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Institutions et démocratie 10 min de lecture

Confirmé : plutôt moyen

L'ADR retrouve son statut de groupe parlementaire. Portrait d'une soirée électorale et de ses répercussions

Article paru dans Édition octobre 2023
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Alexandra Schoos (à droite) et son père Jean Schoos le soir des élections au The Spot © Photo : Sven Becker

En ce lundi matin encore endormi, les grands partis invités sur la radio 100,7 ne parvenaient pas à s’accorder sur la question de savoir si le siège remporté dans l’Est par l’ADR pouvait être qualifié ou non de glissement vers la droite. Francine Closener, présidente du LSAP, a jugé « tout à fait effrayant » le soutien dont le parti a bénéficié, tandis que Djuna Bernard, coprésidente des Verts, a estimé que cela donnait matière à réflexion. Claude Wiseler, coprésident du CSV, s’est montré rassurant et a relativisé la situation, tandis que la secrétaire générale du DP, Carole Hartmann, n’a pas souhaité se prononcer et a préféré se concentrer sur les résultats de son propre parti.

La veille au soir, alors que le soleil se couchait derrière la Gëlle Fra et que l’obscurité commençait lentement à envelopper la ville haute, les premiers résultats laissaient présager une victoire écrasante de l’ADR – jusqu’à ce que les votes individuels viennent nuancer ce tableau. À 20 h 07, alors que les responsables politiques se tenaient sur la terrasse du bar sportif The Spot, buvant de la bière et fumant des cigarettes, avec une vue imprenable sur la Gëlle Fra, il est devenu évident qu’Alexandra Schoos avait été élue au Parlement. Un tonnerre d’applaudissements éclate, les dirigeants du parti se tombent dans les bras. « Oui ! On en a une ! », s’écrient le député Fernand Kartheiser, le président d’Adrenalin Maks Woroszylo, le président du parti Fred Keup, ainsi que les membres et sympathisants. « Lexy, Lexy, Lexy, Osten, Osten, Osten ! » Les larmes aux yeux, la vétérinaire serre dans ses bras son père, le président d’honneur Jean Schoos. Pour la première fois, une femme représentera l’ADR au Parlement.

Le parti de Fred Keup a gagné près d’un point de pourcentage à l’échelle nationale, a récupéré le siège perdu en 2009 dans l’Est et, avec cinq sièges, a atteint le seuil nécessaire pour former un groupe parlementaire. Les disparités régionales sont révélatrices : on observe un glissement vers la droite dans le district nord, en particulier dans les localités situées au nord du lac de barrage, où le parti obtient traditionnellement de bons résultats. Dans les communes de Vichten, Reisdorf, Winseler, Kiischpelt et Goesdorf, l’ADR a progressé de plus de 5 % par rapport à 2018 ; c’est à Vichten que la progression a été la plus forte à l’échelle nationale, avec une hausse de 6,83 %. Dans la petite commune rurale de Kiischpelt (1 248 habitants), le parti a réalisé son meilleur résultat national et s’est classé juste derrière le CSV avec 18,1 %. Sur le plan socio-économique, la commune est plutôt défavorisée. (Voir p. 8)

Dans le district Est, l’ADR a plus ou moins stagné, même si elle a progressé à Berdorf, Befort, Consdorf, Stadbredimus (où le parti a le maire, Robi Beissel) et Dalheim. Au centre également, les résultats sont restés stables ; c’est à Colmar-Berg que le parti a enregistré sa plus forte baisse (-4,45 %). À l’échelle nationale, seul Niederanven, commune très en avance sur le plan socio-économique, a vu moins de 5 % de ses électeurs voter pour l’ADR. Dans le district Sud, c’est à Garnich, commune de résidence de Fred Keup (-4 %), et à Frisingen, fief de Gast Gibéryen (-3,98 %), que le parti a enregistré ses plus fortes baisses. C’est dans les villes socialement défavorisées que les gains ont été les plus importants : Pétange (+4,01 % pour atteindre 10,92 %), Differdange (+3,15 % pour atteindre 11,98 %), Rümelingen (+4,41 %, pour atteindre 12,19 %) et Esch-sur-Alzette (+2,98 %, pour atteindre 10,11 %).

