Étonnante exposition de peintres luxembourgeois à Paris

d'Lëtzebuerger Land du 06.03.2026

Au n°51 de la rue de Seine, Zidoun & Bossuyt dévoile au sein de la galerie parisienne qu’elle a fondée il y a trois ans, les œuvres protéiformes (et souvent méconnues) de quatre artistes luxembourgeois. Si l’on y retrouve des artistes depuis longtemps représentés par la galerie luxembourgeoise, comme Franck Miltgen et le duo formé par Jean Beichamel et Martine Feipel, qui ont bénéficié par le passé de solo shows, on y découvre l’étonnant travail de Anne Melan et de Luc Wolff, à l’écriture plastique intime et universelle à la fois. Intitulée Sensitive Cartographies, la manifestation met en dialogue une diversité de pratiques, de formes et de rapports à la modernité.

Ce n’est pas un hasard si les toiles de Anne Melan ont été choisies pour aller au-devant du spectateur, et ce dès la vitrine donnant sur la rue parisienne. L’artiste, qui s’est formée en arts appliqués aux universités de Toulouse (2004-2007) et de Strasbourg (2007-2009), était venue trouver la galerie lors de la Luxembourg Art Week, il y a deux ans. Après plusieurs visites à son atelier dont ils ressortent séduits, Audrey Bossuyt et Nordine Zidoun décident de valoriser son travail. Une stratégie inscrite dans les missions de la galerie : « L’organisation de cette exposition collective, confie Audrey Bossuyt, directrice de la galerie au côté de Nordine Zidoun, correspond à notre volonté de promouvoir la culture luxembourgeoise à l’étranger. » Quoi de mieux pour ce faire que les paysages luxembourgeois de Anne Melan, exécutés dans une facture qui exhume les grands maîtres du genre, de Claude le Lorrain à Caspar David Friedrich, jusqu’aux bizarreries surréalistes inspirées de leur virtuosité (Dali). Des anciens, Anne Melan reprend la technique à l’huile, laquelle lui permet d’accomplir de subtils effets de lumière en recourant à des couches de glacis, un procédé autrefois chéri des peintres flamands et vénitiens. Pour Sensitive Cartographies, Anne Melan dévoile des paysages de la campagne luxembourgeoise, à l’instar de Freedom (2024), où de grandes étendues vertes privées de présence humaine font apparaître, au loin, de paisibles habitations. Cette image a priori calme de la campagne est cependant prise au sein d’un édifice architectural qui le surplombe et opère comme un cadre dans le cadre, de façon réflexive, venant à troubler le bonheur fictif de la scène. Le réalisme apparent du paysage est pris à défaut, mis à distance par un dispositif d’encadrement qui fait basculer l’ensemble dans une vision fantastique. On songe, face à Freedom, aux vues métaphysiques de Giorgio De Chirico ou encore à René Magritte, pour ce qui est de la mise en crise de la représentation (Ceci n’est pas une pipe, 1929). Plus encore, c’est du genre du cappricio, ces panoramas entachés d’éléments étranges nés du caprice de l’artiste, dont il faudrait rapprocher les toiles de Anne Melan. Plus avant, Outside on a Freezing Day (2025) restitue une très belle vue hivernale de la ville d’Esch-sur-Alzette, où les demeures blanchies par la neige côtoient les cheminées fumantes des usines. Les toiles suivantes poursuivent cette cohabitation d’éléments paysagers et imaginaires, auxquels concourt d’ailleurs le choix de titres au sens équivoque. Ainsi de The True Power (2024), où l’œil suit les sinueuses d’un cours d’eau pour atteindre, en chemin, un village et son clocher : un panorama minutieux entrevu à travers un étrange édifice qui marque le seuil de la représentation. Le vrai pouvoir serait-il illusoire, inhérent à l’acte de peindre, de feindre ?

