Le Centre culturel A.S. Pouchkine fut le témoin des échanges culturels entre l’URSS et le Luxembourg

Amitiés et non-dits

d'Lëtzebuerger Land vom 20.02.2026

Dès juin 1944, un ambassadeur du Luxembourg est en poste à Moscou en la personne de René Blum. Mais il faudra attendre 1956 pour qu’une ambassade soviétique s’installe au Grand-Duché, dans le château de Beggen. Lors d’une visite officielle en URSS en décembre 1969, le ministre des Affaires étrangères, Gaston Thorn (DP), signe un accord culturel entre les deux pays qui sera ratifié trois ans plus tard. En février 1974, l’écrivain soviétique d’Alexandre Soljenitsyne est expulsé de l’URSS. Jacques Santer, secrétaire d’État aux Affaires culturelles, critique les mesures contre l’écrivain, qui ne favoriseraient pas l’application de l’accord.

C’est dans ce contexte tendu que le Centre culturel A.S. Pouchkine de l’Association Luxembourg-URSS est inauguré le 16 novembre 1974 au 9 avenue Guillaume. Le centre propose de « consolider et de multiplier les liens culturels et économiques entre le Luxembourg et l’Union Soviétique ». À cet effet, il offre aux visiteurs une documentation touristique, une bibliothèque, ainsi que des journaux et revues soviétiques. Des films et des conférences sont également proposés.

Le comédien Tun Deutsch compte parmi les fondateurs. C’est lui qui a proposé de donner le nom de Pouchkine au Centre. La résistante communiste Yvonne Frisch occupe le poste de secrétaire générale. L’avocat Gaston Vogel est également membre du conseil d’administration. (Il avait auparavant présidé le Comité Vietnam.) Au poste de présidente, on retrouve Rosemarie Kieffer, recrutée pour développer les relations culturelles entre les deux pays. Proche de René Blum, qui a offert une partie de sa bibliothèque au centre, Kieffer avait déjà tissé de nombreux liens avec les artistes de l’URSS au cours de ses voyages.

Le Centre Pouchkine n’est pas à l’abri de controverses. En 1979, Gaston Vogel démissionne pour s’opposer à l’invasion de l’Afghanistan. L’année suivante, Moscou accueille les Jeux olympiques. Plus de 80 pays boycottent les Jeux, suivant les États-Unis de Reagan. Le gouvernement de Pierre Werner recommande aux athlètes luxembourgeois de ne pas s’y rendre. Malgré une vive controverse interne, le Comité olympique et sportif luxembourgeois autorise les athlètes à participer. Au Centre Pouchkine, on projette un documentaire sur les jeux à Moscou. Cette même année, le Centre déménage au 32 rue Goethe.

À partir de 1979, le Centre organise annuellement un festival dédié à l’une des quinze républiques de l’URSS à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution d’Octobre 1917. Pour chaque édition, on suit le même modèle : La visite d’une personnalité politique soviétique au Luxembourg, une manifestation culturelle, des expositions et un spectacle de danse folklorique. En 1982, l’ambassadeur soviétique d’origine arménienne Kamo Oudoumian donne une conférence sur les questions de nationalités en Union soviétique. Dans le système « fédéral » soviétique, explique-t-il, les républiques ont leurs propres gouvernements, leur autonomie culturelle et linguistique seraient « garanties ». Les contacts culturels entre le Luxembourg et les républiques soviétiques s’organisent autour de l’Association pour l’amitié avec les pays étrangers. L’URSS « fédérale » doit maintenir des relations équilibrées entre ses différentes républiques. Alors que les bulletins du Centre Pouchkine dédient jusqu’à cinq pages à une république, ils n’en consacrent que deux à la plus importante, la République soviétique fédérative de Russie.

Les événements du Centre sont parfaitement intégrés dans le monde culturel luxembourgeois. Le premier échevin de la capitale, Pierre Frieden (CSV), inaugure ainsi une exposition dédiée à l’art de l’Azerbaïdjan soviétique au Théâtre Municipal de Luxembourg. À la Villa Vauban, des peintres ouzbeks exposent leurs œuvres. Au Théâtre d’Esch, un orchestre moldave joue ses compositions. À Echternach, des solistes arméniens chantent dans la basilique. Les institutions européennes au Luxembourg collaborent également avec le Centre. Les films et documentaires sont projetés au Foyer européen, également situé rue Goethe à l’époque. En effet, le directeur du Foyer, Mimmo Morina, dirige la revue Nova Europa à laquelle contribue également Rosemarie Kieffer.

Le bulletin du Centre témoigne du dialogue entre les partis politiques luxembourgeois et l’URSS. En octobre 1983, le secrétaire général du LSAP, Robert Goebbels, et le rédacteur du Tageblatt Mars Di Bartolomeo voyagent à Moscou et en Azerbaïdjan à l’invitation de l’ambassadeur soviétique. Aujourd’hui, Di Bartolomeo estime face au Land que cette visite « nous a permis de plaider pour des accords de désarmement, les droits de l’Homme et les libertés fondamentales ».

