La fin d’année invite souvent à une forme de recul, à un temps de réflexion sur les problèmes du moment comme l’anxiété écologique, un modèle capitaliste fondé sur l’hyperconsommation, le désenchantement démocratique, ou encore la perte de sens. Dans cet horizon morose, une voix inattendue émerge de l’Himalaya pour proposer des pistes de réflexion. Cette voix est celle de Tshering Tobgay, l’actuel Premier ministre du Bhoutan, et elle porte via son livre Enlightened Leadership (Penguin Books, 2025). Un ouvrage qui combine à la fois les fonctions d'un livre de raison, d'un traité de géopolitique, d'un guide de politique publique et d'un catéchisme bouddhiste.
Le Bhoutan est un petit royaume himalayen, de la taille de la Suisse, avec une population comparable à celle du Luxembourg. Il est blotti entre les deux puissances les plus peuplées du monde que sont l’Inde et la Chine. Son économie repose sur l’énergie hydroélectrique et sur le tourisme raisonné (fondé sur le principe “high value, low volume”). Bien que le Bhoutan ait tardé à se moderniser, il a désormais un accès complet aux nouvelles technologies. Il doit cependant relever des défis majeurs comme la gestion du dégel des glaciers de l’Himalaya et l’émigration d’une partie de sa jeunesse.
Dans ce contexte, Tshering Tobgay propose des réflexions qu’il a rédigées durant la période du confinement. L’auteur offre des réponses aux questions suivantes : Comment un pays minuscule parvient-il à inspirer le monde sur la question du développement durable ? Comment une monarchie choisit-elle délibérément la démocratie ? Comment un leadership « éclairé » fondé sur la compassion peut-il survivre aux exigences de la mondialisation ? Pour comprendre cette singularité, un concept s’impose : le Bonheur National Brut (BNB).
Au-delà du PIB : le bonheur comme boussole politique
Le BNB n’est pas un indicateur économique comme un autre. Introduit dans les années 1970 par le quatrième roi du Bhoutan, il affirme que le bonheur national est plus important que le produit intérieur brut. Le concept s’est transformé en projet politique. Il s’agit de mesurer la réussite d’une nation non seulement par sa richesse matérielle, mais par la qualité de vie, le bien-être psychologique et l’équilibre avec l’environnement. Pour Tshering Tobgay, le bonheur ne se réduit pas à la satisfaction immédiate des désirs matériels, tel qu’entendu en Occident. Il s’agit d’un état durable, fondé sur la recherche d’un sens de la vie, l’harmonie avec les autres et avec la nature qu’il définit comme « sustainable happiness and contentment ». Le BNB propose une conception holistique de la prospérité : elle intègre les dimensions matérielle, sociale, culturelle et spirituelle.
Cette vision n’est pas que théorique. Le Bhoutan a inscrit dans sa Constitution l’obligation de maintenir au moins soixante pour cent de couverture forestière afin de protéger l’environnement. Toutes les politiques publiques doivent passer par un questionnaire standardisé d’impact BNB, qui évalue leurs effets sur le bien-être, la santé, la culture ou l’environnement. Le pays mise également sur une production électrique presque entièrement issue de l’hydroélectricité, permettant une énergie renouvelable et exportable. De même, il protège activement son patrimoine culturel en renforçant l’enseignement du dzongkha (la langue nationale), en soutenant les traditions locales et en conservant une architecture nationale harmonisée. Pour illustrer concrètement cette approche, le Bhoutan développe actuellement un projet de création d’une ville nouvelle dénommée Gelephu Mindfulness City (GMC). Loin d’être un énième cluster de croissance, GMC se veut une alternative à un Dubaï ou un Shenzhen : les bâtiments y seront bas, construits avec des matériaux naturels, intégrés à la forêt, dans le respect de l’environnement. L’économie de GMC sera alignée avec le BNB et la ville bénéficiera d’un statut administratif spécial avec ses propres lois, son propre système judiciaire et un cadre économique inspiré de Singapour et d’Abu Dhabi.
Concernant le secteur privé, le Premier ministre du Bhoutan observe que les entreprises reconnaissent volontiers l’importance des initiatives soutenables comme les normes Environmental, Social, and Governance (ESG), mais elles les considèrent souvent comme périphériques et ne les intègrent pas pleinement à leurs activités ni auprès de leurs employés. Sous un regard plus critique, il indique que « les initiatives ESG sont fréquemment considérées comme de simples cases à cocher, un moyen de montrer aux employés et aux communautés que des actions positives sont entreprises. En internalisant ces initiatives, en les intégrant à l’ADN de l’entreprise, leur impact peut être considérablement amplifié », écrit Tshering Tobgay.
