Ce vendredi, Madrid joue une nouvelle fois le rôle d’hôte. Le moment est si bien choisi qu’on pourrait croire que la conférence a été organisée à la dernière minute. Mais si le gouvernement espagnol avait le choix, il se passerait volontiers de cet honneur d’accueillir la conférence, et plus encore de l’ambiance qui l’accompagne : à l’occasion de la « Journée de la lutte contre la désertification et la sécheresse », des experts se réunissent au musée de la reine Sofia avec des responsables politiques nationaux et internationaux de haut rang. Et ils souffrent, en cette fin de printemps, sous des températures record. Si le programme de la conférence le permet, ils pourront constater, au bord du petit fleuve Manzanares ou encore du Tage, situé à une heure de route plus au sud, qu’il fait actuellement non seulement une chaleur inhabituelle, mais qu’il règne également une sécheresse assez importante.
Dès la mi-février, des images du petit village d’Aceredo avaient fait le tour des médias internationaux. Situé près de la frontière avec le Portugal, il avait disparu en 1992 sous les eaux du barrage d’Alto Lindoso. Et il a refait surface après un été sec et un hiver pratiquement sans précipitations, alors que le niveau du lac de retenue avait chuté à un maigre 15 % de sa capacité. La côte atlantique de la péninsule ibérique souffre depuis plusieurs années d’un déficit pluviométrique. Mais même en Méditerranée, certains redoutent déjà des situations extrêmes comme en mai 2008, lorsque de grands navires-citernes ont dû approvisionner temporairement Barcelone en eau potable. Dès février, la terre soulevait un fin nuage de poussière sous les pieds. Dans la station de ski Alp 2 500, qui devrait accueillir les épreuves de ski alpin des Jeux olympiques d’hiver de 2032 si la candidature de Barcelone aboutit, le soleil et les températures douces avaient déjà fait fondre le peu de neige restante, à l’exception de quelques étroites pistes recouvertes de neige artificielle.
Des pluies abondantes, surtout dans le sud et le sud-ouest, régions habituellement sèches, ont certes provoqué quelques inondations importantes au cours d’un « mois de mars extrêmement humide et d’un mois d’avril pluvieux », selon les chiffres officiels, mais elles ont apporté à l’agriculture cette précieuse eau. La sécheresse a disparu des esprits et des gros titres. Mais avec cette deuxième vague de chaleur déjà cette année, tous les regards inquiets se tournent à nouveau vers les données et les statistiques des météorologues : l’année hydrologique 2022 (dont le décompte commence le 1er octobre 2021) est la plus sèche qu’ait connue l’Espagne depuis une décennie. Et alors que, selon les prévisions à long terme, un été plus chaud que la moyenne s’annonce, les réservoirs indispensables à l’approvisionnement en eau potable et à l’agriculture d’une Espagne estivale, chaude et sèche, ne sont même pas remplis à moitié, malgré les précipitations de mars et avril. Une situation qui n’est pas encore dramatique, mais qui se situe à environ 20 % en dessous de la moyenne et s’inscrit dans une tendance de longue date.
En Espagne (et en France), le mois de mai a été le plus chaud jamais enregistré pour ce mois. La première vague de chaleur, début juin, a également battu le record des 20 dernières années. Le service météorologique national Aemet s’attend à ce que de nouveaux records soient battus dans les jours à venir, à une période aussi précoce. « Avec le changement climatique, l’été espagnol commence 20 à 40 jours plus tôt », constate l’Aemet. Ce qui n’est pas surprenant : selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le bassin méditerranéen est un point chaud de la crise climatique. Un rapport spécial du GIEC publié en 2018 prévoyait déjà que, dès 2050, 74 % du territoire espagnol serait gravement menacé de désertification et de steppisation.
Dans ce contexte de risque, la chaleur et l’absence de précipitations constituent les principaux facteurs, mais la désertification et la lutte contre ce phénomène constituent un processus extrêmement complexe comportant de nombreuses variables. De vastes régions d’Espagne sont considérées comme arides ou semi-arides, avec des sécheresses saisonnières et des précipitations irrégulières, parfois abondantes. Celles-ci rendent le sol, généralement pauvre, d’un paysage souvent accidenté, très vulnérable à l’érosion, et celui-ci est facilement emporté par les eaux. Ce phénomène a été aggravé par les déboisements des siècles passés, mais a pu être freiné depuis 150 ans grâce à un reboisement d’environ cinq millions d’hectares, soit un dixième de la superficie du pays. Cependant, l’exploitation à courte vue et non durable des précieuses réserves d’eau souterraine au cours des dernières décennies, à des fins d’irrigation agricole, de tourisme ou encore d’industrie, en particulier dans les régions côtières, devient de plus en plus évidente. Comme l’a montré de manière exemplaire la catastrophe environnementale survenue en août dernier dans la région de Murcie, au sud-ouest, dans le Mar Menor.
Il existe des moyens de lutter contre cette menace de dévastation. On attend avec impatience de savoir ce que le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, dira à ce sujet lors de la conférence de Madrid, car ces derniers mois, il s’est montré de plus en plus franc – ce qui est inhabituel pour un chef de la diplomatie. Ce mardi encore, il rappelait lors du Sommet mondial en Autriche : « Il y a 50 ans, l’ONU a convoqué la Conférence mondiale sur l’environnement à Stockholm [une première conférence de l’ONU sur l’environnement en juin 1972 ; note de la rédaction]. Mais depuis lors, seules quelques-unes de nos promesses en matière d’environnement ont été tenues. L’année dernière, les émissions mondiales de CO₂ liées à l’énergie ont augmenté de 6 %, alors qu’elles auraient dû diminuer. Permettez-moi de le dire sans détours : la plupart des engagements nationaux en matière de climat ne sont tout simplement pas suffisants. » Il ne faut pas s’attendre à des propos plus conciliants à Madrid. Le service météorologique Ipma, situé dans le pays natal de Guterres, le Portugal, signale actuellement que le mois de mai y a été plus de trois degrés plus chaud que la moyenne, atteignant son niveau le plus élevé depuis 1931, et que les précipitations de mai n’ont représenté que 13 % des précipitations habituelles. Avant même que des températures de 40 degrés ne menacent cette semaine, une « grave sécheresse » sévit déjà sur plus de 97 % du territoire portugais.