Les voyages d’artistes luxembourgeois en URSS sont également promus. La sculptrice luxembourgeoise Marie-Josée Kerschen voyage à Moscou, à Saint-Pétersbourg et en Lituanie soviétique pour rencontrer des artistes. Lors de son deuxième voyage en Lituanie, elle réalise une sculpture en basalte qui se trouve aujourd’hui encore dans le parc des sculptures à Klaipeda. Sa collaboration artistique avec la Lituanie continuera au-delà de la fin de l’Union Soviétique. En 2008, elle expose à Vilnius et à Juodkranté. Elle a fait don d’une sculpture en bois au musée du Diable à Kaunas

L’ambassade soviétique utilise le Centre pour promouvoir les évolutions du système soviétique. En 1988, l’ambassadeur soviétique au Luxembourg, Alexandre Avdeïev, signe un article en faveur de la Perestroïka : « Le peuple entier soutient la Perestroïka. L’homme soviétique est profondément convaincu qu’on réussira à construire une nouvelle société et qu’il n’y aura plus de retour vers le passé ». Né en Ukraine soviétique, Avdeïev occupera le poste de ministre de la Culture de la Fédération de Russie entre 2008 et 2012.

Dans le bulletin de novembre 1987, Yvonne Frisch relate son voyage en Ukraine soviétique. L’article commence par une citation du poète ukrainien Taras Chevtchenko. Au lendemain du désastre nucléaire de Tchernobyl du 26 avril 1986, ce voyage est l’occasion de souligner la gestion de crise. Le Centre Pouchkine projette le documentaire Tchernobyl : Chronique des semaines difficiles, présenté comme « un hymne à la solidarité du peuple ukrainien et à la sollicitude de l’État soviétique envers son peuple ». Le bulletin publie une photo du réalisateur Vladimir Chevtchenko mort des conséquences des radiations. À Kharkiv, Frisch décrit la communauté multiculturelle de la ville et sa rencontre avec une citoyenne soviétique originaire d’Asie centrale : « En plus des Ukrainiens, la ville a pour habitants des Juifs, Russes, Bélarussiens, Moldaves, Tatars, Polonais, Hongrois et Grecs ». Le voyage se termine aux falaises accidentées de la Crimée.

Quelques années plus tard, à partir de 1990, environ 200 000 Tatars vont retourner en Crimée. En 1944, cette communauté était accusée d’avoir collaboré avec les armées nazies et déportée en Asie centrale. Le début de la Glasnost voit l’intensification de leur mobilisation politique pour leur retour en Crimée. Dans l’Ukraine désormais indépendante, ils rencontreront des difficultés pour obtenir la citoyenneté faute de permis de résidence. À la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, ils sont perçus comme une communauté suspecte par les autorités russes.

L’annonce de la journée de l’Arménie en 1988 est presque fatidique. Le bulletin dédie une partie de ses pages au Nagorno-Karabakh, une région habitée d’Arméniens située dans l’Azerbaïdjan soviétique. Dans le contexte de la Glasnost, la région voit des manifestations pour le rattachement à l’Arménie. Le conflit évoluera vers la première des trois guerres du Nagorno-Karabakh. Peu de temps après la journée de l’Arménie, un tremblement de terre frappe la république causant la mort de plus de 25 000 personnes. Le Centre Pouchkine organise une collecte de fonds pour les victimes.

La question de la coexistence de différentes ethnies au sein de l’URSS est souvent thématisée. En novembre 1989, durant la journée de l’Ouzbékistan, une table ronde est organisée sur « les problèmes entre nationalités et la place occupée par l’Ouzbékistan en URSS ». Dans cette république soviétique la population ouzbèke côtoie plusieurs peuples du Caucase et de Crimée déportés après la Seconde Guerre mondiale. En juin 1989, des pogroms se déroulent dans la vallée de Fergana. Les Turcs meshkètes, une population déportée de Géorgie, sont visés. Plus de 90 000 Meshkètes fuient le pays. La Géorgie, en train d’établir son indépendance, ferme ses frontières aux réfugiés.

Publié pour fêter les quinze ans du centre, le dernier bulletin de l’année 1990 en souligne les réussites. Plus de mille étudiants y ont étudié la langue russe, un nombre comparable de touristes luxembourgeois a visité l’URSS. Avec la fin de l’URSS, le Centre Culturel A.S. Pouchkine fait sa mue. La poétesse Anise Koltz devient présidente en 1992. Elle occupera ce poste jusqu’en 1999. Le 28 juin 1993, le ministre des Affaires étrangères, Jacques Poos (LSAP), signe un nouvel accord culturel avec la Fédération de Russie. Il faudra attendre le 10 novembre 2011 pour que le désormais « Centre russe pour la science et la culture » soit inauguré avec le soutien du Rossotrudnichestvo, l’agence russe pour « les compatriotes vivant à l’étranger et la coopération humanitaire internationale ». Dans le contexte de l’invasion de l’Ukraine de 2022, le Rossotrudnichestvo est placé sous sanctions par l’UE. Plusieurs de ses « Maisons russes » ont été fermées en Europe. Aujourd’hui, au Luxembourg, les événements culturels sont devenus rares au centre. Celui-ci a perdu depuis longtemps son nom « A.S. Pouchkine ».

Alejandro Marx
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