Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont réussi leur pari : comme lors de la dernière élection présidentielle de 2017, les Français auront à nouveau le choix, au second tour, entre une candidate d’extrême droite et un libéral pro-européen. Celui des deux qui parviendra à mobiliser l’électorat de gauche frustré remportera l’élection le 24 avril. 7 714 574 : c’est le nombre de Français qui considéraient Jean-Luc Mélenchon comme un digne héritier de l’Élysée. Le candidat de France Insoumise, parti populiste de gauche, a recueilli 22 % des voix au premier tour, le 10 avril, et a ainsi manqué de peu l’accès au second tour – il lui a finalement manqué 1,2 %.
Contrairement à 2017, Marine Le Pen dispose d’une réserve de voix chez Éric Zemmour (près de deux millions et demi) et au sein de l’aile radicale du parti de centre-droit Les Républicains (un quart de son électorat, selon les derniers sondages). Mais le véritable jackpot réside dans les quelque 8 millions d’électrices de gauche, sur lesquelles la candidate du Rassemblement national, parti d’extrême droite, peut tout à fait prétendre.
Dimanche dernier, le soir des élections, Jean-Luc Mélenchon a répété à trois reprises qu’aucun vote ne devait aller à Marine Le Pen. Mercredi, il a réitéré sa demande par courrier, afin de s’assurer qu’aucun de ses électeurs n’ait l’idée de voter pour Marine Le Pen. On peut toutefois douter que son électorat lui obéisse.
Au lendemain du premier tour, selon un sondage réalisé par l’institut Ipsos, 30 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon auraient voté pour Marine Le Pen au second tour. Ce chiffre a baissé ces derniers jours pour s’établir à 18 points de pourcentage, contre 37 % qui ont l’intention de voter pour Emmanuel Macron. Il n’en reste pas moins que le chevauchement entre les électorats populistes de gauche et de droite semble plus important que prévu.
À première vue, cela peut paraître surprenant, mais ce recoupement montre bien comment s’est déroulée la campagne électorale en France. Ce qui unit Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen, c’est leur opposition radicale à Emmanuel Macron. Alors que le président sortant souhaite, par exemple, faire passer l’âge de la retraite de 62 à 65 ans, ses deux adversaires souhaitent l’abaisser à 60 ans (pour Marine Le Pen, uniquement si la personne a commencé à travailler à 17 ans).
Une électrice de Mélenchon, pour qui la réforme des retraites, la sortie de l’OTAN ou l’assouplissement des mesures liées au coronavirus sont des enjeux importants, se sentira mieux représentée par le programme électoral de Le Pen que par celui de Macron. Avant le premier tour, Mélenchon a favorisé, au sein de la gauche, une vague anti-Macron sur laquelle Marine Le Pen tente désormais de surfer.
Mardi matin, la candidate populiste de droite s’est dite surprise, sur France Inter, par la condamnation sévère de Mélenchon. Selon elle, le candidat de France Insoumise mènerait une campagne électorale visant à renforcer sa position au sein des partis de gauche. « Il y a cinq ans, (Jean-Luc Mélenchon) s’est montré plus dur envers un Emmanuel Macron candidat qu’il ne l’a été dimanche dernier envers un Emmanuel Macron en exercice. Il a davantage pensé à lui-même qu’aux Français », critique Marine Le Pen.
En juin auront lieu en France les élections législatives, lors desquelles la Gauche espère remonter la pente. Après la victoire écrasante de La France Insoumise dimanche dernier face à tous les autres partis de gauche, le chef du parti, Mélenchon, tente de conserver sa position de leader. Contrairement à ses rivaux Yannick Jadot et Anne Hidalgo, il n’appelle toutefois pas explicitement à voter pour Emmanuel Macron au second tour.
Le « front républicain », qui a empêché la famille Le Pen d’accéder à l’Élysée en 2002 et en 2017, semble perdre de son efficacité. Pourtant, Emmanuel Macron continue de tenter de convaincre les Français avec la même stratégie. Après tout, il serait l’alternative la plus démocratique face à Le Pen. Objectivement, il a bien sûr raison, mais chez les électrices de gauche, la foi en la démocratie représentative semble s’effriter.
Lors de la visite d’Emmanuel Macron à Strasbourg mardi, les habitants se sont montrés moins accueillants qu’on aurait pu s’y attendre de la part d’une capitale européenne. 35,5 % des Strasbourgeois ont voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour, contre seulement 30,2 % pour le chef d’État pro-européen. Dans la région du Grand-Est, qui borde le Luxembourg, les habitants ont majoritairement voté pour la populiste de droite Le Pen.
Devant la cathédrale de Strasbourg, une foule hétéroclite d’une centaine d’opposants à Macron attend le président : gilets jaunes, royalistes, militants pour le climat. Il est interrompu pendant son discours. De jeunes partisans de Mélenchon, vêtus de t-shirts portant l’inscription « Taxez les riches », huent le candidat. Ils sont ensuite arrachés à la foule par des agents de sécurité.
Emmanuel Macron finit par répondre aux provocations : « Oui, Mélenchon, c’est lui que vous avez pu élire au premier tour ! Tous les Français se mettent d’accord démocratiquement sur deux programmes électoraux. Et il s’avère que vous avez le choix entre un programme d’extrême droite et le nôtre », pontifie le chef de l’État français.
De nombreux Français trouvent Emmanuel Macron arrogant, à l’instar de la militante pour le climat Emma. Contrairement à ses amis, cette jeune femme de 24 ans n’a pas été interpellée dans la foule, bien qu’elle ait hué le président à plusieurs reprises et l’ait traité de « criminel climatique ». En 2017, elle avait encore voté pour lui au second tour afin d’empêcher Marine Le Pen d’accéder au pouvoir. Aujourd’hui, cette électrice de Mélenchon ne sait plus très bien si elle doit aller voter le 24 avril : « Honnêtement, il n’y a rien de pire que les extrémistes de droite, mais cette fois-ci, le choix va être très difficile pour moi. À l’époque, nous croyions encore qu’Emmanuel Macron menait une politique climatique ambitieuse. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne s’y intéresse guère », explique la militante.
Selon les sondages, plus d’un Français sur quatre ne se rendra pas aux urnes lors du second tour du 24 avril ; parmi les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, ce chiffre atteint même près d’un sur deux. Face à la menace d’un glissement considérable vers la droite dans le pays, de plus en plus de Français réagissent avec une indifférence qui donne à réfléchir.