Home is where they clip your wings : c’est ce que constate Bekija, la narratrice de She Who Remains quand, avant de fuir son village natal, elle ouvre en grand les portes du pigeonnier méticuleusement construit par son père avant que celui-ci ne se fasse abattre d’une balle dans le front, se rappelant alors que même si les pigeons s’envolent, ils retournent toujours au bercail une fois qu’on leur a coupé les ailes. Et c’est cette phrase, home is where they clip your wings, qui pourrait constituer le fil rouge de la shortlist du International Booker Prize qui, depuis 2016, récompense chaque année un roman venant d’être traduit en anglais.
À voir la liste des lauréats récents – Han Kang, László Krasznahorkai ou encore Olga Tokarczuk – l’on se dit qu’au-delà d’être devenu un indicateur assez fiable des futurs prix Nobel de la littérature, l’International Booker Prize se veut aussi un prix féministe : en dix ans, il n’y a eu que trois lauréats masculins. Couvrant, pour le cru 2026, une vingtaine d’années – le roman le plus ancien, La sorcière de Marie Ndiaye, a été publié en 1996 et le plus récent, Lichtspiel de Daniel Kehlmann, en 2023 –, la shortlist persiste dans cette veine : hormis Lichtspiel de Daniel Kehlmann, les cinq autres romans ont été écrits par des femmes, à savoir par les autrices bulgare Rene Karabash (She Who Remains), brésilienne Ana Paula Maia (On Earth As It Is Beneath), française Marie Ndiaye (La Sorcière), allemande Shida Bazyar (Nachts ist es leise in Teheran) et taïwanaise Yang Shuang-zi (Taiwan Travelogue).
She Who Remains, récit d’un amour queer impossible dans une Albanie reculée
Avant son départ, She Who Remains évoque le quotidien de Batija en haut des montagnes d’Albanie, dans une région régie par le Kanun, un code de droit médiéval qui détermine la vie et, surtout, la mort des habitants, la plupart des us et coutumes du Kanun aboutissant à des vendettas sanguinolentes. Il en va ainsi du sort de la famille de Batija qui, parce qu’elle ne peut plus produire les preuves d’une virginité perdue, déclarera, la veille de son mariage arrangé, qu’elle veut devenir une sworn virgin, par quoi on désigne, dans ces régions, une femme qui fait un vœu de chasteté et, ce faisant, vivra en tant qu’homme parmi les siens, sorte de transition de genre légitimée par le codex du Kanun, atavisme potentiellement queer au milieu même d’un monde gouverné par les hommes. L’engrenage tragique prendra néanmoins son cours, puisque l’annulation du mariage forcera Batija à désigner un homme de sa famille à être assassiné par un membre de la famille du mari humilié. Et si Batija raconte deux fois son dépucelage, la première fois un viol perpétré par l’idiot du village, la deuxième fois avec son amie d’enfance Dhana, c’est pour recouvrir le récit de son amour illégitime avec Dhana, qui lui lisait des livres, à elle qui n’a jamais appris à lire et à écrire, raison pour laquelle elle mettra seize ans à découvrir le contenu des lettres que son frère Salé lui envoie de Bulgarie, lettres qui la pousseront à partir enfin d’un lieu baignant dans la violence. Écrit dans un style à la fois haletant et poétique, avançant par de courts alinéas, avec pour toute ponctuation des virgules, refusant ainsi la violence d’un récit qui dirait les choses de manière trop affirmative, laissant planer l’hésitation, juxtaposant rêves et désirs à la réalité brutale, She Who Remains est un beau récit sur la survie d’un amour queer impossible, un peu comme dans The Safekeep de Yael van der Wouden, au beau milieu d’un monde on ne peut plus rétrograde, archaïque et masculiniste, récit qui oscille entre luminosité – de l’écriture – et noirceur – du propos – les plus totaux.
