Le titre Between Then and Now est à prendre au pied de la lettre. Avec la particularité que le public est invité à toucher une partie des créations d’Igshaan Adams dans cette exposition monographique. Des échantillons, (Swatches), que l’on peut appréhender avec les doigts, sentir comment c’est tissé, ou noué ; quelles matières naturelles et quels matériaux synthétiques s’entrelacent ou se croisent, le choix des couleurs, les pierres dures, mat ou brillantes, les perles à foison, les coquillages, des breloques en pastique et en métal. Et ce, sur des œuvres de ses début, en 2014, à aujourd’hui.
Il naît en 1982, dans le Coloured township de Bontheuwel à Cape Town où sont regroupées des personnes de couleurs par le régime de l’apartheid. Dès l’enfance, Adams est attiré par les paniers d’osier tressé qu’il voit à la maison. Sa grand-mère l’encourage dans ses premiers essais de tissage. Il utilise des bouts de coton, mais aussi des matières synthétiques, comme du linoléum. Le jeune Igshaan est déjà un créateur contemporain dont les assemblages sont des hybridations de matériaux naturels et synthétiques, qu’il glane dans son quartier.
Poussant le public à approcher l’art autrement que par les seuls biais du regard ou du classement par catégories et des références à des artistes et leurs expressions comme jalons dans l’histoire de l’art, le Mudam, rejoint ainsi l’artiste intuitif et son travail métissé. L’environnement de Bonteheuwel où Adams a grandi, est multiracial et sa famille est elle-même un métisage aux origines disparates. Ses grands-parents maternels, qui vont l’élever, sont catholiques, son père est musulman. Ce dernier considère l’orientation gay de son fils contraire aux enseignements du Coran. Mais Igshaan trouvera sa voie vers l’Islam à travers le soufisme pour réconcilier son identité gay et sa foi. Il matérialise cette foi dans les Gebedswolke, Les Nuages de Prière, créées spécialement pour le hall d’entrée du musée.
Igshaan Adams serait-il seulement un tisserand instinctif ? Certes, dès ses débuts il incorpore des matériaux divers qu’il trouve dans son environnement défavorisé, leur conférant une valeur d’œuvre d’art par la métamorphose qu’il travaille avec l’apparence des membres de sa famille et du voisinage puis, toujours, en communauté. L’esprit de groupe, l’état méditatif dans lequel plonge les mouvements et les gestes à répétition, Igshaan Adams les compare à la spiritualité soufi rythmée en paroles et dans la danse.
Between Then and Now est une exposition sans frontières délimitées entre créations textiles, tapisseries, sculpture, installations et performances. Néanmoins, les créations présentées dans les salles du premier étage des murs sont comme les chapitres d’un récit. On a évoqué Swatches, au centre, qui évolue du simple tissage textile à l’intégration de breloques, pierreries, perles, enfilées ou noués. Des chaînettes d’or et d’argent peuvent remplacer le tissage en coton ou en plastique, les franges en laine nouée. La matière peut être si dense et épaisse qu’elle prend du relief comme des morceaux de cartes géographiques, des évocations de paysages.
Dans la salle ouest, il y a les corps. Ameen (2018), du nom du père d’Agshaan, déchirée, réparée par des sutures, comme la vie et la relation entre les deux hommes. Ouma (2016) est un hommage à Gladys, sa grand-mère qui l’a élevé et s’est épuisée à s’occuper de toute la famille durant un demi-siècle. Brodée de perles, la tapisserie est sèche et pend comme un corps fatigué. Des mouvements de danses traditionnels vus dans son enfance, Adams « privilégie l’âme et la mémoire inscrite dans chaque fibre ». L’occasion de créer kickingdust, des sculptures aériennes qui s’élèvent comme la poussière du sol frappé par les pieds.
Enfin, voilà les « impressions dansées » dans la salle est. Adams ne revient pas à un média traditionnel de la peinture sur toile. Residues of Togetherness, est un incroyable enchevêtrement de traces de pieds et de coulures de peinture, réalisé en 2024. Le titre dit littéralement le souvenir des traces de pas et figures de danse contemporaines sur des grandes toiles de coton, recouvrant elles-mêmes des linoléums, enduits par Adams de masses de couleurs. À revenir regarder les grandes tapisseries et les ombres portées sur le mur, on réalise que ces dessins sont ce qu’Adams appelle les « tampons encreurs ». Dans le langage de la tapisserie, des « cartons ».