Jouer pour gagner des cœurs

d'Lëtzebuerger Land vom 09.01.2026

Dans leur nouvelle maison de Bascharage, Yannick et Sheila se sont aménagés un petit nid douillet. Une grande table à manger a été disposée près d’une cuisine moderne, les peintures sont éclatantes... et sous les combles, on trouve un espace dédié à leur passion commune : le retrogaming. Depuis 2018, le couple collectionne les vieilles consoles et jeux vidéo, avec une préférence pour la marque Nintendo. Leur « musée » est à l’image du reste du foyer : des placards sur-mesure abritent des dizaines de jeux classés par ordre alphabétique, et de jolies vitrines en bois accueillent les consoles portables de la marque japonaise, dont une Game Boy SP rouge qui semble avoir bien vécu. « C’est celle de mon enfance », indique Yannick, qui s’émerveille que la batterie fonctionne encore après deux ans sans l’avoir allumée. « On possède entre cinquante et cent consoles et plus d’un millier de jeux, beaucoup sont stockés chez nos parents, poursuit le jeune homme. Au départ, on achetait tout ce qu’on trouvait, mais aujourd’hui c’est le cœur qui compte avant tout ».

À 28 ans, Yannick et Sheila collectionnent des objets sortis bien avant leur naissance, dont des Game and watch, les premières consoles portables Nintendo datant de 1980, ou encore une station de jeu Playstation qui trône dans le séjour. « Quand mon père a vu mes Game and watch, il était fou, raconte Yannick. Et ma mère m’a d’abord initié sur sa Playstation : tout a commencé avec elle ». Quant à Sheila, ses souvenirs la ramènent à l’époque de parties endiablées avec ses frères. « Ça m’a donné l’esprit de compétition, sourit-elle. Chez moi aussi, on joue beaucoup : à soixante ans, mon père joue toujours. On a acheté certains jeux uniquement pour faire plaisir à nos parents ». À tous les parents qui craignent que la fièvre vidéoludique ne vienne aggraver l’addiction de leurs gamins aux écrans, prenez-en de la graine : le jeu vidéo sert aussi à fabriquer des souvenirs. C’est « un voyage à faire ensemble » pour le couple, qui perpétue l’histoire familiale à deux, à travers leur collection ou en passant du temps devant une télévision à tube cathodique, manettes en main.

Cependant ces deux-là ne vivent pas dans leur bulle ; garder jalousement leurs objets près d’eux, ou spéculer sur leur valeur, ne les intéresse pas. Il y a quelques années, le Gaming Day de Schifflange les contacte : leur partenaire censé tenir un stand retrogaming a un empêchement. Deux jours avant l’échéance, Yannick et Sheila empruntent des télévisions à leur entourage, chargent leur matériel et même leurs meubles dans leur voiture pour les mettre à la disposition des fans. Depuis, ils participent régulièrement à des événements du même type. « Partager, c’est l’essence-même du jeu vidéo pour nous, expliquent-ils. Même si on nous casse une manette, ce n’est pas grave ! On adore voir les plus jeunes découvrir les anciennes consoles, même si ce sont surtout les adultes qui restent sur notre stand ».

À l’heure de la dématérialisation, avec des fabricants privilégiant la vente en ligne sur leurs propres plateformes (à l’instar des géants du streaming pour les séries, le cinéma et la musique), le retrogaming a-t-il encore un avenir ? Yannick est partagé : sur ces plateformes, les vieux jeux sont souvent moins chers, alors que certains les vendent une fortune sur Internet. « Tant que l’on peut toujours y jouer, c’est l’essentiel, même si j’adore pouvoir toucher, retrouver un jeu, aller le chercher, et même le bruit que font les boîtes quand on les ouvre ! ». Et les vinyles se vendent encore bien malgré la dématérialisation, fait-il remarquer. Le marché de la nostalgie fonctionne effectivement à plein régime : demandez à Lego, dont les ventes de produits destinés aux adultes, notamment ceux représentant des personnages d’anciens jeux vidéo, ont explosé. Le couple possède d’ailleurs quelques objets modernes au look vintage, par exemple une mini Super Nintendo permettant de jouer sur les téléviseurs HD. « C’est très bien, ça rend le retrogaming accessible à un plus grand nombre ».

Les travaux sont toujours en cours dans la maison de Bascharage : bientôt, un sous-sol aménagé permettra d’agrandir le petit musée, qui aujourd’hui s’étend jusque dans la salle de bains. Un projet qui déclenche déjà des rencontres inattendues. « Un ouvrier venu démolir la cheminée a vu notre collection : il a passé dix minutes à nous raconter tous ses souvenirs. Le jeu vidéo a créé un lien entre deux personnes qui, sans cela, n’auraient sûrement jamais rien partagé ».

Benjamin Bottemer
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