Taiwan Travelogue, exotisme littéraire entre récit historique et livre de recettes
Sorte de croisement entre Call Me By Your Name et La Passion de Dodin Bouffant, Taiwan Travelogue est à la fois un roman d’apprentissage queer et un hommage à la cuisine taïwanaise. Si vous n’aimez pas les romans qui se transforment par moments (ou, plutôt, tous les trois alinéas) en livre de cuisine, passez votre chemin : il ne se passe pas une page sans qu’Aoyama, l’autrice-narratrice, ne cherche à rassasier ce « monstre » qui loge dans son estomac depuis qu’enfant, elle a connu un sevrage aussi cruel que traumatisant, raison pour laquelle sa gourmandise devient non seulement le fil conducteur narratif de ce travelogue où nous voyons l’autrice, invitée par la Nishinkai Women’s Organisation, voyager à travers un Taïwan colonisé par le Japon pour des lectures-rencontres dans des écoles de jeunes filles, mais aussi le lieu même, éminemment politique, de la lente éclosion des sentiments entre Aoyama et sa traductrice Chi-chan et des frictions qui ne manqueront pas d’apparaître, d’un parce que l’amour entre deux femmes est encore un tabou dans le Taïwan des années 1930 – Chi-chan s’est résignée à un mariage arrangé censé avoir lieu dans un an – et de deux parce que, même si Aoyama s’insurge contre les discriminations que subissent, sur l’île, les femmes et les colons et qui se manifestent jusque dans la concoction de plats, tel repas étant associé à telle classe sociale, ce sera Aoyama même qui, rêvant d’une égalité entre elle et Chi-chan, reproduira ces inégalités, inconsciente qu’elle est du lieu d’énonciation dont elle parle, qui est celui des colonisateurs. Écrit par une narratrice peu fiable à cause de la naïveté de son regard sur un Taïwan dont elle ne voit pas le mal à le considérer comme exotique, Taiwan Travelogue est un roman d’initiation postcolonial touchant, qui cache habilement sa charge politique, plus féroce qu’il n’y paraît, sous des couches de farine, des lacs de sauce soja et des montagnes de sashimis.
La Sorcière, un mélange savoureux entre surréel et naturalisme, signé Marie Ndiaye
Lucie est une sorcière médiocre. Ses talents, élimés comme des baskets portées trop longtemps, se limitent à savoir où se trouve autrui en convoquant des images mentales de la personne visée, pouvoir qu’elle utilise la plupart du temps pour s’enquérir des agissements d’un mari qui, dès qu’il rentre du boulot, se renfrogne. Au début de La Sorcière, dont la relecture ne fait que confirmer que Marie Ndiaye reste l’une des voix les plus insaisissables et singulières de la littérature française contemporaine, Lucie décide d’initier ses filles aux pouvoirs surnaturels qu’elle a hérités de sa mère, une sorcière bien plus puissante qu’elle ne l’est. Alors que son mari prend la poudre d’escampette, emportant avec lui un héritage anthume laissé par le père de Lucie à sa fille, pécule que ledit père, pris en flagrant délit d’escroquerie par son entreprise, est prié de leur reverser fissa et que le mari va s’empresser de dilapider, ses filles, ayant vite appris à se transformer en corneilles, vont s’envoler pour de bon. Tantôt burlesque, tantôt incongru, La Sorcière détonne de par la manière dont l’autrice mêle le surréel au naturalisme : loin de cette hésitation fantastique définie par Todorov et qui a encouragé des auteurs, depuis Guy de Maupassant et Henry James, à laisser planer sur leurs récits le doute entre une lecture fantastique et une interprétation naturaliste, La Sorcière mêle allègrement des situations on ne peut plus prosaïques à de la magie noire, l’inquiétante étrangeté du roman venant moins de la sorcellerie que des relations familiales non simplement dysfonctionnelles mais teintées d’une cruauté dont Ndiaye deviendra experte par la suite et qui, ici, se traduisent par une indifférence et un manque d’empathie : si sa voisine Isabelle finit par abandonner son fils Steve après qu’une vision de Lucie l’eut vu se promener, dans le futur, sans cravate, donc sans le succès professionnel auquel sa mère le vouait, Lucie finira, elle, délaissée par son mari et ses filles. Si home is where they clip your wings, Lucie, en donnant des ailes à ses filles, se les coupe, les siennes propres.
