Fêtée dans le bassin minier depuis la fin du 19e siècle, la Sainte-Barbe tend à s’effacer. Le Centre national de la culture industrielle s’associe à la Kulturfabrik pour perpétuer cette tradition

Sainte-Barbe, une tradition ravivée

d'Lëtzebuerger Land vom 12.12.2025

Quoi de mieux que des braseros pour se réchauffer, en cette soirée du 5 décembre, et pour célébrer Sainte-Barbe, patronne des mineurs, pompiers, artificiers et autres métiers liés au feu et à la foudre ? Comme l’année dernière à la KuFa, l’artisan de la Forge de Donat fait chauffer son métal, sous les yeux ébahis d’un petit garçon. « On voulait garder les codes essentiels de la Sainte-Barbe » explique Loréna Jarosz, responsable pédagogie du Centre national de la culture industrielle (CNCI). « Se réunir avec la fanfare pour manger, boire, danser… les célébrations de la Sainte-Barbe ont toujours été fédératrices », précise-t-elle. En plus de ces festivités populaires, le CNCI et la Kulturfabrik ont organisé un marché de créateurs et créatrices, sélectionnés l’été dernier sur appel à candidatures. Issus de la Grande Région et unis autour de la culture industrielle, ces artistes ont présenté bijoux, gravures, savons, peintures ou encore cartes postales inédites, créées à partir d’archives historiques. S’offrir des cartes a en effet toujours fait partie de la tradition de la Sainte-Barbe, rappelle Delphine Berthélémy, responsable réseau du CNCI. Sur l’une d’elles sont représentées des ouvrières de l’ardoisière Haut-Martelange. « Les femmes ouvrières étaient très rares mais, sans les femmes, la grève de 79 jours à Trieux n’aurait pas été possible. Elles se sont mobilisées et ont médiatisé le mouvement », affirme Delphine Berthélémy. De cette longue grève des mineurs lorrains, en 1963, Margaux Salvador et Maxime Congi réalisé fait le court métrage documentaire 79 jours, mêlant les témoignages aux photos et vidéos d’archives. À l’occasion de cette soirée Sainte-Barbe, le film est diffusé en continu au Kinosch, la salle de ciné de la KuFa.

Quatre ateliers sont aussi proposés : de la linogravure et impression de cartes postales sur la lutte ouvrière par le dessinateur Charl Vinz, un workshop « brode ta Sainte Barbe » par Julie Scarsi, de la gravure sur gomme par Clémence Cassard et la création d’une Sainte-Barbe, articulée à partir d’éléments en papier à relier entre eux ou en assemblant plusieurs tampons, le tout fabriqué par l’artiste Léa Valet. Là, des femmes d’un certain âge, concentrées sur leur œuvre, retombent en enfance. C’est aussi l’occasion pour l’artiste de leur raconter la légende de Sainte-Barbe, encore méconnue. Celle-ci remonte au troisième siècle dans une région correspondant à la Turquie actuelle. Barbara, une très belle jeune fille, est enfermée dans une tour par son père, Dioscore, grand dignitaire de l’empire romain et riche païen, qui veut la préserver des hommes lors de ses absences. Dans sa tour, Barbara se convertit secrètement au christianisme et y perce une troisième fenêtre, symbolisant la Trinité. Son père, furieux, la dénonce aux autorités romaines et Barbara est condamnée à d’atroces tortures mais ne renonce pas à sa religion. Dioscore la décapite alors de son propre glaive et est aussitôt frappé par le châtiment céleste : la foudre s’abat sur lui.

