Une expo à Metz célèbre les liens entre Jean Vodaine et la communauté poétique luxembourgeoise

Vers un langage transfrontalier

d'Lëtzebuerger Land du 08.05.2026

À l’occasion des vingt ans de sa disparition, l’exposition Jean Vodaine, arpenteur de frontières met en lumière la production autodidacte et protéiforme de Jean Vodaine (1921-2006), cordonnier devenu poète, imprimeur, typographe, mais aussi graveur et peintre. À partir des fonds de l’association Jean Vodaine et de la Médiathèque Verlaine de Metz, le parcours retrace, en dix sections, la trajectoire européenne de cet artiste ainsi que la dimension collective de son travail. Aux côtés de l’écrivain luxembourgeois Edmond Dune (1914-1988), Jean Vodaine aura fondé et animé trois revues : Le Courrier de poésie, La Tour aux puces et surtout Dire, qui demeure à ce jour la publication la plus connue de ce tandem. Une entreprise de poésie transfrontalière qui dresse, en filigrane, le portrait d’une époque marquée par l’industrie du fer et du charbon.

Si « la poésie doit être faites par tous » (Lautréamont) et que « la main à plume vaut la main à charrue » (Arthur Rimbaud), encore faut-il disposer des techniques de reproduction permettant de rendre publique son expression. C’est à cette fin que Jean Vodaine acquiert en 1949 une presse à bras. Cet outil lui ouvre alors la voie, audacieuse, de l’autoédition ; le jeune poète-cordonnier peut désormais imprimer, par ses propres moyens, ses écrits comme ceux de son entourage. Dans le sillage de Michel Ragon et de Jean L’Anselme, qui ont respectivement fondé Les Cahiers du peuple (1946) et Peuple et Poésie (1947), Jean Vodaine est à l’origine de deux revues de sensibilité prolétarienne : Poésie avec nous (1949-1950) et Le Courrier de poésie (1951-1954).

Souvent installés en province, leurs contributeurs sont, tous, autodidactes, et très largement masculins. On y rencontre Jules Mougin, facteur officiant dans un village du sud de la France, ou encore un certain Gaston Chaissac, cordonnier reclus dans la campagne vendéenne, à Sainte Florence. Quant à Jean Vodaine, il mène cette activité éditoriale depuis son domicile de Basse-Yutz, en plus de son nouvel emploi de manœuvre aux hauts-fourneaux de Thionville. L’affirmation, dans ces deux revues, du double statut d’« ouvrier-poète », se veut une réponse au critique Julien Benda, qui déclarait, sur les ondes de l’ORTF, qu’« une main calleuse ne pourra jamais écrire. »

L’apport d’Edmond Dune se révèle décisif pour l’avènement de la revue Poésie avec nous. En plus de mettre Vodaine en lien avec de nombreux écrivains, il est l’auteur d’une première illustration, une Tête d’homme (1950), qui marque le début d’une pratique de la gravure qui deviendra régulière par la suite. Dune est par ailleurs à l’origine de la conception « postale » du Courrier de poésie. Dès l’été 1950, celui-ci adresse à Vodaine une maquette annotée où il lui fait part de son projet de mise en page, qui sera finalement adopté durant les trois années de publication de cette revue. Une vitrine nous en montre le procédé ingénieux. Non reliés, les textes de Courrier de poésie se présentent de façon autonome, mis sous pli dans une enveloppe commune ; deux agrafes suffisent à faire rabat. Ainsi décloisonnée, la poésie, comme les timbres, s’affranchit des frontières.

