Aux yeux de Donald Trump, le Vénézuéla présente de nombreux intérêts économiques, à commencer par le pétrole

Main basse sur le brut

Manifestation le 4 janvier devant la Maison Blanche
Foto: AFP / Probal Rashid
d'Lëtzebuerger Land vom 09.01.2026

Bien que remontant à la campagne présidentielle de John McCain en 2008, le slogan « Drill, baby, drill ! » est devenu populaire pendant celle de Donald Trump en 2024, témoignant du goût immodéré du futur élu pour les énergies fossiles. Mais jusqu’au début 2026 on pensait cette injonction limitée aux forages sur le territoire des États-Unis. On sait désormais qu’elle vaut aussi pour d’autres pays. Mais il n’est pas sûr que les compagnies pétrolières américaines, auxquelles elle est destinée, trouvent un intérêt à la suivre, du moins au Vénézuéla.

Dans son allocution au lendemain de la capture et de l’exfiltration du président vénézuélien Nicolas Maduro, Donald Trump a prononcé 26 fois le mot « pétrole » sans jamais parler de « démocratie ». Le Républicain a du coup révélé la vraie raison de cette spectaculaire opération « en mentionnant avec une insistance embarrassante » (selon Le Monde) la nécessité économique et politique pour son pays de contrôler les énormes réserves pétrolières vénézuéliennes, de loin les premières de la planète : évaluées à 300 000 millions de barils, soit 17 pour cent du total mondial, elles représentent deux fois celles de l’Irak, trois fois celles du Koweït et sept à huit fois celles des États-Unis.

Pourtant, depuis sa mise en exploitation dans les années 1920, le pétrole vénézuélien est réputé être « de mauvaise qualité » en raison de sa forte viscosité. Cette caractéristique l’a toujours rendu difficile à extraire et long à raffiner. Mais pour les États-Unis le surcoût par rapport à celui du Moyen-Orient, par exemple était compensé, par la proximité géographique. Ce qui explique que toutes les grandes compagnies pétrolières, principalement américaines, se sont pressées dans le pays, en faisant à la fin des années 70 le troisième exportateur mondial derrière l’Arabie saoudite et l’Iran.

Mais pour s’être trop reposé sur la manne pétrolière, et l’avoir gérée de manière désastreuse, le Vénézuéla a entamé, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de Maduro en 2013, une dangereuse glissade, encore accélérée par les sanctions américaines prises à partir de 2014-2015. L’évolution de quelques grands indicateurs économiques et sociaux est révélatrice. Le pays, qui était encore au 62e rang du classement mondial des PIB par habitant en 2014, était tombé à la 127e place en 2021 selon le FMI et pointait même, selon le CIA FactBook, au 175e rang sur 219 en 2023, entre le Cameroun et le Sénégal, avec 4 900 dollars par tête.

Au palmarès de l’Indice de Développement Humain (IDH) calculé par l’ONU sur la base de plusieurs critères économiques et sociaux, le Vénézuéla se classait 120e sur 191 pays et territoires en 2023, avec un chiffre de 0,709, en nette baisse par rapport à 2010 où il était de 0,759. Par comparaison le Luxembourg apparaît au 25e rang avec 0,922. Le pire est atteint avec l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) établi par l’ONG Transparency International. En 2024, le pays figurait à la 175e place sur 177 avec une valeur de dix (la meilleure note étant cent), précédant de peu la Somalie et le Soudan du sud. Le mal est endémique puisque le Venezuela était déjà 164e en 2010 pendant le second mandat d’Hugo Chavez. Si l’on ajoute à cela l’importance de l’économie souterraine, contrôlée par des milices armées, et la brutalité du régime maduriste, condamnée par l’ONU, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’environ huit millions de personnes, sur un total actuel de 28,5 millions, aient quitté le pays au cours des dernières années.

Le secteur pétrolier, autrefois florissant, est dans un triste état, en raison de la baisse de la demande mondiale, de l’embargo américain de janvier 2019 et de sa gestion calamiteuse. Le Vénézuéla, qui produisait près de 3,5 millions de barils de pétrole par jour dans les années 1970, soit huit pour cent de l’offre mondiale, et encore deux millions au début de la décennie 2010, en extrait moins d’un million par jour, ne pesant plus que 1,1 pour cent de la production totale. La compagnie nationale PDVSA n’apparaît qu’à la 18e place mondiale.