Transmettre cette légende aux plus jeunes fait partie des missions de Loréna Jarosz. L’année dernière, en parallèle à la soirée, un atelier avait été mené avec d’une classe de l’école du Brill lors duquel les élèves avaient créé un fanzine sur Sainte-Barbe, s’appropriant ainsi son histoire avec leurs propres mots et dessins. Cette année, un cortège rassemblant des élèves des écoles fondamentales de la ville d’Esch a défilé le 4 décembre. Pour que ce millier d’enfants comprenne bien ce que signifiait ce cortège, des artistes partenaires du CNCI ont visité des classes durant deux semaines pour les sensibiliser à travers des ateliers. « On s’aperçoit que la plupart des gens sont liés à ce passé industriel à travers des membres de leur famille, qui travaillaient dans les mines ou les usines, et donc ça crée des discussions à la maison », se réjouit la responsable pédagogie. Pour ce projet, Bärbelendag mat de Kanner, le CNCI s’est associé à la Minett Unesco Biosphere. À l’avenir, Loréna Jarosz espère toucher les élèves d’autres communes, car il existe d’autres mines au Luxembourg, comme les ardoisières, par exemple.

Delphine Berthélémy participe à des événements avec d’autres pays européens partageant cet héritage industriel. Du sud de Nancy à la Belgique, les mines n’ont pas de frontières et les problématiques sont les mêmes pour sauvegarder, valoriser et transmettre ce patrimoine. Sainte-Barbe est quant à elle le fruit de plusieurs interprétations et est célébrée de différentes manières selon que ce soit au Brésil, en France ou en Pologne. Au Luxembourg, la dernière mine a fermé en 1981, il y a près de 45 ans, et les deux membres du CNCI sont unanimes : « On a déjà perdu pas mal de temps, on aurait pu entamer ce travail avant mais on ne s’était pas rendu compte tout de suite de la valeur de ce passé », estiment-elles. Elles perçoivent la période actuelle comme un moment charnière, le moment de récolter la parole des rares mineurs encore en vie ou celle de leurs proches.

Dans la salle adjacente au marché des créateurs et créatrices se joue un spectacle musical improvisé, Vexations Mécaniques 1.0.1, par Maxime Ottinger, allias Max Ollier. Entouré d’instruments étranges, comme un componium mécanisé ou une scie musicale, l’artiste a un air de pantin désarticulé. Enfermé par la machine et ses sons répétitifs, il semble en être un rouage parmi les autres. Maxime Ottinger prononce aussi quelques phrases, répétées elles aussi de manière robotique et extraites des Vexations d’Erik Satie, du Manifeste du parti communiste, de L’obsolescence de l’homme de Gunther Anders et… d’un discours d’Elon Musk. Après cette première représentation, l’Harmonie des mineurs, dont les cuivres résonnaient dans la nuit eschoise, terminent leur parade à l’intérieur de la KuFa. La brasserie Wait & See proposaitune bière spéciale Sainte Barbe. L’année dernière, elle était forte et poivrée, rappelant le feu qui lui est associé. Cette année, elle est à la cardamome, en référence aux origines orientales de la sainte. Dehors, un foodtruck assure également la restauration. Une jeune néerlandaise, terminant son burger, apprécie le côté alternatif de la KuFa. Un couple d’Italiens, s’asseyant à une table, confie avoir immédiatement reconnu les airs joués par la fanfare, une partie importante des ouvriers qui travaillaient dans les mines luxembourgeoises provenant de leur pays. À l’intérieur, les enfants s’amusent à créer des Saintes Barbe monstrueuses, avec une tour faisant office de corps ou un glaive en guise de bras, tout en écoutant la légende que continue de raconter Léa Valet.

Sainte-Barbe fait partie intégrante du patrimoine de cette ville des Terres Rouges et la soirée organisée à la Kulturfabrik en son honneur a rassemblé près de 250 personnes. Les habitants pourraient se contenter d’apprendre l’histoire de ce passé minier mais entretenir une fête comme celle-ci permet de fédérer, de créer un moment populaire où les gens se réunissent. « En 2025, il est vraiment nécessaire de partager des moments comme ceux-là, de véritables rencontres », estime Loréna Jarosz. Elle décrit ainsi l’objectif d’une telle soirée : « Dans le milieu industriel et minier, l’esprit de camaraderie et de solidarité était très fort. On essaie de le retrouver ! ».

Yolène Le Bras
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