Une aspiration à la liberté qui se manifeste aussi bien à travers la figure de l’oiseau, si présente dans les gravures sur bois de Jean Vodaine. L’invitation au voyage se poursuit avec un superbe collage de timbres sur lequel on lit : « L’Europe sans nous n’existe pas, les penseurs, les écrivains, les poètes. » Cet énoncé annonce l’aventure européenne de La Tour aux puces, revue dont le nom provient de cet édifice, à Thionville, construit au XIe siècle par les Comtes de Luxembourg. Autour de cette publication littéraire se forme le « Groupe de Yutz », un collectif constitué de cinq passionnés autodidactes qui va se consacrer à l’édition de figures rares ou oubliées de la littérature, telles que l’abbé Pinck ou le poète Georges Alexandre. Outre des poèmes, le sommaire de La Tour aux puces s’élargit à des essais historiques, à des hommages à des artistes défunts mais aussi à des traductions assurées, à tour de rôle, par Adrien Printz et Edmond Dune. Au fil des pages, le lecteur enjambe les frontières et les siècles, passant de chants anonymes des tribus amérindiennes à la poésie avant-gardiste d’Edoardo Sanguineti.

La publication de Dire se fait sous la double bannière de la littérature prolétarienne et de l’art brut. Inlassable épistolier, Gaston Chaissac (1910-1964) est présent auprès de Jean Vodaine dès le premier numéro de Poésie avec nous, en 1949. S’ensuit, entre les deux poètes-cordonniers, une collaboration fructueuse qui aboutit à la parution des Histoires d’un vacher (1952). Dix ans plus tard, Jean Dubuffet et Gaston Chaissac fourniront des gravures aux premiers numéros de Dire, la nouvelle revue initiée en 1962 par le Groupe de Yutz. Vient enfin Les Tentations des Plumes de paon (1963), très bel ouvrage que l’on peut découvrir, où des gravures de Vodaine illustrent une nouvelle de Gaston Chaissac. À la lueur des écrits de ce dernier et des œuvres plastiques de Vodaine, on se rend compte de la parenté entre leurs univers, ancrés dans une humble réalité peuplée d’animaux de basse-cour et de figures pittoresques. Il s’agit, de part et d’autre, de réhabiliter l’humour, le laid, le prosaïsme de la vie provinciale, contre l’esprit de sérieux qui règne dans les arts.

En 1969, Jean Vodaine imprime un numéro de Dire entièrement composé de poèmes-affiches. Il en signe et mentionne l’invention en bas du poème d’Arthur Praillet, « Le silence de parler » (Dire, n°8-9). Chaque exemplaire de la revue réunira, dès lors, un ensemble de poèmes de grand format à déplier, idéalement destinés à prendre place au sein de l’espace public. Tout un pan de l’espace d’exposition en est ainsi recouvert. Plutôt que des slogans et des mots d’ordre, les poèmes-affiches de Dire font apparaître des poètes anonymes aux côtés d’autres, aujourd’hui renommés, comme Léopold Sédar Senghor, Jean Arp ou Anise Koltz. Sous le titre Œillets rouges pour Paris, le no 12 met en lumière des poètes slovènes du début du XIXe siècle. Le no 15 est dédié à la poésie malgache de langue française, tandis que le no 22 réunit, pêle-mêle, des poèmes d’auteurs luxembourgeois d’expression allemande (Anise Koltz, Roger Manderscheid) illustrés de linogravures de Roger Bertemes. Jusqu’en 1984, année à laquelle s’achève l’aventure de Dire, le poème-affiche donne à voir un travail éditorial rare. Il s’accompagne d’une révolution typographique où les lettres dansent sur la page, comme on peut le voir à la lueur d’un poème d’Allen Ginsberg (A Supermarket in California) et d’Edmond Dune (L’Offrande tropicale, Dire, n°3).

L’exposition Jean Vodaine, arpenteur de frontières est assortie d’une riche programmation associée. Partenaire de la manifestation au côté de la médiathèque Verlaine de Metz, le Centre national de littérature de Mersch prend part aux festivités. Une conférence de Myriam Sunnen, spécialiste de l’œuvre d’Edmond Dune notamment, se tiendra ainsi à Metz, le vendredi 12 juin à 18h30. Histoire de faire revivre cette époque industrielle qui a vu l’art du livre décliné dans toute sa matérialité (papier, reliure, typographie, encre).

L’exposition Jean Vodaine, arpenteur de frontières

Loïc Millot
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