Un savoir-faire qui se cultive

d'Lëtzebuerger Land vom 21.11.2025

À la frontière entre les terres riches du Gutland et celles, plus acides, de l’Oesling, se déploient les vergers de Tandel. Ces derniers délimitent aussi la partie la plus méridionale du Naturpark Our. Alain Klein, qui travaille dans la station biologique de ce parc naturel, y voit un terrain d’expérimentation idéal pour la culture de fruits. Depuis peu, la spécificité de la culture des arbres fruitiers à haute tige – D’Kultur vun de Bongerten – a trouvé une reconnaissance officielle en rentrant, conjointement à quatre autres fêtes et pratiques, dans l’inventaire du patrimoine culturel immatériel luxembourgeois. Catégorisée dans « Les connaissances et pratiques concernant la nature et l’univers », son inscription salue un savoir-faire ancestral allant de la plantation à la transformation des fruits récoltés, en passant par la taille, le greffage, ou encore les fêtes et le vocabulaire qui lui sont associés.

L’histoire des vergers n’est pas linéaire. Avant la moitié du 18esiècle, la culture fruitière se limitait à quelques arbres près des habitations, destinés à une consommation familiale. Le mot « Bongert » vient de « Bam », l’arbre, et de « Gaart », le jardin. Les vergers s’étendent ensuite aux paysages ouverts et connaissent leur apogée au début du 20e siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, les politiques agricoles favorisent les cultures intensives. « Des anciens m’ont même raconté avoir reçu des primes pour l’abattage de vieux fruitiers », relate Alain Klein. Dans les années 1980, la prise de conscience écologique inverse la tendance et les primes sont versées à ceux qui les préservent. Aujourd’hui, des associations et syndicats s’engagent pour faire vivre ces cultures. Depuis le règlement grand-ducal du 1er août 2018, tous les vergers comptant au moins dix arbres à haute tige sont considérés comme biotopes protégés. Avant cela, ces critères n’étaient valables que pour les vergers à l’intérieur du périmètre de construction tandis que ceux qui étaient en dehors devaient comporter au moins 25 arbres de trente ans minimum pour être protégés.

Les arbres fruitiers ne profitent pas seulement aux humains, ils abritent aussi une biodiversité insoupçonnée. Des oiseaux comme la chouette chevêche, plus petite qu’un pigeon et nichée dans les trous des troncs, le pic-vert ou encore le grimpereau des jardins, des rongeurs comme le lérot ou le loir mais aussi des abeilles, des papillons et… des chauves-souris. « C’est mon petit dada », confie Alain. Au printemps, quand l’écorce se décolle des arbres, les chiroptères s’y glissent pour se protéger. Les vergers leur servent aussi de territoire de chasse et de repères dans le paysage : « Pour une chauve-souris, une plaine nue est un peu comme la mer pour nous », détaille le passionné. L’hiver, elles préfèrent la température plus stable des tunnels ou autres cavités souterraines.

Outre le suivi d’espèces, Alain accompagne les citoyens et agriculteurs lors de visites de terrain. « Chaque commune définit un budget, cofinancé par le ministère de l’Environnement, pour soutenir la création ou la restauration de vergers », indique-t-il. À domicile, lui et ses collègues conseillent les habitants dans la plantation et l’entretien des arbres. « Il faut bien planifier car un pommier à haute tige occupe un rayon allant jusqu’à douze mètres. » Des cours de taille sont aussi organisés au Naturpark Our. Durant les cinq à dix premières années de leur vie, les arbres fruitiers doivent être taillés chaque année. Doivent être conservées une seule pointe, la flèche, pour aider l’arbre à développer une couronne équilibrée, ainsi que quatre à cinq branches maîtresses, les charpentières. Cet entretien est important pour rendre l’arbre robuste et capable de porter des fruits plus gros que ne le sont les pommes sauvages. « Notre philosophie, est d’apprendre aux gens à s’occuper de leurs arbres, pas de le faire à leur place », explique Alain Klein, constatant cependant que « beaucoup plantent un arbre mais le délaissent, ils ne se rendent pas compte de l’investissement que cela demande ».

D’autres initiatives ont été mises en place. Antigaspi.lu a lancé l’action « Gielt Band », incitant les particuliers, associations ou entreprises à signaler par un ruban jaune que la cueillette dans leurs arbres fruitiers est autorisée. Créée cette année, la plateforme d’échange kierfchen.lu recense, sur une carte interactive du pays, les offres et les demandes, que ce soit pour venir récolter tels ou tels fruits ou rechercher de l’aide pour entretenir son verger. Après l’entretien et la récolte, viennent la préparation et… la dégustation ! « On a des pommes très diverses en goût », soutient Alain Klein. Mais la plupart des gens achètent des pommes à l’aspect parfait comme la Golden Delicious, importée de Nouvelle-Zélande, alors que les pommes locales, comme le Triomphe de Luxembourg, pourrissent au pied des arbres. Pour inverser cette tendance, l’École du goût propose des activités afin d’apprendre à cuisiner et savourer les produits locaux. Les pommes, que l’on peut facilement transformer, dominent toujours mais les poires, prunes, coings, noix, cerises ou encore mirabelles offrent une complémentarité bienvenue, d’autant que beaucoup d’espèces connaissent des années fastes et d’autres maigres Le défi actuel est aussi de préserver les anciennes variétés tout en anticipant le climat futur. « On ne sait pas exactement lesquelles s’adapteront dans cinquante ans. C’est pour ça qu’on prône la diversification », admet Alain Klein. Les pêchers et figuiers, jadis rares, commencent à trouver leur place sous nos latitudes autrefois trop froides.

Ainsi, les vergers relient biodiversité, histoire rurale et engagement citoyen. Reconnaître la culture des arbres à haute tige comme patrimoine immatériel c’est protéger un paysage autant qu’un savoir-faire.

Yolène Le Bras
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