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Environnement 9 min de lecture

L’eau n’est pas de l’électricité

Les ressources en eau sont menacées dans toute l'Europe. Le Luxembourg est lui aussi à la recherche de nouvelles réserves

Article paru dans Édition mars 2023
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L’eau n’est pas de l’électricité
« Contrairement à l'électricité, l'eau nécessite une infrastructure complexe et coûteuse », explique André Weidenhaupt © Photo : Sven Becker

Les voyageurs se rendant en Suisse et en Autriche peuvent constater que les chutes de neige dans les Alpes ont été nettement moins importantes que d’habitude. Depuis les rives du lac de Garde, il est désormais possible de se rendre à pied jusqu’à la petite île de San Biagio, qui n’est habituellement accessible qu’en bateau. Sur le Rhin, la circulation fluviale est perturbée par des niveaux d’eau bas ; certains cargos ne circulent qu’à moitié chargés. En France, les précipitations ont été cet hiver jusqu’à 85 % inférieures à la moyenne – les premières réunions de crise ont déjà eu lieu. L’été dernier, une multitude d’images montrant des lits de rivières asséchés et des plans d’eau stagnants ont fait le tour des réseaux sociaux. Derrière ces images se cache le sort de nombreux organismes aquatiques qui ont perdu leur habitat, ainsi que celui d’agriculteurs confrontés à des cultures de maïs desséchées. De leur côté, les centrales nucléaires ont manqué d’eau de refroidissement et les centrales hydroélectriques ne peuvent produire d’électricité sans eau. Des analyses satellitaires de l’université de Graz, publiées en janvier, montrent que les anomalies au niveau des réserves d’eau se sont aggravées depuis 2018. Les régions d’Europe centrale et médiane, éloignées des côtes, sont particulièrement touchées.

Si l’on consulte les chiffres récents de l’Office de la gestion de l’eau, on constate que les données relatives aux nappes phréatiques n’ont plus été mises à jour depuis juillet 2022. Ces données sont toutefois probablement obsolètes depuis longtemps, car, comme le souligne l’Office lui-même, l’état des nappes phréatiques est étroitement lié aux précipitations hivernales. Or, cet hiver, il a rarement plu. Interrogé par Land, Jean-Paul Lickes explique qu’un déficit de recharge de 25 % des nappes phréatiques avait été enregistré début février 2023. Ce déficit ne devrait se faire sentir l’été prochain que pour quelques sources isolées. « Pour la plupart des réserves souterraines d’eau potable, cela ne pose toutefois aucun problème, car celles-ci ne sont affectées qu’après plusieurs années de sécheresse. » Au Luxembourg, l’eau potable provient pour moitié de sources souterraines et pour moitié du lac de retenue.

Le Luxembourg est traversé par plus de 5 000 kilomètres de canalisations d’eau publiques, auxquelles sont raccordés les particuliers, l’industrie et l’agriculture. Selon le Statec, un peu plus de la moitié de la consommation revient aux ménages, 26 % au secteur des services, 9 % à l’industrie et 1 % à l’agriculture. Il s’agit là d’une part étonnamment faible, qui s’explique apparemment par le fait que le Statec exclut les besoins en eau potable des animaux de ses statistiques relatives au secteur agricole. En effet, une vache peut boire jusqu’à 150 litres d’eau par jour, et le Luxembourg compte environ 200 000 bovins. Leur consommation d’eau équivaut donc à un peu plus de dix bassins olympiques par jour. De plus, les bovins ont des besoins en eau potable par tête supérieurs à ceux des particuliers, qui s’établissent à 130 litres par jour. L’augmentation du cheptel bovin exerce donc une pression sur l’eau douce similaire à celle de la croissance démographique : « Lorsqu’un agriculteur fait passer son cheptel de 50 à 250 vaches, c’est comme si un nouveau lotissement voyait le jour », affirme Jean-Paul Lickes.

L’agriculture intensive nuit en outre à la qualité de l’eau en raison des polluants qu’elle génère : les engrais, les herbicides et les pesticides épandus sur les terres agricoles finissent tôt ou tard par se retrouver dans les eaux souterraines et de surface. La vitesse à laquelle ces substances pénètrent dans les eaux souterraines dépend de l’intensité des précipitations et du type de sol. Les micro-organismes présents dans une couche d’humus épaisse sont plus efficaces pour retenir les polluants : la formation d’humus contribue donc également à la protection de l’eau. Actuellement, 23 % de l’eau de source ne répond pas aux normes de qualité requises pour être injectée dans le réseau d’eau potable sans traitement rigoureux. En tant que défenseurs de l’eau potable, les agriculteurs ne souhaitent pas encore se réinventer. Le directeur de l’Office de gestion de l’eau a déploré l’été dernier dans le Land que l’agriculture veuille s’en tenir à un mode de production intensif : « Chaque fois que nous avons presque trouvé une solution, il se passe quelque chose qui fait tout capoter. Actuellement, c’est la guerre en Ukraine qui, selon les agriculteurs, les oblige à produire davantage de blé, ce qui les justifierait à recourir à une fertilisation plus intensive. »

Même si la mise en place de mesures de protection à grande échelle progresse lentement, divers projets locaux sont couronnés de succès, comme le souligne André Weidenhaupt, conseiller du gouvernement : « Dans la région du lac de barrage, la Laku (Landwirtschaflech Kooperatioun Uewersauer) organise des réunions sur le thème de l’utilisation des terres agricoles respectueuse des cours d’eau. » De plus, l’utilisation d’herbicides ne serait pas uniquement imputable aux agriculteurs, mais également à la CFL, qui souhaite maintenir ses voies ferrées exemptes de mauvaises herbes, ainsi qu’à leur utilisation massive par les agents communaux. « Il s’agit toutefois d’un héritage du passé ; l’utilisation de produits polluants dans les communes est désormais réglementée », précise ce docteur en chimie. Le fait que la CFL ne recherche que lentement des alternatives aux herbicides a incité Edgard Arendt, juriste spécialisé dans les questions liées à l’eau, à poser la question suivante dans le forum : « Comment convaincre un agriculteur de la nécessité de réduire l’utilisation de produits phytosanitaires alors que les autorités publiques hésitent à mettre un terme à la pollution environnementale imputable à des entreprises dans lesquelles l’État a son mot à dire ? »

