Dans l’ouvrage Le Climat est un sport de combat paru le 29octobre, les économistes français Laurence Tubiana (qui joua un rôle crucial dans la négociation de l'accord de Paris en novembre 2015) et Emmanuel Guérin (conseiller à la Fondation européenne pour le climat) estiment que « désormais, l’accent doit être mis sur l’accélération de la mise en œuvre des objectifs déjà pris pour 2030 ». Une proposition que la présidence brésilienne de la COP 30 qui se tient à Belém du 10 au 21 novembre a totalement reprise à son compte, en promettant de se concentrer sur le côté opérationnel des choses. Ce qui implique de remettre sur la table la question du financement de la transition énergétique des « pays du Sud », c’est-à-dire les plus pauvres de la planète, très déçus des décisions prises en 2024 lors de la COP 29 à Bakou. Premières victimes du changement climatique, mais aussi en partie responsables du phénomène, ces pays aux faibles ressources ont en effet besoin de beaucoup d’argent pour réussir leur décarbonation.
Selon la vingtième parution du Global Carbon Project (un consortium de scientifiques qui suivent l’évolution des émissions de CO2), présentée à Belém, les États-Unis, l’UE, le Japon, la Chine et l’Inde représentent toujours près de soixante pour cent des émissions de CO2, les pays les plus pauvres ne dépassant pas dix pour cent. Mais, tandis que les pays industrialisés réduisent cahin-caha leur contribution*, les pays en développement constituent, selon la Fondation Rockefeller, engagée dans la lutte contre le changement climatique, de véritables « bombes climatiques » dont le poids dans les émissions de carbone pourrait rapidement dépasser celui des pays riches.
Entre 2019 et 2024, leurs émissions n’ont cessé d’augmenter. En cause, leur croissance économique et démographique, consommatrice d’énergie. Mais aussi, dans de nombreux pays, les effets de la déforestation, qui est à la fois une source majeure d’émissions de CO2 (douze pour cent du total mondial) et un facteur de réduction des capacités naturelles de la planète à absorber le carbone. Par ailleurs, ces pays sont fortement touchés par les conséquences du dérèglement du climat. Selon un rapport du Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU, publié le jour-même de l’ouverture de la COP30, le nombre de « réfugiés climatiques » ne cesse d’augmenter. 250 millions de personnes ont été forcées de se déplacer aux cours des dix dernières années (soit près de 70 000 par jour, en moyenne) pour échapper aux calamités naturelles. Leur situation est d’autant plus dramatique qu’elles sont souvent parquées dans des camps exposés à une forte chaleur (200 jours de « stress thermique » par an) ou accueillies dans des pays fragiles économiquement et politiquement, surtout en Afrique (Tchad, Soudan, RD Congo).
Lors de la COP29 à Bakou fin 2024, les « pays du Nord » (notamment l'Europe, les États-Unis, le Canada, l'Australie, le Japon et la Nouvelle-Zélande) avaient promis aux « pays du Sud » de tripler les financements destinés à soutenir la transition énergétique et l’adaptation au changement climatique, qui devaient passer de 100 à 300 milliards de dollars par an d’ici à 2035. Un montant jugé « terriblement faible » par les bénéficiaires potentiels, eu égard aux dépenses à consentir.
C’est pourquoi, au cours des mois suivants, les pays développés ont promis de débloquer une autre enveloppe, beaucoup plus substantielle (1 300 milliards de dollars), composée de fonds publics, de taxes et d’investissements privés, mais sans dévoiler avec précision son contenu. On en sait un peu plus depuis le 5 novembre, les organisateurs de la COP 29 et de la COP 30 ayant présenté une « feuille de route », sorte de guide opérationnel des financements à mobiliser, qualifiant l’effort à réaliser de « considérable mais atteignable »
En dehors des ressources de l’Aide publique au développement (APD), comprenant dons et prêts concessionnels (avec faible taux d'intérêt et/ou un différé de remboursement), fournie par des gouvernements et agences bilatérales ou multilatérales, les outils financiers à dominante publique comportent trois volets principaux : la réforme des banques publiques de développement, les allègements de dette et les « taxes de solidarité mondiale ».
Dans le monde on compte plus d’une douzaine de banques multilatérales de développement (BMD) dont les plus connues sont la Banque mondiale, la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque africaine de développement (BAD). Une des plus récentes, créée en 2014, est la Nouvelle Banque de développement (NDB, aussi appelée Banque des BRICS). Ces institutions mobilisent des fonds importants pour le développement durable, mais leur fragmentation nuit à leur efficacité. Plutôt que de réduire leur nombre, leurs dirigeants préfèrent une collaboration renforcée, comme celle annoncée en octobre 2023 entre la Banque mondiale et neuf autres BMD. Fin 2024, le G20 leur a recommandé de mieux organiser leurs travaux pour améliorer leur dialogue avec les gouvernements, les banques nationales et le secteur privé, avec 16 objectifs concrets pour la décennie à venir. En 2025, plusieurs ont engagé un processus de rationalisation de leurs opérations pour éviter la dispersion des efforts, ce qui pourrait dégager une capacité supplémentaire de prêts de 300 à 400 milliards de dollars sur dix ans.
