Arno Mayer (1926-2023) est né il y a cent ans dans la capitale. À l’âge de 14 ans, sa famille juive a dû fuir les nazis. Aux États-Unis, il est devenu un historien de renom. Au Luxembourg, il n’a jamais été célébré comme l’Edward Steichen de l’historiographie. L’État du CSV voyait d’un mauvais œil la présence d’un historien critique.
À l’époque de Nixon, de la guerre du Vietnam et des manifestations étudiantes, il a publié *Dynamics of Counterrevolution In Europe, 1870-1956*. An Analytical Framework (Harper & Row, 1971). Ce cadre d’analyse reste d’actualité : aujourd’hui, les conditions dominantes sont marquées par une « polycrise ». Celle-ci provoque un glissement vers la droite et le fascisme.
Arno Mayer distingue les conservateurs, qui défendent le statu quo, les réactionnaires, qui veulent faire reculer le cours de l’histoire, et les contre-révolutionnaires. Ces derniers visent « la transformation du système politique dans le but de restabiliser et de préserver l’économie et la société » (p. 120). En période de crise, ils s’allient pour former un « cartel de l’angoisse » (p. 54).
« À l’instar de la révolution, la contre-révolution se nourrit des bouleversements socio-économiques, des mécontentements et des clivages. » Lorsque « l’efficacité des régulateurs politiques » fait défaut, on assiste à une « convergence entre les forces et les politiques de l’ordre et celles de l’angoisse ». Leur base sociale est constituée « de métayers, de petits et moyens agriculteurs ; d’artisans, d’artistes et de commerçants ; d’employés de bureau, de cadres et de fonctionnaires ; de travailleurs ruraux, domestiques et occasionnels ; ainsi que de diplômés en quête d’emploi, de revenus et de statut social » (p. 59-60).
Les contre-révolutionnaires promettent davantage « des changements profonds dans les mentalités, l’état d’esprit et la vision du monde que dans les structures économiques et sociales » (p. 65). « [E]ls doivent fustiger les élites et les institutions en place sans pour autant exclure toute coopération avec elles » (p. 64).
Arno Mayer cite sept formes de contre-révolution. L’une d’entre elles, la « contre-révolution préventive », est « la plus susceptible de s’imposer dans les systèmes politiques et les sociétés qui viennent de connaître soit une révolution avortée, soit une vague de réformes de grande envergure, soit encore qui sont en proie à une instabilité gouvernementale prolongée, chargée de dangers explosifs » (p. 86). Comme en Italie, et bientôt en France.
Les milieux au pouvoir « accordent la priorité absolue à la protection et à la préservation de leurs positions et de leurs biens menacés, au besoin en collaborant avec les contre-révolutionnaires » (p. 70). Ils « partent du principe qu’ils peuvent hisser les contre-révolutionnaires au pouvoir sans jamais leur céder les rênes réelles et définitives du pouvoir » (p. 88).
Mais les contre-révolutionnaires transforment alors « un coup d’État et un gouvernement essentiellement autoritaires en un régime contre-révolutionnaire à la fois césariste et doctrinaire. […] Les dirigeants contre-révolutionnaires cherchent à exercer un contrôle exclusif sur l’appareil d’État, sur tous les freins et contrepoids au pouvoir, ainsi que sur les moyens de communication de masse » (p. 90). Comme aux États-Unis.
« La grande industrie, la grande agriculture et les Églises sont tenues en bride par un mélange de corruption et d’intimidation. Toutes trois sont reconnaissantes du retour à la stabilité, de la répression des révolutionnaires et de l’affaiblissement des syndicats. » Et ce, « sans aucun changement significatif dans la structure des classes et les rapports de propriété » (p. 91).
« Les incohérences entre cette transformation de la superstructure et la permanence de l’infrastructure sont masquées par une frénésie nationaliste croissante », ainsi que « par une militarisation progressive qui stimule l’économie tout en incarnant la renaissance nationaliste » (p. 91). Comme au Luxembourg.
Le Grand-Duché est certes « un pays parlementaire dans lequel les fondements sociaux et politiques d’un conservatisme pragmatique restent solides et inébranlables, […] les incursions contre-révolutionnaires sont contenues et leurs avancées restent latentes et déguisées. Dans les deux cas, cependant, les éléments contre-révolutionnaires s’inscrivent dans la posture de vigilance offensive des conservateurs et des réactionnaires, en particulier en cas d’avancées contre-révolutionnaires dans les pays voisins » (p. 74).