Quand la compassion devient un projet
politique
Ce qui frappe dans Enlightened Leadership, ce n’est pas seulement le propos, mais le ton. Le langage de Tobgay est simple, dépouillé, presque monastique. Il parle de service, de sincérité, de compassion — un vocabulaire extrêmement éloigné des discours politiques occidentaux saturés de stratégies et de communication.
Cette authenticité transparaît également dans les premiers mots prononcés par le cinquième roi du Bhoutan, Jigme Khesar Namgyel Wangchuck, lors de son couronnement en 2008 : « Je vous protégerai comme un parent, prendrai soin de vous comme un frère, et vous servirai comme un fils ». Pour Tobgay, cette déclaration résume l’essence du leadership bhoutanais : un pouvoir qui ne domine pas, mais protège et élève.
La démocratie bhoutanaise, instaurée progressivement dans les années 2000, n’a pas été le fruit d’une révolution populaire, mais d’un choix délibéré du souverain. Tobgay souligne que le Bhoutan est « le dernier royaume bouddhiste Vajrayana »1. Auparavant, le Tibet (Chine), le Ladakh et le Sikkim (Inde) partageaient cette tradition, mais aujourd’hui, le Bhoutan en est « le dernier dépositaire ». Cette responsabilité spirituelle imprègne toute sa gouvernance qui repose sur un équilibre subtil : le Je Khenpo, chef religieux, incarne la dimension spirituelle, le Premier ministre gère la politique, et le roi — se situant au-dessus — veille à l’harmonie entre ces sphères. Tobgay compare même, avec habileté, cette structure à celle d’Andorre, où coexistent une co-principauté (partagée entre un évêque espagnol et le président français) avec un gouvernement démocratiquement élu.
Le livre insiste sur la simplicité qui caractérise le pouvoir bhoutanais. Avec une neutralité absolue de la fonction publique dont les membres n’ont pas le droit d’appartenir à un parti politique. Et la sobriété du chef de l’État : le roi du Bhoutan vit simplement. Il ne possède pas de fortune personnelle, voyage en avion de ligne, et réside dans une maison simple, loin des palais fastueux. Cette sobriété est un choix. Le pouvoir est envisagé comme un service, non comme un privilège.
La géopolitique des petits États : regards croisés entre le Bhoutan et le Luxembourg
À travers le récit de Tshering Tobgay, le Bhoutan apparaît comme un miroir inversé de nos sociétés, un pays où la modernité n’a pas effacé la spiritualité, où le développement ne se résume pas à la croissance, où le pouvoir s’exerce comme un service. Le Bhoutan rappelle qu’une autre voie est possible : celle d’un progrès mesuré et profondément humain, où les mots ont du poids parce qu’ils s’accordent aux actes.
Malgré leurs différences radicales, le Luxembourg et le Bhoutan partagent des défis communs. Ce sont deux petits États, entourés de voisins puissants et conscients de la nécessité de préserver leur identité. Ainsi, le Luxembourg protège son système linguistique officiel, articulé autour du trilinguisme (luxembourgeois, français et allemand), et soutient une politique volontariste en faveur de la langue luxembourgeoise. De son côté, le Bhoutan a instauré des quotas de touristes pour se prémunir des effets néfastes du surtourisme (comme ceux observés au Népal), et impose le port du costume traditionnel de manière régulière (le ghos pour les hommes et le kiras pour les femmes). Tobgay rappelle « as a tiny nation sandwiched between two giants, it is even more imperative that we keep our unique cultural signifiers alive ». Les deux pays sont également des jeunes monarchies, sont couverts de forêts, et ont même tous deux été influencés par les jésuites. Chaque pays a développé des niches d’excellence. Le Luxembourg avec sa place financière et l’accueil des institutions européennes, le Bhoutan avec le tourisme haut de gamme et l’hydroélectricité. Ces expériences offrent des opportunités d’inspiration mutuelle.
Le Bonheur National Brut et l’humilité du leadership bhoutanais peuvent inspirer la place financière luxembourgeoise dans son développement vers un hub global de finance verte. De son côté, le Luxembourg illustre comment un petit État peut transformer une contrainte géographique en avantage stratégique, en devenant un pionnier de la finance et un laboratoire réglementaire dont certaines pratiques pourraient inspirer le cadre économique de la Gelephu Mindfulness City3.