Alors que les bovins ne boivent de l’eau locale que pour étancher leur soif, les humains consacrent 30 % de leurs besoins quotidiens à la chasse d’eau. Selon le ministère fédéral allemand de l’Environnement, les anciennes toilettes consomment entre 9 et 14 litres d’eau par chasse. Jean-Paul Lickes estime qu’il est facile d’y remédier en modifiant le réservoir de chasse d’eau afin de ne plus utiliser que trois à six litres par chasse. « Il est également possible d’alimenter ses toilettes avec de l’eau de pluie ; ceux qui envisagent cette solution peuvent demander une subvention à cet effet. Un projet pilote sur les eaux grises est actuellement en cours et, pour les nouvelles constructions, nous recommandons de prévoir un réservoir d’eau de pluie », explique Jean-Paul Lickes. Par ailleurs, les anciennes machines à laver consomment également beaucoup d’eau – jusqu’à 120 litres. L’Office de la gestion de l’eau fournit des informations sur ces « gros consommateurs d’eau », mais celles-ci sont quelque peu cachées sur son site Internet et seuls quelques conseils ponctuels sur les économies d’eau ont été diffusés ces derniers mois, bien que Jean-Paul Lickes estime que les ménages privés ont également un rôle à jouer : « Nous devrions utiliser l’eau avec parcimonie. Chacun peut apporter sa petite contribution pour lutter contre le gaspillage de l’eau. » Les appareils économes en eau et peut-être une prise de conscience en matière de protection de l’eau se reflètent déjà dans les statistiques : alors que la consommation d’eau par habitant s’élevait encore à 93 mètres cubes en 2010, elle est tombée à 72 en 2021.

Il n’y a pas lieu de craindre de pénurie d’eau imminente dans un avenir proche, mais des difficultés sont prévues d’ici 2035. « Si la population continue de croître à ce rythme, il faudra une ressource supplémentaire importante », explique M. Lickes. La variable négligée dans ce calcul reste toutefois l’impact du changement climatique sur les réserves d’eau et, par conséquent, la multiplication des périodes de sécheresse, des pluies torrentielles ainsi que des effets d’évapotranspiration liés à la chaleur (l’évaporation de l’eau des surfaces aquatiques et des sols, ainsi que la transpiration de la flore et de la faune). D’après des documents rédigés par Andrew Ferrone, climatologue titulaire d’un doctorat et collaborateur de l’ASTA, Andrew Ferrone, titulaire d’un doctorat en climatologie et collaborateur de l’ASTA, il ressort que les températures de 1991 à 2020 ont augmenté de 1,6 degré Celsius par rapport aux relevés précédents de 1860 à 1990. Si, à première vue, les graphiques relatifs aux précipitations moyennes annuelles ne montrent guère de fluctuations, on remarque toutefois, en y regardant de plus près, des différences saisonnières : forte baisse au printemps, légère augmentation en hiver et multiplication des épisodes de fortes précipitations tant en été qu’en hiver. De plus, un graphique illustre une aggravation des périodes de sécheresse pour les mois d’avril à novembre au cours des trois dernières décennies. Les sécheresses et les fortes pluies ont des répercussions négatives tant sur la quantité que sur la qualité de l’eau.

Plus encore que les transports et la construction de logements, ce sont les réserves d’eau qui s’imposent comme une limite incontournable à la croissance. Mais comme le Luxembourg a l’habitude d’importer tout, de la main-d’œuvre à l’énergie, René Winkin, de la fédération industrielle Fedil, a posé la question il y a quelques années : pourquoi ne pas importer également l’eau de la Grande Région ? « L’eau, ce n’est pas l’électricité », souligne André Weidenhaupt cette semaine lorsqu’on l’interroge à ce sujet. Certes, il existe quelques sources SES en Belgique et la DEA en exploite une en Allemagne, à hauteur de Vianden, mais : « Contrairement à l’électricité, l’eau nécessite une infrastructure complexe et coûteuse. » Il serait plus réaliste de puiser dans la Moselle. « Les dernières études de faisabilité sont actuellement en cours », explique André Weidenhaupt. L’idée avait déjà été évoquée lors de la création de la SES en 1899. La forte teneur en chlorure (deux fois supérieure aux valeurs recommandées), due à Novacarb, une usine de carbonate de sodium située sur les rives de la Meurthe, reste toutefois un défi. La société française Moselle des Eaux envisage la même solution, mais hésite pour l’instant en raison des coûts élevés de traitement.

Le directeur de l’Office de gestion de l’eau envisage les jours à venir avec sérénité : « On prévoit beaucoup de pluie pour les prochains jours. » Le lac de retenue va désormais pouvoir se remplir ; son niveau, maintenu plus bas en hiver qu’en été à des fins de protection contre les crues, doit en effet remonter au printemps. « Cet été, la nouvelle station de traitement de Sebes à Eschdorf sera également mise en service ; elle pourra traiter 110 000 mètres cubes par jour au lieu de 75 000 », explique André Weidenhaupt. On ne souffrira pas de la soif cet été. Mais peut-être que les algues bleues gâcheront les plaisirs de la baignade si des averses torrentielles viennent à nouveau déverser une quantité excessive d’engrais phosphatés dans le lac.