On Earth As It Is Beneath, roman où la volonté civisalisatrice rencontre la violence des hommes
Dirigée par Melquíades, un homme devenu fou à force de vivre entouré de meurtriers sans foi ni loi, la colonie pénitentiaire au centre d’On Earth As It Is Beneath détient un record dont son directeur est on ne peut plus fier : depuis son ouverture, personne n’a réussi à s’en échapper. Et pourtant, il leur laisse une chance d’y parvenir puisque, lors de nuits ritualisées, il choisit un ou deux prisonniers, leur enlève le bracelet électronique et leur donne trente secondes pour fuir – trente secondes au bout desquelles il se mettra à les chasser. Inutile de dire que ces « mesures socio-éducatives », comme il les appelle, n’aboutissent jamais à une vraie fugue, Melquíades étant, malgré la folie qui l’habite, un tireur bien trop habile pour en laisser s’échapper un. Ils finiront donc six pieds sous terre, rejoignant d’innombrables cadavres, la colonie ayant été construite sur un lieu où autrefois l’on tortura et tua des esclaves. Alors que les derniers survivants attendent l’arrivée promise d’un employé gouvernemental, censé effectuer une dernière inspection avant de fermer définitivement ce lieu sinistre et de transférer ses prisonniers, ces derniers espèrent encore quitter la colonie, où les frontières entre criminels et gardiens sont floutées depuis longtemps. Réflexion âpre sur le mal, le roman d’Ana Paula Maia rappelle, par son style sec et par son évocation d’un enfer où la volonté civilisatrice se heurte à la violence des hommes, l’œuvre d’un Cormac McCarthy, si McCarthy avait troqué son souffle épique contre quelque chose qui, dans sa concision, est encore plus fataliste. Si l’on peut y lire comme une illustration fictionnelle des réflexions foucaldiennes sur le dysfonctionnement du système carcéral, le roman est bien plutôt un bilan métaphysique de l’échec de l’expérience humaniste.
Lichtspiel, un éclairage truculent sur les années les plus noires de l’humanité
Que faire quand ton pays est occupé par des monstres mais que ta carrière à l’étranger souffre de ta double inaptitude à parler la langue de l’exil et à t’adapter aux us et coutumes de ton pays d’accueil et, plus précisément, aux lois et non-dits qui gouvernent le réseautage et la production filmique à Hollywood ? Que faire quand, de surcroît, tu reçois des lettres de ta mère, malade, restée en Europe, te demandant de rentrer à son chevet ? Qu’il soit retourné au bercail transformé en enfer parce qu’il fut un fils modèle ou parce que quelque part au fond de lui-même, il savait que les États-Unis ne lui permettraient jamais de poursuivre sa carrière artistique avec les moyens dont il eût eu besoin, que le grand réalisateur G. W. Pabst soit donc retourné en Allemagne par opportunisme ou devoir filial, Daniel Kehlmann n’entend nullement l’éclairer dans son magistral Lichtspiel. Car Kehlmann est trop intelligent pour savoir qu’on n’élucide pas les motivations d’un homme qui, souvent, ne les connaît pas lui-même et qui, tout aussi souvent, sont multiples et ambiguës. Ce qu’il éclaire cependant, avec une maîtrise époustouflante, ce sont les années les plus noires que l’humanité ait connues. De retour en Allemagne nazie, retenu d’abord prisonnier par le gardien de sa résidence secondaire, un homme infect comme il en regorgeait alors et qui a profité du revirement de situation ayant permis à des crapules dont le seul talent était la propension à la dénonciation et à l’opportunisme de prendre leur revanche sur ceux qui avaient plus de talent et d’intelligence qu’eux pour devenir les nouveaux maîtres et gouverneurs, commençant, après une entrevue avec Goebbels, par réaliser des films en Allemagne, vendant son âme aux pires gens possibles, ne voyant ni comment son fils Jakob se nazifie, ni comment sa femme Trude sombre dans la dépression et l’alcool, G.W. Pabst fait suivre à une chute bien physique un déclin moral qui montre comment l’art, quand il devient une finalité en soi, se mue en monstre auquel on sacrifie tout, y inclus sa dignité et la vie de ses proches.