Dans des tonalités bleutées, couleur principale qui imprègne l’atmosphère de ces premières toiles, Anne Melan récidive avec Fishing in the Depth of the Inner Self (2024). Placée au centre d’une composition dominée par une arche, énième variante sur un cadre spéculaire, une présence humaine est introduite au sein d’une scène de pêche. L’artiste nous propose de ce paysage envahi par la végétation et les eaux, une représentation quasi psychanalytique. Le spectateur est invité à s’identifier au pêcheur, une activité qui, lorsqu’elle se pratique seule, est encline à favoriser l’introspection. À la façon des portraits « psychologiques », le paysage solitaire de Fishing in the Depth of the Inner Self fait miroiter l’intérieur et l’extérieur, l’humain et le paysage, le regardeur et le sujet peint. Dans The Sky Within (2026), Anne Melan va jusqu’à substituer à ses édifices architecturaux un cadre peint en trompe-l’œil. Un dispositif d’encadrement spéculaire intégré à la représentation qui étend à l’infini les pouvoirs de la peinture.

Cette tendance à l’absolu est autrement présente dans le travail patient, minutieux et répétitif de Luc Wolff. De lui, deux superbes Wallpapers sont mis en regard, disposés de part et d’autre d’un couloir. Ce sont deux frises réalisées à l’encre qui déclinent diversement (l’un en bleu, le second en noir) un même protocole : celui de reproduire au pinceau un même geste de façon sérielle et singulière à la fois, où chaque pièce peut être isolée ou combinée à une autre, de façon extensive et modulable. C’est du plus bel effet, proche de ce qu’ont pu produire des artistes comme Sol LeWitt, Simon Hantaï et Claude Viallat. Les Wallpapers de Luc Wolff charrient les frontières, oscillant entre dessin, installation, sculpture modulable et calligraphie. Pour rappel, le plasticien, qui est installé à Berlin depuis une quarantaine d’années, avait représenté le Luxembourg en 1997 à la Biennale de Venise. Or depuis, Wolff n’a pas eu d’expositions majeures au Luxembourg, ni au Casino Luxembourg, ni même au Mudam.  « C’est notre rôle, en tant que label de qualité, d’exposer à nouveau ses œuvres à des curateurs et de contribuer à refaire découvrir cet artiste conceptuel. C’est un travail de longue haleine. », déclare au Land Audrey Bossuyt, qui a découvert l’artiste par l’intermédiaire du collectionneur Marc Gubbini.

Les Wallpapers conduisent à la pièce suivante qui abrite les sculptures éco-sensibles de Jean Bechameil et Martine Feipel. Il s’agit pour la plupart de bas-reliefs en résine d’acrylique, dont certains sont dotés d’une rotation mécanique visant à reproduire les mouvements de la lune. Des formes circulaires qui circulent d’œuvre en œuvre et confinent souvent au céleste (Sun and Moon, 2025). Inscrits dans une archéologie du vivant, les bas-reliefs de Bechameil et Feipel voisinent avec des céramiques polychromes, qui constituent autant de variations métamorphiques sur les motifs du masque et du casque (Shelter, 2025 ; Double rêve, 2025). Il se trouve que le couple est actuellement en résidence à Versailles pour convertir en céramique des sculptures en résine d’acrylique. En résonnance avec ce travail, Franck Miltgen s’approprie avec finesse les Nymphéas, dont il propose une interprétation personnelle dans A Local Coral Reef, Giverny II (2022). Au célèbre motif de Monet, Miltgen substitue des empreintes de roche, qu’il imprime sur tissu ou qu’il martèle sur métal. Tout l’étage supérieur lui est consacré, et pour cause : nombre de ses sculptures sont éclairées au néon. Miltgen se confronte au volume, à l’acier, qu’il plie, lacère, recompose avec des effets de surface inattendus (Personal Archive, 2023) et qu’il combine à des éléments telluriques (empreintes de roche fossilisées). On en retrouve le même principe jusque dans la série Trace (2018), où l’artiste a laissé des empreintes de son corps sur des feuilles d’aluminium.

Voilà, en seulement quatre artistes, un panorama prometteur de la culture luxembourgeoise.

Exposition Sensitive Cartographies, de Anne Melan, Luc Wolff, Franck Miltgen, Jean Bechameil et Martine Feipel. Jusqu’au 14 mars à la galerie Zidoun & Bossuyt à Paris

Loïc Millot
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