Si ce sont des travailleurs et travailleuses désabusés et moins aisés qui ont voté pour l’ADR, ces personnes ne se retrouvent pas au « The Spot », où flottent des drapeaux luxembourgeois, où sont affichées des affiches « Lëtzebuerg gär hunn » et où la majorité porte un costume. Derrière le comptoir, des serveurs percés et tatoués servent à boire. Ils parlent à peine le luxembourgeois. « Ech wëll e Pinot Gris », rétorque un client. Le serveur lui propose un Chardonnay. « Je veux du vin luxembourgeois ! », répète l’homme avec verve. C’est le moment le plus joyeux de la soirée.

Alex Penning, secrétaire général et co-tête de liste du Centre, court dans tous les sens. Il dit ne pas savoir exactement qui vote pour son parti. La présence de Fokus et de Liberté n’a pas facilité les choses. Son collègue de parti Tom Weidig, conseiller municipal à Luxembourg-Ville, sera élu ce soir au Parlement. Avec Fred Keup, il a écrit l’année dernière l’ouvrage programmatique *Mir gi Lëtzebuerg net op – Auflösungserscheinungen einer kleinen Nation* (Nous ne renoncerons pas au Luxembourg – Signes de dissolution d’une petite nation), dans lequel les auteurs, à la manière de Thilo Sarrazin, se demandent si le Luxembourg est en train de se dissoudre. L’ouvrage aborde également la question d’une identité luxembourgeoise prétendument homogène, celle de la langue et les dangers d’une croissance sans fin. Tous deux ont été des figures de proue du mouvement « Wee 2050 ».

Ces dernières semaines, le parti avait de plus en plus de mal à se démarquer clairement de l’extrême droite, telle que la pratiquent les « Reichsbürger » en Allemagne. L’affaire concernant l’ancien candidat de l’Est, Alain Vossen, aux sympathies nazies ; la photo de profil de Dan Hardy, qui pouvait être associée aux « Reichsbürger » ; et le lien (nié par la suite par Fernand Kartheiser) avec l’organisation religieuse et d’extrême droite Civitas. Peu avant les élections, Fred Keup a alors déclaré sur Radio 100,7 que la photo de profil de son collègue de parti lui « fichait tout de même », et que l’« opinion » du journaliste – marquant ainsi l’entrée définitive de l’ère post-factuelle dans la politique luxembourgeoise. Le lendemain des élections, il a réitéré sur RTL Radio que les accusations lui étaient indifférentes, affirmant que Dan Hardy n’avait pas compris la symbolique. La nouvelle députée Alexandra Schoos a tenu un discours différent mardi matin sur 100,7 : le parti serait à la fois libéral et conservateur, et elle-même se distancierait personnellement de l’extrémisme de droite. Elle ne souhaitait en aucun cas « minimiser » la situation et « elle garderait un œil dessus ». Le parti n’est désormais plus « vieux et dépassé », a déclaré Alexandra Schoos. Être la première femme de l’ADR au Parlement compte beaucoup pour elle.

L’ambiance au Spot n’est euphorique que par moments. Les acclamations sont particulièrement vives lorsque Fred Keup commente les résultats des élections en direct sur RTL. Peu avant que le président du parti ne passe à l’antenne, Michel Lemaire, le candidat du Nord, lui lance : « N’oublie pas que tu es mortel ! » Fred Keup répond : « C’est ce que dit un esclave. » Une digression sur la Rome antique, et un hommage à Keup en tant que chef de guerre. La soirée se poursuit tranquillement, on y sert des brochettes de saumon et des bâtonnets de tomate-mozzarella, des bouchées au bacalhau et, plus tard, des crêpes au Nutella. La moyenne d’âge est élevée ; de temps à autre, les dirigeants du parti se retirent sur le trottoir devant la terrasse pour discuter et fumer des cigares.

