Une part méconnue du mouvement Fluxus s’invite au Frac Lorraine avec l’œuvre poétique et ludique de Takato Saito. Née en 1929, l’artiste japonaise s’est installée en 1979 à Düsseldorf, où elle demeurait encore il y a peu. Le logement que Takato Saito y a longuement occupé, et qu’elle évoque comme une « usine pour une seule ouvrière », était un espace d’art et de vie dont le moindre recoin était investi. Murs, lit, vêtements et meubles y servent de supports à ses créations. À la mort de l’artiste, et à l’initiative de l’historien de l’art Johannes Stahl, le lieu deviendra un musée où les visiteurs pourront se rendre pour créer et exposer leurs propres œuvres. Dans la lignée de Fluxus, qui veillait à lever la barrière entre l’art et le non-art, la Japonaise a fait de la participation active du public un élément fondamental de sa pratique.
Constituée de pièces récemment acquises, l’exposition Tout se joue conçue par la directrice du Frac, Fanny Gonella, affiche dès son titre le caractère enjoué de son œuvre. Son parcours débute justement par un très bel ensemble de miniatures proposant, avec un sens certain de l’épure, une variation sur le thème de la partie d’échec. Dynamique et offrant un effet de surprise, l’accrochage mobilise l’œil du spectateur sur tout l’espace d’exposition, reproduisant en quelque sorte le geste que l’artiste a initié dans son logement. Au sol tout d’abord, une branche en fourche massive soutient un minutieux plateau d’échec peint orné de pièces sculptées dans le bois (Jeu d’échec en fourche de branche, 1996). En hauteur ensuite, a été disposé malicieusement un étroit plateau d’échec décliné en escalier sur une seule rangée (Escalier d’échec, 1995), où à chacune des extrémités les deux armées semblent se livrer une absurde bataille. Dans Extra You and Me Shop 1-10 (1995), le visiteur doit se rapprocher au plus près pour déchiffrer l’invite que lui a adressé l’artiste sur la maquette d’une boutique : « Travail collectif You and Me. C’est comme un buffet en libre-service. Prends un récipient et remplis-le avec les éléments de ton choix qui sont sur la table. Signe ton récipient, je le signerai également. » La minutie avec laquelle elle confectionne ses pièces est un éloge du minuscule, du mineur, du menu détail : autant d’éléments partagés par ses miniatures qui nous introduisent dans le monde de l’enfance. Les distorsions d’échelles optiques que Takato Saito opère évoquent par ailleurs les visions hallucinées que l’on trouve dans Alice au pays des merveilles. L’artiste a d’ailleurs suivi une formation en psychologie de l’enfance, avant d’engager une carrière artistique au début des années 1960.
La salle suivante fait apparaître la répétition de certains motifs. De l’escalier à l’échelle, il n’y a qu’un pas. On trouve ce motif de prédilection de l’artiste nippone dès Wartezimmer XX (2020), qui se présente comme une longue et fine échelle dont les marches accueillent un mobilier minuscule (siège, chaise). Alors que notre attention se focalise sur l’échelle, au plus près de l’objet, l’effet de surprise est réussi lorsque l’on découvre, dans un mouvement de retrait, deux petites chaises noires nichées dans un coin du plafond. À côté, de petites échelles fabriquées en bois, composées seulement de branches assemblées, s’étoilent en des directions différentes, comme autant de chemins frayant vers l’inconnu (Steps of Life, 2003). Au sein d’un environnement sylvestre évoluait, trente ans plus tôt, La vita (La vie, 1976), installation intime constituée de trois feuilles d’arbre séchées sur lesquelles Takato Saito a peint d’humbles scènes du quotidien, le tout assorti d’un réveil à l’arrêt comme pour suspendre le cours du temps.
La dernière salle célèbre la dimension interactive de l’œuvre à travers un grand nombre pièces. Le spectateur, dont le corps et la perception étaient jusque-là mobilisés à distance, est cette fois directement impliqué dans le dispositif de création. Au milieu de la pièce, un vêtement est exposé, objet d’un jeu auquel le public a pris part. Conformément aux consignes indiquées dessus, le vêtement est recouvert d’inscriptions et de dessins laissés par des participants. Non loin, une grande cimaise est recouverte de pièces issues de la série Silent Music (2012), des assemblages poétiques réalisés à l’aide d’éléments végétaux. L’artiste déploie, sur des fonds clairs qu’elle a peints, des sortes de paysages mélodieux confectionnés à partir de roseaux et de graines de plantes. Elle y adjoint des lettrages au pochoir (« Silent music. An Orchestra ») et les présente dans des cadres en bois exubérants, parfois selon des structures à volet évoquant la tradition médiévale des triptyques. Les dernières œuvres de l’exposition intensifient la logique participative et ludique. La première, intitulée Un jeu (Fais un petit cercle avec les doigts…, 2003), peut être activée par le public à partir des énoncés qui y sont exposés. On y lit notamment : « Fais un petit cercle avec les doigts et mets-le devant un de tes yeux. Ferme les yeux, bouge la tête et compte jusqu’à 5. Et puis ouvre l’œil sur lequel tu as mis tes doigts en forme de cercle et lis à haute voix le texte que tu vois au travers en suivant la ligne ou encore, tu peux simplement jouer et mimer ce qui est écrit. » Au-dessus de cette recommandation figurent les profils d’un homme et d’une femme, qui renferment d’autres suggestions de jeu (« Fais rebondir une balle aussi longtemps que tu veux »). Dans Do it Yourself #6 (Portrait de Fluxus, 1993), Takato Saito met à disposition sur un tableau noir des éléments aimantés que le spectateur peut assembler à sa guise en vue de réaliser un portrait. Au côté de cette sculpture interactive, des polaroïds de précédentes réalisations avec le public ont été accrochés.
Tout en concourant à la découverte de l’œuvre de Takato Saito, l’exposition révèle aussi bien la cohérence de la politique d’acquisition du Frac Lorraine, qui poursuit son engagement en faveur d’œuvres de femmes artistes. Le parcours montre en outre de nombreux documents provenant de la production personnelle de l’artiste, comme des photographies de son appartement de Düsseldorf, des multiples conviant le public à des vernissages ou encore une vidéo donnant à voir l’inauguration d’une exposition de Takato Saito à la fin des années 1980 en Allemagne. Ultime pied de nez, l’artiste nous a quittés deux semaines avant l’inauguration de l’exposition Tout se joue, à l’âge de 96 ans.