Une approche décalée au Cercle Cité

Le sens du livre d’artiste

d'Lëtzebuerger Land du 08.05.2026

Montrer une exposition sur les livres d’artistes a quelque chose de particulier et de déroutant. Les moyens virtuels, les images sont tellement présentes dans nos vies que nous nous conformons, avec leur usage de chaque instant à ce qui arrivera peut-être bientôt : la disparition de l’impression papier et donc du livre en général. Avec ΙΣΤΟΣ / WEB – Contemporary Artists’ Books, Maria Bourbou, la curatrice assistée de l’historien d’art Aias Christofis, cherche à donner la preuve du contraire. Le livre d’artiste a toujours sa place dans la production papier, il a même la particularité d’être unique.

Le visiteur du Ratskeller est donc amené à s’intéresser à une expression de « niche ». Mais le livre d’artiste contemporain est l’héritier d’une des plus vieilles expressions de l’humanité. Sans livres, qu’ils soient illustrés ou non – partant des tablettes en argile dans l’Antiquité, aux codex sur peau de moutons du Moyen Âge puis, à partir de Gutenberg à l’impression en exemplaires multiples – nous n’aurions pas de mémoire du récit de l’humanité. On en donnera pour preuve une production non pas sur papier dans l’exposition, mais une vidéo où Fabio Godinho lit L’Odyssée d’Homère (Left to Their Own Fate (Odyssey, 2019). Le récit, arraché feuille à feuille et emporté par la Méditerranée sur les lieux même des aventures d’Ulysse, nous renvoie à l’oubli, à la mise en danger de la culture et de l’art en particulier en tant que moyen d’expression.

ΙΣΤΟΣ / WEB – Contemporary Artists’ Books couvre des catégories très différentes. Des artistes qui illustrent un texte, comme Robert Brandy les Geheime Gedichte de Giôrgos Sephéris (Editions Phi,1988), ou une collaboration écrit dessins entre Fernando Arrabal et Alecos Fassianos, Sa corolle noire (André Biren,1988). Ce sont des créations qui s’apparentent encore à l’expression classique, apparue dans les années 1960 et qui furent en vogue, essentiellement en France. On remarquera le travail d’Anneke Walch avec Grenzen (2015), un voyage dessiné qui se déploie grâce à la forme du leporello (le livre-accordéon) le long de la Moselle et les lieux historiques des conflits dans notre région.

Plus on avance dans l’exposition, plus on se rend compte d’une valeur de travail sociétal et politique du livre d’artiste contemporain. Ainsi du porte-folio 10 little refugees (2016) de Désirée Winckler, à la typographie de couverture brodée par l’artiste avec tout l’amour qu’elle exprime dans ses gravures sur la détresse des enfants déplacés. Et, comment ne pas penser, avec son voisin de vitrine Claude Gérard, à la disparition totale d’un pan de culture dans les années 1930 en Allemagne ? Aujourd’hui, les contenus apparemment infinis du web tendent de fait vers une pensée unique. L’illustration en est donnée par deux œuvres de Maria Kompatsari BOOK-ANTROPIC (2019) et Open book #10 (2025). Les pages sont fragmentées, des documents d’archives passés au shredder.

On préfère personnellement le terme « livre-objet ». C’est par la présentation visuelle qu’est entrée dans l’histoire de l’art le mythique Every Building on the Sunset Strip (1966) d’Ed Ruscha, qui reconstitue méthodiquement les deux kilomètres et demi des deux côtés de façades de la fameuse avenue hollywoodienne. La forme du leporello est devenu une expression type du livre d’artiste : il permet le récit visuel. C’est aussi l’objet de l’album de Robert Hall Happenstance (2024-2026), un assemblage de vingt-cinq paysages, à partir de cartes postales glanées sur des marchés aux puces, retravaillées de manière presque imperceptible. De la fiction fait main qui résiste à la fiction numérique.

On peut dire la même chose de Web-based visual poem, digital multimedia work on laptop (2014-2018) où Maria Bourbou, l’artiste, utilise comme support « l’ennemi » lui-même : un ordinateur. Sa synthèse visuelle est plus forte que les mots de Maria Bourbou, la curatrice, dans le texte explicatif de ΙΣΤΟΣ / WEB – Contemporary Artists’ Books : les œuvres présentées constitueraient une anti-toile/web. ΙΣΤΟΣ signifiant « toile », le fil rouge serait « un réseau relationnel et créatif » autre. Mais il y a création et création dans ΙΣΤΟΣ / WEB – Contemporary Artists’ Books.

Les deux pièces les plus conceptionelles untitled combination_stockage et walls origins/replacements_library (2024) de Julien Hübsch résument le propos de manière magistrale. Les livres sont appuyés l’un contre l’autre, comme s’ils s’épaulaient, maintenus ensemble par un sangle. Dans une bibliothèque murale retournée comme une cage ou formant un tout avec un morceau de mur qui fut peut-être celui d’une bibliothèque ?

Marianne Brausch
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