Selon Donald Trump, les choses vont maintenant changer, car les « grands groupes pétroliers américains, les plus importants au monde, vont investir des milliards de dollars pour réparer les infrastructures pétrolières vétustes et commencer à générer des revenus pour le pays ». Relancer l’industrie pétrolière locale exigerait en effet des sommes considérables, en raison du délabrement avancé des infrastructures d’extraction, de transport, de stockage et de raffinage. Selon le cabinet spécialisé Energy Aspects, accroître de moitié la production actuelle (soit quelque 500.000 barils supplémentaires par jour), ce qui reste un objectif modeste, est techniquement envisageable mais coûterait cent milliards de dollars et prendrait deux ans. Pour que le jeu en vaille la chandelle, il faudrait que le prix du baril se situe entre 80 et 100 dollars, alors qu’il navigue actuellement autour de 60 dollars et qu’aucune hausse significative n’est prévue.

Expropriées en 2006-2007, un acte considéré comme un « vol » par Trump qui veut en obtenir réparation, ExxonMobil et ConocoPhillips ne semblent pas très chaudes pour retourner forer au Vénézuéla, alors même que leurs raffineries du Sud et de l’Ouest des États-Unis sont très bien adaptées au traitement du pétrole lourd. En novembre 2025, le PDG d’Exxon-Mobil, Darren Woods, s’était montré dubitatif sur la possibilité de réinvestir sur place, ConocoPhillips s’étant exprimée dans le même sens après l’opération Absolute Resolve début janvier. Ces deux compagnies semblent surtout soucieuses d’être enfin indemnisées de la nationalisation de leurs actifs il y a vingt ans avant de prendre une quelconque décision.

La seule compagnie américaine encore présente au Vénézuéla, où elle est active depuis 1923, est Chevron, qui produit environ un quart du pétrole local dans le cadre d’un partenariat avec la compagnie nationale. Près de la moitié de sa production est exportée vers les États-Unis. Elle s’est bornée à faire savoir qu’elle s’efforçait de garantir la sécurité de ses employés et de ses opérations dans le pays. Pour les groupes américains comme pour les européens (seules l’italienne ENI et l’espagnole Repsol travaillent encore sur place), la condition la plus importante du redémarrage de leurs activités au Vénézuéla est le retour de la stabilité politique. Il reste très hypothétique compte tenu du flou entretenu par Donald Trump concernant la gouvernance du pays. Le maintien d’un régime hérité du chavisme et du madurisme serait dissuasif pour le retour des « majors » américaines. Chat échaudé…

Focalisé sur le pétrole, le président américain n’a pas (encore) dit mot des ressources du sous-sol vénézuélien, qui pourraient l’intéresser au moins autant que le pétrole. Le pays détient en effet d’importantes réserves de charbon, de minerai de fer, de nickel, de bauxite et même d’or. On y trouve également du cuivre, du zinc, de l’uranium, du titane et du tungstène. Conscient de cette richesse, Maduro a délimité en 2016 une zone minérale stratégique couvrant plus de douze pour cent du territoire national dans le sud-est du pays. Mais comme pour le pétrole, le manque de capitaux, l’absence d’infrastructures dans un pays grand comme deux fois la France, et la corruption ne permettent pas d’assurer une production convenable. 86 pour cent de l’or est exploité illégalement au bénéfice de réseaux criminels, qui contrôlent également d’autres ressources du sous-sol. Les conditions de travail et l’impact environnemental (déforestation, pollution des cours d’eau) sont épouvantables. À nouveau, les investissements nécessaires pour redresser la barre ont de quoi faire reculer les meilleures volontés étrangères.

L’arme du pétrole

L’opération anti-Maduro présente une importante dimension géopolitique, le régime vénézuélien étant un « allié indéfectible » (et un fournisseur de pétrole) de la Russie, de Cuba, de l’Iran et de la Chine. Fils d’immigrés cubains, le secrétaire d’État Marco Rubio ne fait pas mystère de sa volonté d’étouffer économiquement et politiquement l’île de ses aïeux en la privant du pétrole vénézuélien (soit de la moitié de son approvisionnement).

En réalité c’est surtout la Chine qui est dans le viseur, avec des achats de pétrole vénézuélien qui ont doublé en volume en dix ans, représentant désormais 80 pour cent des débouchés du régime de Caracas. Le brut sud-américain pèse très peu dans l’approvisionnement total de la Chine (cinq pour cent), mais ses banques détiennent d’importantes créances sur le pays exportateur.

En 2008, du temps d’Hugo Chavez, les deux pays avaient conclu un accord « pétrole contre prêts » permettant au Vénézuéla d’obtenir des capitaux pour financer son développement. L’encours des crédits accordés par la Banque chinoise de développement est encore d’environ 20 milliards de dollars, « la plus importante position adossée à des matières premières d’un seul pays dans le portefeuille de Pékin » selon Bloomberg. 

Georges Canto
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