De la place de l’humain et de la nature dans l’œuvre récente de Sandra Lieners

Un écosystème artistique

d'Lëtzebuerger Land du 20.02.2026

Renommée depuis une dizaine d’années pour ses peintures urbaines, Sandra Lieners fait l’objet d’une exposition qui interroge la relation, tantôt harmonieuse ou conflictuelle, de l’humain à son environnement naturel. Les œuvres que la galerie Reuter Bausch présente ont été réalisées entre 2020 et 2026 au Luxembourg ainsi qu’en Australie et au Mexique, où la plasticienne était invitée en résidence cet été.

D’heure en heure, jusqu’à la tombée de la nuit, Claude Monet peignait en séries des meules de blé ou la cathédrale de Rouen, quand Cézanne passait ses journées à halluciner la montagne Sainte-Victoire. Dans le sillon des impressionnistes, Sandra Lieners inscrit l’acte de peindre dans un lieu et une temporalité déterminés, captant les différents états de la lumière à travers la fenêtre de son atelier. La dimension de cette fenêtre, selon l’endroit où elle se trouve, détermine d’ailleurs le format de ses toiles, ce qui implique une fidélité au réel autant qu’une dimension autoréflexive. Les lieux de production sont inscrits à même la toile, ou mentionnés dans le titre, tels que Bosque de Chapultepec (2025) ou encore Xochimilco (2025), qui correspondent aux lieux de sa résidence mexicaine. Ailleurs, le nom d’une plante peut éventuellement faire office d’indice toponymique (Waratah). Quant à l’heure, celle-ci est parfois indiquée dans le titre de ses compositions, comme 8h50 ou 18:28. Ces deux toiles de 2020 issues de la même série The Light, nous renvoient au confinement, moment qui marque l’entrée de la nature dans l’œuvre de Sandra Lieners sous une forme abstraite.

Travaillant principalement en séries, Lieners donne forme à des compositions complexes, duelles, scindées verticalement en diptyques où voisinent des contraires : l’illusionnisme pictural d’un côté, et une matérialité démystifiante de l’autre. L’artiste, en effet, a depuis quelques années l’habitude de conserver sur la surface de la toile les traces de son travail, y intégrant en marge des bandelettes, un chiffon étoilé de tâches de couleurs et des rebuts matériels dans d’autres œuvres. Cadmium Yellow (2022) est ainsi constitué de ready-made, en l’occurrence des tubes de peinture jaune, le tableautin Untitled (2021) comprend des restes de peinture que Sandra Lieners a raclés et amassés sur la toile, donnant forme à un épais bouquet de couleurs. Rien ne se perd, tout se transforme au sein de cet écosystème pictural. « Je reconstruis un cycle très similaire à celui de la nature ; les éléments utilisés ou retirés reviennent d’une façon ou d’une autre dans mon travail », constate-t-elle. Sans oublier l’empreinte de sa main, la main à la fois singulière de l’artiste et universelle de l’homo faber, qui nous plonge dans une préhistoire de l’art. Dans 8h50, Lieners va jusqu’à découvrir le châssis, un geste qui rappelle le mouvement Supports/Surfaces. « Rendre visible la matière, inviter le spectateur à regarder en profondeur sont des aspects centraux de ma pratique », remarque la plasticienne. Elle ajoute qu’elle accepte aussi le hasard, puisque la toile s’est avérée trop petite pour couvrir l’ensemble du châssis. À côté de cette partie liée au processus de fabrication, le reste de l’œuvre est entièrement flou. S’y déploient de façon abstraite des tons bleu, blanc et vert, tels qu’ils sont réfléchis à travers le verre opaque de l’atelier. Un flou impressionniste là encore, qui restitue les sensations optiques de l’artiste au lever du jour. Ce même principe de composition prévaut dans 18:28, dans un camaïeu de tons similaires. Dans la partie droite de la composition, une marge verticale en tissu laisse voir des tâches, des empreintes de l’artiste laissées lors de l’exécution de l’œuvre. Ces indices de la production nés du hasard contrastent avec l’autre partie, préméditée et techniquement très maîtrisée, où l’on devine malgré l’effet de flou la vue d’un coucher de soleil. Les mêmes tonalités chromatiques circulent d’une partie à l’autre, issues de la même palette, mais divergent par leurs rendus. Les signes aléatoires tranchent par leur expressivité, là où la vue du coucher tend à une évanescence de style impressionniste.

Les huiles de Lieners informent le spectateur sur le processus de production, comme elles cartographient un certain rapport à l’environnement, une façon particulière d’habiter le monde. Ainsi de ces trois exemplaires de la série Waratah (2023), du nom de cette plante immense que Sandra Lieners a découverte lors de sa résidence australienne. « J’ai eu la chance d’être en Australie lorsque cette fleur était en train d’éclore, ce qui ne survient que quatre semaines par an. C’est une plante très endommagée, qui tend à disparaître aujourd’hui. Plutôt que la cueillir, j’ai arpenté cette plante avec une échelle pour en prélever l’empreinte lumineuse sur cyanotype », dit-elle. Des cyanotypes réalisés sur coton en bleu de Prusse, un procédé qu’elle a repris en 2024 dans une teinte rouge pour le transposer au Luxembourg avec une plante fonctionnelle et non sauvage, le colza (Rapeseed II, 2024). À côté de ces exemplaires repose un grand format, Conversation Piece. Act III (2023), où la fleur rouge de la waratah interfère cette fois-ci avec des éléments urbains. En témoignent les formes lacérées et les inscriptions typographiques que Lieners dispose dans la partie inférieure de la toile, ainsi que la citation en noir et blanc du travail de Zoe Leonard. Une référence significative puisque Sandra Lieners, tout comme la photographe américaine, s’intéresse à la délimitation entre le bâti et la nature.

Du Luxembourg au Mexique, on peut suivre l’évolution du traitement de la nature dans l’œuvre de Sandra Lieners. Combinée à des cyanotypes, la série de lithographies Skylines (2026) produite lors de sa résidence à Mexico atteste d’une lutte féroce entre la nature et l’humain pour l’espace public. Une vue du ciel en contre-plongée est en prise avec l’intrusion de feuilles d’arbres dans la représentation, si bien que le ciel finit par disparaître au profit des éléments végétaux. La seconde partie de la résidence, à Tlalpan, a donné lieu à des grands formats. On y trouve une nature restituée au moyen d’effets de flou, de vitesse, liés à la course à pied que pratique Sandra Lieners (Bosque de Chapultepec ; Xochimilco, 2025). Ses toiles sont comme des palimpsestes où se superposent différentes couches de techniques mixtes : cyanotype, peinture à l’huile, coton, surfaces décomposées et recomposées au moyen de points de couture et de références toponymiques reprenant par exemple les contours du parc de Chapultepec. « Ce qui a changé, c’est qu’il y avait auparavant une distinction nette entre la nature et la ville. C’est en Australie que les deux me sont venus ensemble pour la première fois, même si visuellement l’urbain était encore très présent », concède l’artiste. Lors de sa résidence mexicaine, l’artiste essaie de faire coexister ces deux formes, recherche un état d’équilibre, en réduisant notamment la part de la ville à portion congrue.

Exposition de Sandra Lieners Liquid Memory under a Skin of Concrete, jusqu’au 14 mars
à la galerie Reuter Bausch

Loïc Millot
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