Deux élèves ont été chargés, dans le cadre d’un cours scolaire, de mener des recherches sur l’ADR. C’est dans ce contexte qu’on les voit ici à l’extérieur aux côtés de Frédéric Becker, président d’ADR-International. Il porte une cravate rouge et un pin’s sur lequel est inscrit « Proud Republican ». Il trouve le Luxembourg charmant ; selon lui, la mentalité y est plutôt celle du nord de l’Allemagne : les gens ont besoin d’un peu de temps pour s’ouvrir, mais une fois qu’ils le font, on s’y fait des amis pour la vie. Dans toute société, il y a des perdants et des gagnants. « A-t-on jamais réussi à réduire les écarts et à rapprocher les uns des autres ? », demande Frédéric Becker de manière rhétorique. Avant d’ajouter aussitôt que la lutte contre la pauvreté est importante et qu’il est déplorable que, dans un pays comme le Luxembourg, des personnes vivent dans la rue. Le parti se présente depuis toujours comme social et défendant les « petites » gens. Un exemple d’actualité illustre bien ce que cela signifie dans la pratique. Il y a trois mois, le député Fernand Kartheiser a déposé un projet de loi visant à remettre en cause la reconduction automatique des baux et à accorder davantage de pouvoir aux propriétaires, y compris en cas de résiliation pour usage personnel. Dans son avis rendu mardi, le Conseil d’État a indiqué que cette proposition « remettait en cause un certain nombre d’acquis sociaux ». Étant donné que les locataires et les bailleurs devraient d’abord trouver un accord avant toute prolongation, cela représenterait pour les locataires un « risque réel de précarité », leur logement ne leur étant pas garanti – surtout dans le contexte de la crise du logement que connaît actuellement le pays, poursuit le Conseil d’État.

Dès les années 90, le parti se présentait comme la solution miracle à des problèmes complexes, même si les enjeux étaient alors différents. En 1999, il a remporté sept sièges de députés. Dans les débats sur les retraites dans le secteur privé et dans la fonction publique, on percevait déjà, il y a trente ans, cette mentalité du « nous contre eux » qui caractérise encore aujourd’hui le parti. L’ADR cultive sa « différence ». L’ancien député Robert Mehlen écrivait en 1994 dans le journal *Der Land* que les institutions démocratiques souffraient de « l’atmosphère étouffante et asphyxiante de la domination des partis et de la filocratie ». L’objectif, plutôt singulier au final, de ces élections nationales était de « devenir plus forts que les Verts » – et cet objectif aurait été atteint, selon Fred Keup le soir des élections. Avec les Verts, on pourrait désormais mener des « débats animés » dans l’opposition. Un électeur de longue date des Verts est assis dehors, sur la terrasse. Il se fait remarquer, il ne semble pas vraiment à sa place ici. Il s’agit de Christian Grégoire, du collectif Fräi Liewen, organisateur de la Marche blanche, qui « ne reconnaît plus les Verts ni leurs valeurs ». Dans ses propos, il fait souvent référence à l’ancien député vert Jean Huss, qui prenait lui aussi régulièrement la parole lors des manifestations. Grégoire n’est pas d’accord avec tout ce qui figure dans le programme de l’ADR, dit-il, mais cela aurait été le cas avec n’importe quel parti. La pandémie et ses conséquences priment sur tout le reste.

Toutes les personnes présentes au Spot adoptent un discours de victime face aux médias. Selon elles, la presse traite l’ADR de manière injuste. Elles souhaitent réagir davantage à cette situation. Fort de ses résultats électoraux, l’ADR se sent désormais conforté par le « Vollek ». « On lit peut-être encore *Le Luxemburger Wort* pour les avis de décès, mais les gens ne se laissent plus manipuler par la couverture médiatique », explique l’ancien député Gast Gibéryen, qui faisait partie des membres fondateurs du parti en 1987. L’ADR s’est-elle déplacée vers la droite ? Pas du tout, affirme-t-il haut et fort, une chope à la main, elle est simplement devenue « plus précise ». Il interrompt avec colère l’homme qui se tient à côté de lui et s’apprête à prendre la parole : « Tais-toi ! C’est moi qui parle en ce moment ! »