU, Armin Laschet, et son épouse n’ont pas réussi à faire – puis de les déposer dans deux urnes différentes. Petra Michaelis, directrice régionale des élections de Berlin, s’est montrée totalement surprise que les électeurs restent plus longtemps que d’habitude dans les isoloirs, ce qui a entraîné de longues files d’attente devant les bureaux de vote. De manière générale, les Berlinois ont d’abord dû se frayer un chemin pour pouvoir voter. De nombreux bureaux de vote du centre-ville étaient coupés par le marathon qui se déroulait au même moment. Il était pratiquement impossible de traverser le parcours de la course. Les coursiers chargés d’acheminer les bulletins de vote supplémentaires se sont retrouvés bloqués dans le chaos routier qui en a résulté. Personne ne souhaite en assumer la responsabilité : ni la présidente de la commission électorale régionale, ni Andreas Geisel, le sénateur berlinois chargé des affaires intérieures. Le résultat officiel définitif devrait être connu le 14 octobre. Les politiciens battus ont déjà annoncé leur intention de contester le scrutin.

Une chose est sûre : l’Union chrétienne-démocrate d’Allemagne (CDU) a perdu les élections. Elle a perdu 8,8 points de pourcentage. Il y a quatre ans déjà, lorsque la CDU avait perdu 8,6 %, on avait parlé d’une débâcle historique qui ne pourrait guère se reproduire, les chrétiens-démocrates étant après tout le seul parti populaire restant en Allemagne. Mais aujourd’hui, un parti visiblement épuisé, usé et à bout de souffle, avec un candidat dépassé sur tous les plans, a montré que la situation pouvait encore empirer. La campagne électorale a clairement montré que la stratégie de démobilisation asymétrique ne mène pas toujours au succès. Cette stratégie consiste à refuser à l’adversaire politique tout débat sur les programmes et les thèmes, dans l’espoir de démotiver ainsi ses électeurs. On accepte alors une baisse du taux de participation. Angela Merkel maîtrisait cette stratégie à la perfection. Et entre-temps, celle-ci a été tellement intériorisée par la CDU et la CSU que les deux partis ont désappris à mener une campagne électorale. À cela s’ajoute l’attitude maladroite d’Armin Laschet dans toutes les situations. Même après les élections, il refuse obstinément de reconnaître le résultat et, par là même, la volonté des électeurs, dans l’espoir et la conviction de pouvoir avant tout sauver sa propre carrière politique. Laschet révèle ainsi que rien d’autre ne comptait pour lui – avant, pendant et même après les élections. Le comportement du candidat conservateur tout au long de la campagne électorale, allant jusqu’au mépris du principe du scrutin secret, porte actuellement atteinte à la culture politique ainsi qu’à la démocratie et alimente ainsi les partis extrémistes dans leur propre interprétation de la démocratie.

Mais il est tout aussi erroné de croire que les sociaux-démocrates ont remporté les élections. Ils ont simplement profité de la prestation désastreuse de la CDU et de la CSU. Ils ont ainsi réussi à s’imposer aux yeux de nombreux électeurs face à ce que l’on pourrait appeler le choix proverbial entre la peste et le choléra. Olaf Scholz a réussi, en restant inactif et en faisant abstraction de tous les scandales, à maintenir au pouvoir la social-démocratie allemande, que l’on donnait déjà pour morte. Il n’a toutefois pas réussi à redonner au SPD la popularité dont il jouissait autrefois en tant que parti populaire. Scholz a lui aussi misé sur la démobilisation asymétrique. Avec succès. Les Verts, en revanche, doivent se demander pourquoi le parti ne parvient pas à transformer un « mode de vie vert » en capital politique. Une explication pourrait être que, pour beaucoup de gens, la protection du climat et un mode de vie durable ne resteront que des paroles en l’air – comme la collecte des consignes et le tri des déchets – tant qu’elles impliqueront une remise en cause de leur confort quotidien. Le parti est ainsi affublé de l’image d’un parti « prohibitionniste », incapable de présenter la protection du climat sous un jour positif et de renforcer sa crédibilité dans d’autres domaines politiques.

Les luttes pour l’interprétation des résultats et pour les futures coalitions gouvernementales commencent désormais. L’acharnement avec lequel Laschet s’accroche au pouvoir laisse craindre de longues négociations de coalition. Plusieurs scénarios sont envisageables : une « coalition feu tricolore » entre le SPD, les Verts et le FDP, mais aussi une « coalition jamaïcaine » entre les chrétiens-démocrates, les Verts et les libéraux, ainsi qu’une grande coalition entre les sociaux-démocrates et la CDU – désormais sous la houlette du SPD. C’est finalement le FDP qui fera pencher la balance. Deux hommes joueront à cet égard un rôle décisif : d’une part, le chef du parti Christian Lindner, qui forme déjà avec Armin Laschet une coalition CDU-FDP en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, et d’autre part Volker Wissing, qui a mis en place en Rhénanie-Palatinat, sous la direction de la sociale-démocrate Malu Dreyer, une coalition dite « feu tricolore » et l’a fait confirmer après les élections régionales du printemps. Par son attitude, Laschet renforce le FDP et fait ainsi des Démocrates libres les véritables faiseurs de rois, car il leur laisse entrevoir une alternative. Si Armin Laschet excluait toute participation de la CDU au gouvernement, quelle que soit la coalition – en conséquence du résultat électoral –, cela raccourcirait considérablement la formation d’un gouvernement en Allemagne et éviterait une paralysie politique au sein de l’Union européenne également. Les chrétiens-démocrates ont eux aussi besoin de cette clarté, car des élections régionales sont prévues au printemps prochain en Sarre, dans le Schleswig-Holstein et, justement, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie.

Les visages déçus étaient légion parmi les petits partis, souvent regroupés sous la rubrique « Autres » : après l’élan observé au printemps, les Électeurs libres ont largement manqué leur entrée au Bundestag. Le parti Die Basis, critique à l’égard des mesures contre le coronavirus, est resté bien en deçà de ses propres attentes. Les grands perdants présumés des élections de dimanche dernier étaient Die Linke et l’Alternative pour l’Allemagne (AfD). Tant lors des élections fédérales que lors des élections régionales en Mecklembourg-Poméranie occidentale et des élections à la Chambre des députés de Berlin, l’AfD a subi des pertes importantes. Le parti a néanmoins remporté 16 sièges directs, soit autant que les Verts. Les sièges de l’AfD ont été remportés sans exception en Saxe, en Saxe-Anhalt et en Thuringe. Avec des conséquences pour le parti : il va continuer à se radicaliser au Bundestag au cours de la nouvelle législature afin d’attirer davantage l’attention et de marquer des points en adoptant une ligne plus dure. La Gauche a réussi à se maintenir au nouveau Bundestag grâce à trois mandats directs. Elle a également déjà annoncé son intention de repenser son profil politique et de se redéfinir sur le fond.