La question de l’allègement des dettes est à la fois plus ancienne et plus délicate, car plus de la moitié des pays pauvres sont surendettés, avec de nouveaux gros créanciers comme la Chine et l’Inde. Le G 20 soutient surtout des suspensions temporaires de paiements ou des rééchelonnements. Mais il reste prudent sur les annulations de dettes réclamées par les ONG, car il recherche un équilibre entre soutien aux pays pauvres et garanties pour les créanciers internationaux. Ainsi, entré en vigueur en 2021, le « Cadre commun du G20 pour le traitement de la dette » a eu un impact très limité. Les allègements offerts aux pays à faible revenu surendettés se sont limités à 13,6 milliards de dollars, alors qu’ils restent redevables de plus de 170 milliards de dollars, selon ONE Campaign, une ONG engagée dans la lutte contre l'extrême pauvreté. Seuls quatre pays (tous en Afrique) ont demandé à profiter du mécanisme et seulement deux ont obtenu un allégement effectif de leur dette, après plusieurs années de négociations.
La réforme des BMD et les allègements de dettes pouvant prendre du temps pour faire sentir leurs effets, la « taxation solidaire » est souvent jugée préférable. Les projets les plus avancés concernent le transport aérien. Imaginée en France en 2006, la Taxe de solidarité sur les billets d'avion (TSBA), a essaimé sous des formes variées dans plusieurs pays d’Europe. Inspirée par le Air Passenger Duty britannique, apparu en 1994, à vocation purement nationale, la « taxe Chirac » visait initialement à financer des programmes de santé dans les pays en développement, notamment par le biais de la vaccination. L’Autriche, la Norvège, les Pays-Bas et la Suède appliquent aujourd’hui des taxes similaires, parfois coûteuses pour les voyageurs, et le Danemark envisage de le faire. Mais l’Allemagne a décidé de réduire la sienne et, hors d’Europe, très peu de pays s’y sont ralliés, malgré les promesses d’origine. En juin 2025, une coalition de huit pays, dont la France, l’Espagne et le Kenya, a décidé de taxer davantage « l’aviation de luxe ». Pendant la COP30, ils ont été rejoints par trois nouveaux membres africains (Djibouti, Nigeria et Soudan du Sud) tandis que le Brésil, les Fidji et le Vanuatu adoptaient le statut d’observateurs. Ces pays envisagent de taxer les classes « Affaires » et « Première » des compagnies aériennes, ainsi que les jets privés, pour dégager de l'argent en faveur du climat et du développement.
Selon les rédacteurs de la feuille de route, d’autres taxes pourraient s’appliquer aux transactions financières, aux cryptomonnaies ou aux produits de luxe, mais sans autres précisions car on est seulement au stade des déclarations d’intention. La taxation est délicate à manier car elle peut avoir de sérieux effets secondaires sans pour autant rapporter des sommes suffisantes par rapport aux besoins. Les initiatives les plus prometteuses font intervenir des capitaux philanthropiques privés. C’est le cas de la Global Energy Alliance for People and Planet (GEAPP), créée en novembre 2021 lors de la COP26 à Glasgow, qui s’est fixée comme but d’aider les pays en développement à accélérer leurs transitions énergétiques par le déploiement de solutions innovantes, s’appuyant notamment sur les nouvelles technologies.
Il ne s’agit pas d’une ONG mais d’une société de droit américain (LLC) dans laquelle la Fondation IKEA, la Fondation Rockefeller et le Bezos Earth Fund ont injecté 1,5 milliard de dollars, des fonds propres susceptibles d’attirer ensuite des financements supplémentaires de banques multilatérales, d’acteurs publics et d’autres investisseurs privés. Cette « mobilisation collective par le biais d'alliances » devrait permettre de lever 7,5 milliards de dollars entre 2026 et 2030, avec comme objectifs de permettre à un milliard de personnes d’accéder à une énergie propre, de réduire de 4 milliards de tonnes les émissions de CO2 et d’assurer à 150 millions de personnes des « emplois améliorés » et des moyens de subsistance durables. La GEAPP a déjà un impact concret dans une vingtaine de pays, dont la moitié en Afrique subsaharienne.