Racontant les années de Pabst sous le régime nazi comme un film réalisé par Pabst, narrant le réel comme le cauchemar que ça a dû être, jouant sur les perspectives et les focalisations, Kehlmann a écrit, avec Lichtspiel, l’un des romans les plus importants sur la Deuxième Guerre mondiale. S’il fait beaucoup rire, c’est parce que Kehlmann sait que c’est la seule force qu’a la littérature : si elle arrive toujours trop tard pour réparer le mal qu’a fait le réel, il lui reste l’élégance formelle et la lucidité pour inciter, dans des temps qui résonnent sombrement avec les temps d’antan, à ne pas traîner dans la boue notre dignité humaine, ou le peu qui en reste, une nouvelle fois.
Nachts ist es leise in Teheran, l’histoire iranienne selon quatre perspectives personnelles
Retraçant quarante ans d’histoire iranienne à travers la perspective de quatre narrateurs, Nachts ist es leise in Teheran commence en 1979 et se concentre d’abord sur Behsad, jeune révolutionnaire marxiste en lutte contre les partisans de Khomeyni qui, victorieux, instaureront, après le départ du Shah, la République islamique. Contraint de vivre en clandestinité, Behsad pourra néanmoins se consoler de ce que ses sentiments pour Nahid soient réciproques : cette vie clandestine, ils la passeront d’abord à deux, puis à quatre. Ce sera Nahid qui, en 1989, reprendra les rênes du récit, la jeune littéraire racontant, dans un va-et-vient entre passé iranien et présent allemand aux accents presque proustiens, l’arrivée au foyer d’accueil en Allemagne, les demandes de séjour refusées, la gentillesse de leurs nouveaux amis allemands, mais aussi le racisme qu’ils y rencontrent, la vie qu’il faut reprendre à zéro, les obstacles linguistiques, la honte et l’humiliation, les difficultés de vivre dans un pays qui n’est pas et ne sera jamais le sien, le souvenir de la patrie qu’on a dû quitter et la promesse qu’on y retournera dès qu’on pourra, promesse dont on craint qu’elle ne puisse pas être tenue. Dix ans plus tard, ce sera à sa fille Laleh de narrer des vacances en Iran, les retrouvailles avec une famille qu’elle a été obligée de quitter toute jeune et dont elle ne se souvient que peu, de découvrir un pays qui est à la fois le sien et pas le sien, Laleh vivant ce double sentiment d’inadéquation d’enfant d’exilés socialisée dans une Allemagne dont elle maîtrise les sociolectes et références – Wetten dass, la Kelly Family – sans pour autant s’y sentir complètement chez elle et qui, redécouvrant la culture iranienne dont on l’a nourrie dès l’enfance, ressent malgré tout une sorte d’aliénation. Enfin, en 2009, alors que Mo, le frère de Laleh, participe aux manifs estudiantines contre les Studiengebühren, éclatent, en Iran, des révoltes autour de la réélection d’Ahmadinejad. C’est quand elle évoque avec mélancolie les vies brisées par un pays dont les régimes changeants ont pour seul dénominateur commun l’avidité, le fanatisme et la misogynie, que le roman de Bazyar convainc le plus. Il est d’autant plus regrettable que sa fin, teintée de l’optimisme d’un changement politique radical, soit désormais contredite par l’actualité iranienne.
S’il est, au final, difficile de prédire qui sera le lauréat 2026 (annoncé le 19 mai) et bien que le génie de Lichtspiel jette un peu d’ombre sur les cinq autres romans, l’éclectisme formel et la diversité des voix font de cette shortlist une sélection dont chaque titre mérite d’être découvert.